‹ Première mission des jésuites au Canada [microforme]Chapitre 46 sur 46 · DA SG FR A · texte numérisé non relu

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velle, l'on se prépare au combat et on se met à fuir |

à toutes voiles pour l'éviter, L'on examine les deux navires; l'un dit qu'ils sont grands, l'autre qu'ils sont petits; celui-ci les croit anglois, l'autre assure qu'ils sont françois. Notre capitaine surtout veut

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parier cent pour un que c'étoient des nôtres. Dans cette diversité de sentiments, un des deux vaisseaux ennemis, meilleur voilier que l’autre, et qui nous avoit un peu plus approché, arbore pavillon françois, et pour mieux nous leurrer, il l’assure d’un coup de canon et réunit tout le monde dans le même sentiment. Ceux qui avoient opiné que les vaisseaux étoient françois se sçavoient un gré infini de leur jugement et nous assuroient qu'ils auroient parié tout au monde que cela étoit. Quelque fut le sentiment d’un chacun , peu nous importoit ; mais le grand mal fut qu'au lieu de continuer à faire route , l’on ralentit la marche du vaisseau , et que M. Salette, peu fait aux ruses de guerre, et se persuadant trop légèrement que les vaisseaux étoient françois , fit carguer une partie des voiles, et attendit l'ennemi. Il me souvient que M. Salmon, qui avoit pris médecine ce jour-là, et qui étoit encore au lit, en apprenant l’ordre de M. Salette, le fit appeler et lui dit que bien loin de diminuer de voile , il devroit au contraire en augmenter si cela se pouvoit; que, si les vaisseaux étoient amis, il

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ne lui en arriveroit aucun mal en fuyant, et que s'ils étoient ennemis, nous pourrions nous échapper par ce moyen, L'avis étoit fort sage; mais la prévention du sieur Salette l'empêcha de le suivre. Il ne tarda pas à avoir les yeux dessillés.

Un des vaisseaux anglois de cinquante pièces de canons nous joignit bientôt. Dès qu'il nous tint presque à la portée du canon, il amena le pavillon françois et arbora celui de sa nation. Dieu sçait quel fut l’étonnement d'un chacun , et en particulier de ceux qui avoient assuré si hardiment que les navires étoient françois. L'on ne perdit point courage malgré cela. Chacun se rendit à son poste, celui de M. et de M"* Salmon, de M"° Mariot et le mien fut à la Sainte-Barbe où il ne faisoit pas plus sûr que sur le gaillard.

A peine y fumes nous descendus , que l’ennemi tira sa bordée. On lui répondit sur le même ton. L'on réplique de part et d'autre, pendant environ deux heures, sans que le vaisseau anglois bien plus fort que le nôtre , puisqu'il avoit cinquante canons, sans compter la petite artillerie de ses hunes et trois cent quarante hommes d'équipage, nous eût tué ou blessé personne, ni causé aucun dommage considérable dans nos manœuvres. S'il eut été seul, il ne qous auroit certainement pas enlevé, d'autant mieux qu’on ne pouvoit pas en venir à l’abordage, L. 19

la mer étant trop grosse. Mais pendant que nous bataillions avec celui là, et même à notre avantage, le second de soixante canons et de quatre cent quarante hommes nous approchoit petit-à-petit, et dès qu'il fut à portée, il nous lächa sa batterie basse de vingt-quatre livres de balles. Heureusement pour nous , il fut obligé de fermer vite ses sabords, sans quoi son vaisseau auroit été bientôt plein d'eau, àçcause du mauvais tems. LeEléphant fit feu contre celui-là encore, et tint même environ une heure contre les deux réunis. Enfin comme nos manœuvres étoient toutes coupées, nos voiles toutes enlevées, notre mâture haute entièrement fracassée, notre capitaine fit amener pavillon. Les Anglois nous dirent que si on avoit tardé à se rendre, le gros vaisseau devoit nous raser de près et nous lâcher en même tems toute sa bordée pour nous couler bas. | "

Vous pensez bien, mon Révérend Père, que je fis bien du mauvais sang pendant ce combat. Je vous avoue que jamais temps ne me parut si long : M. et M" de Salmon et M"° Mariot se firent descendre dans la soute au pain, et moy je me cachai entre deux canons placés à l'arrière de la Sainte- Barbe ; ayant auprès de moy M"° Vaudrée, transie de peur aussi, et qui fut assez heureuse pour avoir un peu retiré ses jambes en arrière, sans quoi elle

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auroit risqué de les avoir enlevées par un boulet qui perça notre vaisseau de part en part, à six pouces de l'eau vis-à-vis l'endroit où elle étoit placée. Un cotibat d'environ trois heures, à forces si inégales , semble anñoncer bien des morts et des blessés , au moins du côté des plus foibles. Cependant nous n’eusmes que deux hommes tués et un troisième dangereusement blessé et qui a eu le bonheur d'en rechapper. Il y en eut encore quatre ou cinq qui attrappèrent quelque égratignure. Nous ne sçavons pas la perte des ennemis. Ils eurent soin de la cacher. Bien de nos gens jugent qu'ils eurent une douzaine d'hommes tués sur la place, et presque autant de blessés, dont plusieurs sont encore morts après, de leurs blessures.

Dès que le combat fut fini, les Anglois vinrent se mettre en possession de leur prise. Les officiers en agirent avec nous avec politesse. Nous restàämes encore dans l’Éléphant jusqu'au samedi au matin, que nous fumes transportés dans les vaisseaux anglois. Une partie de nos passagers avec le P. capucin et l’aumônier furent conduits au Chester, c’est le nom d’un des vaisseaux. M. et M°"° Salmon, quelques autres et moy, fumes conduits à bord du Sunderland, dont le capitaine, Jean Brett, nous reçut fort honnêtement. J'ai lieu surtout d’être content de lui. Pendant que j'ai resté à son bord, j'ai mangé

à sa table, couché dans sa chambre et agi avec lui aussi familièrement que s’il eut été un officier fran-

çois. Îl es: vrai que je dois une grande partie de ces politesses , et en particulier d'avoir eu sa table, à M°"* de Salmon qui lui dit en entrant dans son vaisseau, qu’il y avoit un Père jésuite qui arriveroit bientôt, qu'il le prioit de ne me pas séparer de M. Salmon et d’elle. Dès que je fus monté à bord, mon petit compliment fait , le capitaine m'introduisit dans la chambre, où bientôt après, l’on nous servit un bon diner, d'excellente bierre, d’excellent vin, et blanc, et rouge. Il nous a toujours trés-bien régalés. Ta maniére dont il en usoit à notre égard, les attentions qu’il avoit pour M. Salmon fort incommodé, nous faisoient féliciter dans notre malheur d’être tombés entre les mains d’un si galant homme. Mais le dénouement de la pièce nous fit changer de langage. Chemin faisant, l’on fit visite de nos malles ; et tout ce qu'il y avoit d'or et d'argent fut enlevé : c’est le droit de la guerre, et personne ne trouva cela étrange.

Le quinzième jour de notre prise, nous entràmes dans la rade de Plymouth, et le surlendemain nous fumes conduits au port du Roy, à trois quarts de lieue plus haut, où nous restûmes encore onze jours tout près de terre sans pouvoir y aller, quelque bonne envie que nous en eussions. M. Salmon,

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qui étoit plus incommodé qu’à l'ordinaire, ne cessoit de demander qu'on le mit à terre. Ni le capitaine ni le commissaire du port ne vouloient prendre sur eux de l’y mettre. On l’amusoit tant qu’on pouvoit, en attendant qu’on eût reçu des ordres de Londres. Cependant, comme M. Salmon pressoit toujours, on se détermina à lui accorder ce qu’il demandoit si instamment. Notre capitaine, qui étoit presque toujours à terre, vint à bord pour lui dire qu'on lui avoit trouvé une maison à Plymouth, et qu’il seroit débarqué le lendemain. On lui tint parole: mais, avant son départ, on fit venir une vieille femme pour fouiller M"° Salmon et M"° Mariot. Cette cérémonie se fit de la manière la plus choquante et la plus humiliante. Madame fut introduite seule avec la duègne, dans sa chambre, qui la dépouilla jusqu’à la chemise, palpant avec la main dans les endroits où elle soupçonnoit qu'on auroit pu cacher quelque chose, la décoiffa, la déchaussa. Ayant fini avec Madame, elle fit la même chose à M"° Mariot. Après quoy des hommes préposés en firent autant à M. Salmon, qui, sans êtré dépouillé, fut visité avec une grande exactitude. L'on cherchoit les bijoux et les pierreries de Madame, qu'on faisoit monter bien haut, selon le faux rapport de je ne sçais qui, mais on n’en trouva point, quoi qu'il y en eut ; et leurs mains, quelqu’avides qu'elles fussent, ne tombèrent

point sur l'endroit où M. Salmon les avoit cousues. On leur prit tout l'argent monnoyé qu’on leur trouva. Mon tour vint; l’on me regardoit comme homme de confiance de M. Salmon , et par conséquent comme le receleur de leurs trésors. Pendant que M. Salinon se préparoit pour aller à terre, je fus conduit dans une chambre basse, où un adroit fouilleur fit sur moy une exacte recherche, sans me deshabiller. Le collet de ma soutane, la ceinture de mes culottes, mes souliers, ma calotte, tout fut passé en revue fort inutilement; car je n'avoir rien , pas même les quarante piastres que vous m’aviez données ; avant que de quitter l’Eléphant, je les avois remises à un officier anglois, qui parut très-disposé à me rendre service, et dont j'eus ensuite toutes les peines du monde à en arracher dix-neuf, la veille de mon départ d'Angleterre.

Après cette scène tragique, l’on me fit rester dans la chambre où j'étois, jusqu’à ce que le canot, qui devoit mettre à terre notre ancien commissaire, eût poussé au large. Je n’eus pas la consolation de lui souhaiter un bon voyage. Dans l'intervalle qu'il y eut entre son départ et mon élargissement, qui ne fut pas bien long, l’on me vola six à sept chemises, quelques paires de bas, des coiffes de bonnets, presque tous mes mouchoirs. Je me trouvai bien isolé dans le vaisseau, perdant une telle compagnie; mais

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ce ne fut que pour trois ou quatre jours, au bout desquels, et officiers de l'Eléphant, et passagers, furent conduits dans la ville de Plymouth, d’où ils furent envoyés le lendemain à une autre petite ville, distante de quatre lieues de la première. Il n’y eut que moy qui restai avec M. Salmon. J'en eus l'obligation à mon capitaine anglois, qui dit aux commissaires des prisonniers que j'étois de la famille de l’intendant prisonnier.

Nous étions dans une maison bourgeoise , prisonbiers sur notre parole, sans être génés en rien. Nous allions librement et dedans et dehors de la ville, sans que personne nous dit rien : mais aux dépens de qui étions-nous logés et nourris? Le Roi donnoit douze sols à ceux qui avoient des commissions, et aux autres six seulement; j'étois de ces derniers. Cette solde ne suffisoit qu’à payer la moitié de ce qu’il m'en coûtoit pour ma chambre, qu'on me louoit douze sols d'Angleterre par jour, c’est-àdire vingt-quatre de notre monnoye. Pour la table, j'y ai été pour trois louis, sans paroître cependant payer mon écot. Voicy comment : à notre départ j'avois trois pièces d’or d'Angleterre, valant chacune un louis de France. Je cherchois à changer cet argent pour de l'argent de France; comme je n'en trouvois pas, M. Salmon me dit qu’il trouveroit une personne qui le lui changeroit. Je lui remis mon ar-

gent : nous passons en France, nous allons ensemble jusques à Rennes. À notre séparation, il ne me parla de rien, et je ne jugeay pas devoir lui rien demander, après avoir vécu un mois à ses dépens.

Si j'écrivois à une religieuse, il lui tarderoit bien de sçavoir comment est-ce que j'ai paru en Angleterre, si c'est en habit de Jésuite, ou sous quelqu'’autre harnois : pour mieux piquer sa curiosité, je ferois encore passer quelqu’autre épisode qui allongeroit ma lettre, et renvoieroit sa curiosité bien loin. Vous vous imaginez de quelle manière j'y ai paru. L’on n'y peut paroître en habit de religieux sans s’exposer à des huées et à des insultes de la part de la populace, que rien ne retient. M. notre capitaine fut le premier à me conseiller de prendre des habits seculiers pour aller à terre. La métamorphose se fit en cette manière. J’avois une veste rouge, que M. Salmon m'avoit laissée; Avrillon me préta un habit gris de fer, aussi court que la veste, et si étroit que je n’avois presque pas l'usage de mes bras; les bas et les culottes de la Compagnie. Mon chapeau fut retapé, mes cheveux restèrent tels qu'ils étoient, pendant quelques jours; après quoi, je pris perruque, moins pour me déguiser qu’à cause du froid ; c’est dans cet équipage leste que je fis mon entrée dans Plymouth. Je m'équipai après, à loisir, d’une manière plus convenable, et moins génante. M. La-

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vergne , qui avoit sauvé quelques quadruples, m'en préta deux, que j'employai à faire emplette d'un habit commun et modeste. J’achetai des bas, des souliers, des cravates, une perruque. Le P. Séraphim, n'ayant pu avoir des habits séculiers, descendit avec son froc et sa longue barbe. Dés qu’il eut débarqué, tout le monde courut après lui; c'étoit pour la populace un phénomène tout nouveau, et pas un ne put deviner quelle espèce d'homme pouvoit être ce nouveau venu. Le lendemain, il fit le sacrifice de sa barbe et prit des habits séculiers qu’on lui préta, en attendant que ceux que lui faisoient faire nos capitaines anglois, fussent finis.

Quoiqu'aux environs de Plymouth il n'y eut

point de nos frères, j'ai cependant trouvé le moyen

de faire sçavoir le malheur qui m'étoit arrivé à un qui restoit à vingt-huit lieues de moy. Dès qu'il eut appris cette nouvelle , il monta à cheval pour se rendre à Plymouth, où il arriva le mardi de la semaine sainte et partit le samedy d’après. 1l ne vint pas les mains vuides. Il me donna sept pièces d’or d'Angleterre, telles que celles dont j'ai déjà parlé; ce qui me servit à faire les dépenses, pour lesquelles n’avoit pas suffi l'argent, que j'avois emprunté de M. Lavergne. Il me donna encore l'adresse du P. Provincial, afin que si mon séjour étoit trop long, je pusse me procurer les secours

dont j'aurois besoin. J'écrivis à ce Père à ce sujet; mais je partis d'Angleterre avant que d’avoir reçu sa réponse.

Ce fut le 28 avril qu'officiers et passagers du vaisseau du Roy furent embarqués dans un bûtiment destiné à transporter les prisonniers, et le le:-demain nous arrivämes à Morlaix. Cette navigahon ne fut pas longue; mais elle fut bien fatigante, tant à cause du grand monde que nous étions, qu’à raison de la petitesse du bâtiment et du gros temps. Nous nous délassämes quelques jours à Morlaix. Je me régularisai le lendemain de mon arrivée, et quand tout fut prêt pour notre départ, nous primes la route de Rennes, où j'arrivai tout brisé et moulu de fatigues, hors d’état d’accompagner M. Salmon jusqu’à Paris, quoique ce fut là mon projet. Après m'être reposé quatre ou cinq jours, je me mis en marche pour Nantes, où je séjournai dix jours; d’où je me suis rendu à la Rochelle : et certes il étoit temps que j'arrivasse. J'étois extrêmement fatigué de la toux; ma poitrine étoit sèche comme une allumette, et je ressemblois à un squelette. Je courus vite au médecin, qui m'ordonna des bouillons adoucissants et restaurants pendant huit à dix jours; une medecine après , suivie d’autres bouillons avec des herbes, des écrevisses, des limaçons, Le laït de voit encore

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venir après tout; mais je le laissai là; non que je n’en ay bien besoin, mais il me tarde d'arriver dans ma Province. Ces remèdes, que je prends encore, m'ont fait quelque bien; mais n’ont pas été jusqu'à la racine du mal, et je crains d’être obligé de m'arrêter dans ma route. Quoi qu'il en puisse arriver, J'ai fixé mon départ au 28, avant-veille de St-Pierre. Je traverserai la Xaintonge, l’Angoumois, le Périgord, pour me rendre à Cahors. Dieu veuille que cela soit bientôt.

Je vous ai fait un long et ennuyeux détail de mes aventures : pour vous dédommager de cet ennuy, le P. de Zari, piémontois, et un autre frère qu’on nous envoie, et les nouvelles publiques vous apprendront, et les conquêtes que fait Louis XV, et les batailles qu'il gagne. |

Il ne me reste, mon Révérend Père, qu’à vous assurer de l'estime et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d’être , dans l’union de vos Saints Sacrifices,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur. AVOND, S. J.

À La Rochelle, 24 juin 1745.

P. S. J'oublie encore bien de petites circonstances, touchant notre prise et sa suite. Le Capi-

taine anglois n’a laissé ni malles, ni lits; il a fait briser les unes et défaire les autres, se doutant qu'il y avoit de l’argent caché. Ta cuiller et la fourchette d'argent, que j'avois prises, ont été saisies. Je vous ai déjà dit que M. Salette ralentit sa marche mal à propos. Les Anglois eux-mêmes nous ont dit souvent, que si on avoit continué à fuir, ils étoient disposés à nous abandonner, et que le coup de canon qu'ils tirèrent était leur dernière ressource : malheureusement pour nous cette ruse ne leur réussit que trop.

Mais finissons ces histoires lamentables. En voicy une petite moins triste, et que nous ne laisserons pas ignorer à nos chères sœurs et surtout à Sœur Ste Magdeleine, puisqu'elle y a donné occasion. Le lendemain de mon arrivée à Morlaix, je fus aux religieuses Ursulines de cette ville, uniquement pour leur dire des nouvelles de Ste Magdeleine et de sa sœur, afin qu'elles fissent sçavoir à leurs sœurs de Landernau, qui ne sont qu’à trois lieues de Morlaix, ce que je leur aurois appris sur leur compte. Dès que je parus à la porte, la religieuse , qui se trouva là, me demande fort civilement : Mon Révérend Père, à qui souhaitez-vous de parler ?— À madame la Supérieure, répondis-je ; seroit-elle visible ?— La portière viendra dans un moment, et elle l’avertira, dit-elle. La portière

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vient, me titre de Révérend Père plusieurs fois. Cette façon de parler ne me laisse aucun doute dans l'esprit qu’elle ne me prit pour un jésuite. J'en avois l’habit. Tout ce qu'il y avoit de trop ou de trop peu, c’est que j'étois bien tondu, et qu'il ne paroissoit point de cheveux hors de ma calotte. L'on m'introduit dans le parloir de la supérieure avec fracas. Dès que je fus placé, la même portière vint me demander fort humblement d’où est-ce que je venois ? Je lui répondis, croyant être assez connu, que je venois de la Louisiane : mais que pour venir en France, j'avois passé par l’Angleterre. Elle s’en retourna, m’assurant que madame la Supérieure viendroit bientôt. Dès qu'elle m’eût quitté, je me doutai de ce qui arriva , et que ces religieuses me prendroient pour quelque petoromant, qui ne venoit que pour leur couper la bourse.

Je ne fus pas trompé dans ma conjecture. À ce coup on tarde à me répondre , et l’on tint problamement le chapitre à mon sujet. Enfin arrive la portière chargée de m'éconduire, qui me dit d’un ton fort touché, que Madame la Supérieure étoit indisposée, et qu’elle m'envoyoit une pièce de douze sols pour faire ma route, et que si je voulois encore boire un coup, on alloit apporter du vin. Qui fut surpris et étonné? ce fut moy; qui répondis, la rougeur au visage, que Je n'étois pas venu chez

elles pour leur demander aucun secours; qu'en Angleterre, je n’avois manqué de rien, Dieu mercy, et qu'actuellement je ne manquois de rien non plus. Je fis une grande et profonde révérence, et me retirai. Or ce jour là même, le commissaire de Morlaix régaloit M. Salmon, et moy par conséquent, La compagnie étoit belle et nombreuse. Je fis venir ma petite aventure au dessert. L'on en rit beaucoup, et une des dames invitées se chargea d'instruire les religieuses , malgré mes remontrances. Quoique j'aie resté encore plusieurs jours à Morlaix apres cela , je n’ai eu aucune nouvelle de mes religieuses. J'ai l'honneur encore de vous saluer et de vous répéter que je suis,

Votre très-humble, etc.

AVOND, S. J.

Je vous prie de vouloir bien assurer Madame Le Verrier de mes très-humbles respects, et que je me souviendrai à jamais des marques de bonté qu’elle m'a toujours données. Faites encore , s’il vous plaît, mes compliments à nos chers Frères, à MM. de Berot, Pontalba, du Breuil, Olivier, et à ceux à qui vous jugerez encore convenable.

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