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GÉNÉRALE

Considérations préliminaires et critiques sur la chirurgie.

Sous ce titre nous nous proposons de combattre plusieurs préjugés nuisibles à l'art chirurgical. Nous dirons aussi dans ces considérations : 1° ce que c'est que la chirurgie et ce que c'est que la médecine ; ce que c'est qu'un cours théorique et un traité pratique; quelle place occupe la chirurgie parmi les sciences médicales ; 2° quelles connaissances préliminaires sont nécessaires à l'étude et à la pratique de cet art; 3° quelle est son utilité-, 4° quelle est de la médecine et de la chirurgie celle dont l'étude et la pratique nous paraît exiger le plus d'efforts et de temps; 5° nous examinerons si les études cliniques sont seules bonnes et suffisantes pour l'élève, comme le répètent incessamment quelques maîtres et beaucoup de personnes, à leur exemple ; 6° enfin nous donnerons une idée du plan de l'ouvrage entier.

I. La chirurgie est une des branches de la médecine, et la médecine l'art de conserver la santé, de

reconnaître les maladies, de prévoir leur marche, •leurs terminaisons , et enfin de les traiter. Il suit de là que la médecine est un art très-complexe qui en embrasse quatre autres : l'hygiène, le diagnostic, le pronostic et la thérapeutique.

Telle n'est pourtant pas l'idée qu'on se fait généralement de la médecine et de ses divisions. En effet, on n'y voit, en général, qu'un ensemble de sciences où l'on confond les sciences naturelles de l'anatomie, de la physiologie, de la pathologie, de l'histoire naturelle des médicaments, avec les sciences technologiques de l'hygiène, du diagnostic, du pronostic et de la thérapeutique. La chirurgie, dont nous devons, surtout ici, nous occuper, n'est elle-même qu'une des divisions de la thérapeutique ou de l'art de traiter les maladies, etce n'en est pas la seule. La thérapeutique se divise, en effet, en plusieurs arts secondaires, selon les moyens qu'elle emploie pour combattre les maladies : n'emploie-t-elle que le régime, que l'usage de moyens habituels et non médicamenteux, c'est, l'art du régime ou la diététique; n'a-t-elle recours qu'à des médicaments, à des moyens pharmaceutiques, c'est la thérapeutique médicamenteuse ; se sertelle des opérations de la main armée d'instruments, la thérapeutique est chirurgicale : c'est la chirurgie, de y/'.p, main, et d'^p-yov, opération.

N'allez pas croire cependant qu'un traité ou un cours de chirurgie ne s'occupe, sous ce titre, que des moyens manuels dont on se sert pour guérir les maladies ! Sous le titre de traité de chirurgie ou de cours de chirurgie, on réunit toutes les notions qui peuvent éclairer la thérapeutique chirurgicale. En conséquence, on commence par y tracer l'histoire naturelle des maladies, c'est-à-dire de leur nomenclature, de leurs causes, des altérations matérielles

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES. d

qui les caractérisent, des symptômes qui les accompagnent, de leur marche, de leurs terminaisons, de leur nature, de leurs modes ou espèces, des influences qui les modifient; puis on y parle de leur diagnostic, de leur pronostic et enfin de leur thérapeutique, sous le triple rapport du régime, des médicaments et des opérations chirurgicales que réclament ces maladies.

C'est pour de bonnes raisons qu'on suit cette marche dans les cours et dans les traités de chirurgie. Si l'on se bornait à y exposer rigoureusement les préceptes de l'art, sans avoir exposé d'abord l'histoire des maladies chirurgicales, c'est-à-dire les notions scientifiques sur lesquelles l'art s'appuie, et dont il n'est que l'application, l'intelligence, l'appréciation des préceptes de la chirurgie seraient souvent impossibles, et il serait, par suite, très-difficile à lamémoire d'en conserver le souvenir. On agit, à l'égard de la chirurgie, comme on le fait à l'égard de la médecine, dans les cours ou les traités de médecine ; il n'y a de différence qu'en ce qu'au lieu d'y traiter de l'histoire naturelle des maladies médicales, on s'y occupe des affections dites chirurgicales.

Par affections chirurgicales on entend à feu près, des lésions qui sont sensibles à l'extérieur du corps, qui proviennent souvent de violences extérieures, qui consistent dans des modifications matérielles, et qui exigent fréquemment pour leur traitement le secours des opérations de la main. Je dis que c'est à peu près là, et non précisément, le sens qu'on attache à l'expression de maladie chirurgicale, parce que si on l'applique à une plaie qui est une lésion extérieure, on l'applique aussi à une luxation qui n'en est pas précisément une, et à une commotion du cerveau, à un calcul du rein ou de la vessie, qui sont

intérieurs; parce que, si les affections chirurgicales proviennent de violences extérieures comme les fractures, elles viennent aussi de violences intérieures, comme certaines ruptures osseuses, musculeuses ou tendineuses; parce qu'enfin, si l'on donne le uom de maladies chirurgicales à un kiste, que l'on guérit par incision, par des manœuvres chirurgicales, en le faisant suppurer, on ne le donne point à une pleurésie, que l'on guérit par les saignées ou par l'apposition d'un exutoire, qui sont aussi des opérations du ressort de la chirurgie. D'un autre côté, enfin, la médecine réclame les maladies de peau comme étant de son domaine, et elle les traite souvent par des topiques ou même par de petites opérations chirurgicales, la caustication, par exemple. Il est vrai qu'autrefois ces affections appartenaient à la chirurgie, qui les décrivait dans ses ouvrages.

Les maladies médicales sont, en général, des maladies intérieures produites par des causes individuelles ou intérieures. On les traite par le régime, par des médicaments, et quelquefois par de petites opérations chirurgicales; mais leurs caractères distinctifs ne sont pas plus précis que ceux des affections précédentes.

Vous voyez donc que les limites qui séparent les possessions de la chirurgie et de la médecine sont assez peu tranchées, mais les deux sœurs, malgré leurs ressemblances, n'en ont pas moins des traits d'une profonde dissemblance. Comme branche de l'art de traiter les maladies ou de la thérapeutique, la chirurgie ne peut être, elle-même, qu'un art plus circonscrit. C'est un art, parce que c'est un ensemble d'opérations soumises à des règles.

Et qu'on n'aille pas le croire pour cela moins noble et moins distingué qu'une science proprement dite,

comme on se l'imagine généralement! ce serait une véritable puérilité. La noblesse des connaissances n'est-elle pas proportionnée aux qualités nécessaires pour les posséder et aux avantages qu'elles procurent? D'ailleurs, la chirurgie ne se compose-t-elle pas comme tous les arts, quels qu'ils soient, d'une science de règles et de pratiques ou d'opérations? Et en quoi donc une science de règles serait-elle inférieure aune science naturelle, à une science proprement dite? Les sciences des arts, les sciences technologiques ne sont- elles pas des déductions des sciences naturelles, n'en supposent-elles pas nécessairement la connaissance? Les préceptes de la chirurgie ne sont-ils pas des déductions de l'anatomie ou de la science de la structure, de l'organisation du corps, de la physiologie ou de la science de la vie, de l'hygiologie ou de la connaissance de la santé, de la pathologie ou de la science des maladies, tant externes qu'internes, et même de connaissances d'histoire naturelle, de chimie et de physique? Si l'on pouvait en douter, les détails dans lesquels nous allons entrer le prouveraient évidemment. Comment donc la chirurgie, riche de tant de connaissances, si utile et si puissante par ses opérations, serait-elle inférieure en titres à chacune des sciences dont elle est issue?

II. Connaissances préliminaires nécessaires à l'étude et à la pratique de la chirurgie. — La chirurgie ne peut traiter les maladies chirurgicales qu'autant qu'elle les reconnaît, et pour les reconnaître elle doit savoir à l'avance tous les caractères qui en trahissent l'existence et les révèlent à notre jugement. Or, ces caractères sont souvent les causesqui les engendrent, fréquemment les lésions matérielles, toujours les symptômes qui les accompagnent, la marche

quelles suivent, et dont la connaissance constitue la pathologie chirurgicale.

Par les mêmes raisons, la chirurgie ne peut porter un pronostic sur les maladies qui sont de son domaine, sans avoir aussi apprécié tous les caractères pathologiques que nous venons d'indiquer. Enfin l'hygiène chirurgicale, ou l'art de prévenir les affections chirurgicales, est fondé aussi sur la connaissance de leurs causes, qui apprend à en prévenir l'action. Sans toutes ces notions, la chirurgie serait impossible.

Mais ce n'est pas tout : il y a d'autres connaissances nécessaires, ou du moins très -utiles, a l'étude de celles dont je viens de parler. Ce sont des notions littéraires et historiques assez étendues pour celui qui aspire à un nom honorable et à un rang distingué parmi les hommes de son art. Comment en effet y parvenir, si Ton manque des connaissances littéraires nécessaires pour comprendre les leçons et les livres des maîtres, surtout quand ces ouvrages sont écrits en langue étrangère?

Mais il en est de bien plus indispensables encore pour la chirurgie, et ces sciences sont l'anatornie, la physiologie, l'hygiologie, l'hygiène, la pathologie générale, les pathologies chirurgicale et médicale, enfin des notions de physique, de chimie, d'histoire naturelle, de météorologie, de géologie, de minéralogie, de botanique, de zoologie.

Uanatomie nous éclaire sur le nombre des organes d'une même fonction, et nous révèle d'avance l'importance de leurs usages et la gravité de leurs lésions. En effet, quand les organes sont multipliés comme les vaisseaux, leurs affections sont d'autant moins graves ; c'est le contraire quand ils sont uniques et circonscrits, comme le cœur. La plus petite lésion suffit alors pour en paralyser l'action et amener

la mort. Que de services ne nous rend pas l'anatomie pour nous faire distinguer les divers états morbides, en nous montrant les organes où les maladies ont leur siège, les connexions de contiguïté, de continuité, la direction, la forme., les propriétés sensibles et la structure normale des organes S Comment connaître les fractures, les déplacements des os dans leurs jointures, les hernies, les varices, les anévrismes, tant d'autres affections, et comprendre leurs symptômes et leur marche sans l'anatomie! Comment porter le fer dans les organes de l'homme vivant, si l'anatomie n'apprend à le diriger à travers les tissus sans toucher aux parties qu'il faut toujours respecter !

Tributaire de la physiologie, la chirurgie en réclame et en reçoit beaucoup plus de services qu'on ne paraît le croire. C'est elle qui lui explique pourquoi des membres fracturés et luxés se raccourcissent et ne conservent pas leur direction normale ; pourquoi les lèvres de la plupart des plaies, et les bouts d'un tendon rompu , s'écartent au lieu de se croiser, comme les fragments d'un os long quand il est cassé; pourquoi l'homme et les animaux perdent la voix dans certaines plaies de la trachée-artère, et comment on peut souvent la leur rendre instantanément; pourquoi les angines altèrent la voix au point de la rendre méconnaissable et la parole entièrement inintelligible; pourquoi la compression de la trachée , des poumons, suffoque et étouffe un malade ; d'où vient la gravité des plaies de l'œsophage, de l'estomac, des intestins, et combien il est important de n'y introduire alors ni aliments, ni boissons; pourquoi la gravité des étranglements intestinaux, et la nécessité de les détruire promptement, si l'on peut y parvenir; d'où vient encore la gravité des anévrismes, et com-

b CHAPITRE I.

ment on peut en prévenir la terminaison fatale ; d'où vient, dans certains cas, l'impuissance de l'homme et la stérilité de la femme ; comment, par la seule puissance de l'utérus, la mère peut parvenir à mettre au monde le fruit de son amour, et comment, dans le danger, la chirurgie peut lui offrir des secours non moins efficaces pour son enfant que pour elle-même, et mettre enfin un terme à ses douleurs.

La pathologie générale est indispensable à la chirurgie, parce qu'elle lui montre et lui explique les faits communs aux maladies chirurgicales et aux affections médicales, les causes, les lésions matérielles, les symptômes, la marche et les influences qu'on observe dans les unes comme dans les autres, et sans la connaissance desquels on ne pourrait se les expliquer. Ainsi, comment comprendre tout ce qui regarde les plaies, les fractures, et tant d'autres affections, sans connaître l'inflammation qu'on rencontre sans cesse dans les maladies chirurgicales, comme dans les affections médicales!

La connaissance de la pathologie médicale ou interne est elle-même obligée pour la chirurgie, parce que les affections médicales compliquent souvent les maladies chirurgicales , par exemple, toutes les fois que les viscères viennent à s'affecter, ou qu'il survient une fièvre grave, pendant le cours de l'existence d'une lésion chirurgicale. Et cette complication n'est malheureusement que trop commune, surtout à la suite des grandes opérations dans nos hôpitaux. Aussi, quoique ce ne soit peut-être pas ici la place, je saisirai l'occasion où j'en parle pour faire remarquer que ces terribles complications étant beaucoup plus rares dans les habitations particulières, il est urgent que les administrations des hôpitaux construisent des appartements particuliers pour isoler les opérés , les

femmes accouchées, et ceux des malades qui souffrent le plus de l'encombrement, des rassemblements d'hommes dans les salles communes. De pareilles complications n'exigent-elles pas pour leur diagnostic, pour leur pronostic et pour leur traitement, des connaissances de pathologie interne? On ne peut donc être chirurgien sans être médecin, et les médecins ne diffèrent donc des chirurgiens qu'en cela qu'ils soignent plus spécialement des maladies médicales, et rarement des affections chirurgicales.

Quant à la pathologie externe ou chirurgicale, c'est le flambeau le plus éclatant de la chirurgie, comme on a du le voir, par ce que nous avons déjà été obligé de dire plus haut. Elle l'éclairé même d'une si vive lumière que les personnes peu instruites la confondent avec la chirurgie même. C'est une erreur 5 la pathologie externe est une science naturelle : c'est une branche de la science des maladies. N'est-ce pas elle qui fait connaître les causes, la disposition , l'état matériel des lésions chirurgicales, leurs phénomènes ou leurs symptômes, leur développement, leur marche, leur terminaison, les influencesqui en modifient la marche, et ne fournit-elle pas ainsi les moyens nécessaires, indispensables même, pour les distinguer et pour les traiter?

Les notions d'histoire naturelle sur les minéraux , les végétaux, les animaux, la physique, la chimie, nous éclairent sur les causes des maladies, sur les influences qui les changent, altèrent la santé et nous permettent d'opposer aux maladies des influences capables de les guérir ou de les pallier.

Toutes ces connaissances s'acquièrent par les leçons des maîtres, par la lecture, par l'observation de la nature elle-même, et il faut puiser en même temps à toutes ces sources. Ce sont là les meilleures études,

parce que les leçons, les livres et la nature s'expliquent, s'éclairent et rectifient, au besoin, les idées fausses que l'on se fait des maladies.

Les leçons des maîtres, les ouvrages des auteurs sont le tableau de leur expérience et des jugements qu'ils en ont portés. Entendre beaucoup de maîtres, lire beaucoup d'auteurs, s'ils sont bons et vraiment distingués, c'est s'enrichir d'une grande partie de l'expérience de tous. C'est en chirurgie acquérir plus ou moins profondément les connaissances pratiques de vingt, de cent, de mille auteurs distingués. Étudier, en même temps, ou ensuite, la nature par soimême, c'est ajouter à cette vaste expérience son expérience personnelle. C'est, il est vrai, celle d'un seul homme, mais d'un homme instruit et préparé par ses études préliminaires à rectifier les erreurs de ses devanciers, à ajouter à leurs observations et à perfectionner son art. Si ce n'était que l'expérience d'un ignorant, ce ne serait rien du tout, ou presque rien ; ce serait ce qu'on appelle de l'empirisme, cette grossière observation pratique qui confond d'apparentes analogies avec l'identité ou, en d'autres termes, qui prend pour semblables les choses les plus différentes. Jugez d'après ces considérations ce que doivent être les lumières et l'expérience de ces hommes qui, entrés ignorants dans la carrière de la médecine, jurent à tout moment par leur pratique particulière, et répondent à toutes les objections, faute de meilleures raisons, par leur expérience propre. Qu'importe d'ailleurs qu'ils aient beaucoup vu s'ils n'ont rien compris !

Il y a en outre des qualités nécessaires au chirurgien pour l'étude et surtout pour la pratique de son art. Pour bien établir le diagnostic, le pronostic et les indications thérapeutiques à remplir dans les ma-

ladies chirurgicales, comme dans les affections médicales, il faut, indépendament de connaissances précises sur les maladies, posséder ce qu'on nomme le tact médical et savoir réfléchir. Mais qu'entend-t-on et que doit-on entendre par tact médical? Certaines personnes s'imaginent que le tact médical doit consister dans une sensibilité délicate des doigts, dans un toucher exquis; et aujourd'hui que l'auscultation rend beaucoup de services au diagnostic, je ne serais pas étonné qu'on s'avisât de réclamer, aussi, une grande finesse d'ouïe pour le médecin. Le médecin n'a pas besoin de sens extraordinaires, il lui suffit de les posséder à l'état normal, et les plus habiles médecins et chirurgiens ne se distinguent pas plus par la finesse de leurs sens, que les médecins doués de sens exquis ne l'emportent par ces qualités sur leurs confrères. Qu'est-ce donc alors, me dira-t-on, que le tact médical dont on a si souvent parlé, comme d'un toucher très fin? Ce tact n'est autre chose, en médecine comme dans les affaires difficiles et délicates du monde et de la vie, dans la diplomatie, par exemple, qu'un jugement exquis à la faveur duquel l'homme qui en est doué, apprécie des faits qui échappent à l'observation des autres, et juge, de suite, ce qu'il convient de faire dans un cas difficile et embarassant, comme s'il était éclairé par des sens plus fins et plus délicats. Croit-on que ce qu'on appelle un homme de tact, dans le monde, soit un homme d'une sensibilité des doigts plus vive qu'elle ne l'est chez les autres? N'est-il pas évident que sa supériorité vient de son esprit, et que, s'il voit juste et agit à propos, et comme il convient, il le doit particulièrement à son jugement, et non aux facultés des sens !

A cette première qualité j'en ajouterai deux autres : l'humanité et la prudence. La première inspirera la

seconde au chirurgien, et le détournera d'entreprendre des opérations inutiles, dangereuses et barbares que l'art et la morale réprouvent également, et où il n'y a de bénéfice que pour le chirurgien qui les pratique. Que le ciel détourne les malades de ces opérateurs cupides ou téméraires! On en a vu amputer un bras pour une fausse articulation de l'humérus qui permettait encore au malade de se servir de son membre au moyen d'un brassart, puis, au bout de quelques jours, enlever le reste du bras dans l'articulation de l'épaule, par une seconde opération qui fut très-promptement suivie de la mort. Sans ces opérations déraisonnables et absurdes, le malade, qui était fort et vigoureux, dans la force de Page, pouvait vivre longtemps encore ; mais en supposant même qu'il en eût guéri, il aurait toujours perdu l'usage d'un membre utile, et aurait souffert inutilement deux opérations douloureuses et très-dangereuses, qui tuent jusqu'à trois malades sur quatre.

Un peu d'humanité et de prudence préviendront de pareils malheurs. Que les chirurgiens sachent bien qu'ils ne doivent jamais tenter des opérations qu'ils n autoriseraient pas sur leurs propres enfants. Voilà la règle.

Si la hardiesse téméraire est blâmable chez un chirurgien, la pusillanimité ne l'est pas moins. Celui qui n'a pas le courage de proposer une opération utile, nécessaire, qui ne se sent pas assez de fermeté, de sang-froid pour l'exécuter, doit se borner à la pratique médicale proprement dite. Il compromettrait le succès de ses opérations par leur insuffisance contre le mal qu'elles doivent souvent poursuivre plus loin qu'il ne l'avait prévu pour le détruire entièrement. Le sang-froid lui est surtout indispensable pour remédier aux accidents d'hémorragie foudroyante, de

syncope, et d'autres encore, qui peuvent tuer le malade entre ses mains, si sa fermeté n'est pas inébranlable.

Ai-je besoin de répéter après tous les auteurs que le chirurgien doit avoir la vue bonne et la main sure? J'ajouterai qu'il a besoin aussi d'une certaine force corporelle. Cette dernière qualité est surtout nécessaire dans la réduction des luxations et dans quelques opérations. Ce sont des vérités si évidentes qu'il n'est pas nécessaire d'y insister.

III. Si des gens du monde d'un esprit frondeur peuvent élever des doutes sur l'utilité absoluede la médecine, il n'en saurait être de même de celle de la chirurgie. Qui oserait nier que l'art, en levant l'étranglement qui menaçait de gangrène une partie vivante, ne l'ait sauvée ? Qui niera que l'art ait contribué à la guérison d'une plaie dont il a tenu exactement les lèvres en contact ; d'une fracture dont il a eu le soin d'assujettir les fragments dans une position convenable; qu'il n'ait guéri une hernie quand il a eu le bonheur de la faire disparaître pour toujours par l'emploi du bandage ou par une opération 5 qu'il ne soulage le scrotume et les seins quand les tiraillements dont ils souffraient disparaissent par l'emploi d'un suspensoir pour l'homme, et d'un corset pour la femme; qu'il ne soulage des varices par une compression exacte ; qu'il ne guérisse des anévrismes par la ligature; les adhérences entre les doigts, entre les paupières, par des opérations appropriées; des rétrécissements par la dilatation lente; qu'il débarrasse l'économie d'une foule de corps étrangers par une opération de chirurgie?

L'utilité de la chirurgie est d'ailleurs tellement avouée que je ne crois pas devoir en dire davantage.

Il n'en est pas de même de la difficulté comparée

des études que réclame la chirurgie et la médecine. Cette question mérite de nous arrêter, non par uue puérile vanité professionnelle, mais parce qu'il importe beaucoup de le savoii pour l'étude que l'on veut faire des deux arts.

IV. Quelle est donc, delà médecine ou de la chirurgie en particulier, celle dont l'étude et la pratique sont réellement le plus difficiles? — Il règne dans le monde, et même chez beaucoup de médecins, un préjugé funeste à l'art de guérir et surtout à l'humanité ; on croit que la médecine proprement dite est beaucoup plus difficile à étudier et à exercer que la chirurgie, parce que ses maladies sont souvent intérieures. On en conclut qu'il faut donner beaucoup plus de temps à l'étude de la médecine; qu'il y a, d'ailleurs, par cela même, bien plus d'honneur à pratiquer la médecine que la chirurgie. Voyons jusqu'à quel point ce préjugé est fondé.

Tout le monde sait et convient que la médecine n'exige pas des connaissances d'anatomie aussi précises, aussi étendues que la chirurgie. Comme la médecine, la chirurgie a besoin de connaissances de physiologie, de pathologie interne, parce que toutes les maladies médicales, et entr'autres les fièvres graves, peuvent compliquer et n'aggravent que trop souvent les affections chirurgicales. Le diagnostic de la chirurgie est donc un art plus étendu que celui de la médecine, puisque, s'exerçant sur les maladies chirurgicales, il s'étend en outre aux lésions médicales. — 11 l'est davantage encore, parce qu'il y en a moins parmi les secondes que parmi les premières, dont l'espèce soit bien caractérisée. En effet, là où il y a plus de caractères à apprendre, il y a plus de difficultés et besoin de plus d'étude que là où il y en a moins à savoir. Si néanmoins on soutient que le diagnostic

médical est plus difficile que le diagnostic chirurgical, parce qu'il y a beaucoup plus d'obstacles à découvrir ce qui est caché dans l'intérieur de nos organes, que ce qui est visible et apparent à l'extérieur, je répondrai d'abord que l'assertion n'est pas fondée, que la plupart des lésions chirurgicales sont sous-cutanées et bien plus profondes que la peau et par conséquent intérieures, qu'elles aient leur siège dans les membres ou dans le tronc-, qu'il est peut-être moins de maladies chirurgicales que de maladies médicales entièrement extérieures, quoiqu'on pense le contraire; que d'ailleurs il n'est pas plus difficile de distinguer unemaladie intérieure qu'une affection extérieure, quand l'une est aussi caractérisée que l'autre; qu'il n'est pas seulement difficile, mais impossible, de la reconnaître quand elle manque de caractères pathognomoniques ou distinctifs , et qu'il faut bien prendre garde de confondre l'impossibilité du diagnostic avec sa difficulté, comme on le fait vulgairement; que lorsque tout diagnostic est impossible, on peut bien deviner une maladie, plus souvent se tromper, mais jamais la reconnaître véritablement. Aussi, dans ce cas, deux hommes d'une instruction et d'une expérience personnelle très-inégales peuvent être égaux par l'impossibilité complète d'établir un diagnostic précis. J'ai même vu, dans des cas semblables, un homme moins expérimenté, mais plus prudent qu'un confrère appelé avec lui auprès d'un malade, affirmer que le diagnostic n'était pas possible, et l'autopsie prouver, plus tard, que le médecin le plus expérimenté, qui avait eu la hardiesse et l'imprudence de trancher positivement la question de diagnostic, s'étaittrompé. D'un autre côté, j'ai vu aussi, bien des fois, dans des cas de diagnostic impossible, des praticiens d'un grand mérite, se laissant aller à se

prononcer mal à propos, donner chacun un diagnostic différent, désespérer les malades et comprometre la médecine parla diversité de leurs opinions.

Il faut alors savoir dire aux gens qui nous pressent de questions indiscrètes, que l'on ne peut pas plus connaître une maladie qui n'a pas de caractères évidents, qu'un masque silencieux et immobile qui ne se trahit par aucun caractère manifeste. Je le répète, le hasard peut faire deviner, mais rien ne peut faire reconnaître. Au reste, le diagnostic n'est souvent difficile et incertain ou impossible, en médecine, que pour déterminer le siège précis de la maladie. Il est ordinairement plus facile et possible d'en déterminer la nature inflammatoire, nerveuse ou autre, par exemple, et c'est là surtout ce qu'il importe de savoir pour les indications thérapeutiques de la médecine proprement dite, ainsi que nous le démontrerons plus bas.

Il n'en est pas de même en chirurgie : le diagnostic a généralement besoin de beaucoup plus de précision parce que les opérations sont des moyens plus énergiques que les drogues de la pharmacie, administrées à des doses, au moins innocentes, comme elles le sont généralement; aussi en chirurgie des erreurs de diagnostic sont généralement plus dangereuses qu'en médecine.

Les indications thérapeutiques sont bien moins nombreuses en médecine qu'en chirurgie, et les moyens d'y répoudre bien moins variés. 1° Calmer par les antispasmodiques et les narcotiques; 2° éteindre les inflammations par les anliphlogistiques ; 3° guérir une maladie par des actions perturbatrices, qu'on obtient par des remèdes spéciaux, par des révulsifs : émétiques, purgatifs, exutoires, etc. Telles sont les principales indications et les principaux moyens thérapeutiques médicaux.

En chirurgie, les indications varient presqu'autant que les opérations dont on se sert pour les remplir. Ainsi celles qui réclament le trépan ne sont point les mêmes que celles qui exigent l'opération de la cataracte; celles de l'opération de la fistule lacrymale, les mêmes que celles des opérations propres à détruire un polype nasal; celles de l'extraction d'une dent diffèrent de celles qui exigent qu'elles soient plombées ou limées; les fistules parotidiennes réclament d'autres opérations que la grenouillette, et ainsi de suite de toutes les opérations que l'on pratique par tout le corps. Le champ des indications thérapeutiques de la chirurgie est donc beaucoup plus vaste que celui des indications de la médecine.

Les différents ordres des maladies médicales déterminées par la nature de ces affections sont moins nombreux que ceux des affections chirurgicales, car les névroses, le rhumatisme, les flux, les hémorragies, les hydropysies, les maladies organiques, les inflammations, les maladies constitutionnelles, les fièvres, comprennent à peu près tous les ordres de ces affections, tandis que celles de la chirurgie en forment beaucoup d'autres : ce sont aussi, d'abord, des inflammations, des lésions organiques, des névralgies, des rhumatismes, des hémorragies, des flux, des hydropisies, des congestions sanguines passives; ce sont, en outre, les contusions, les plaies fraîches, les divisions anciennes, comme les becs de lièvre, les fractures, les luxations, les hernies, les procidences de certaines parties, les relâchements de plusieurs autres, les varices, les anévrismes, les adhérences anormales, les rétrécissements et les obstructions, les rétentions de fluide, des corps étrangers très-diversifiés.

En médecine, la diversité de la nature des mala-

dies est la principale source des indications thérapeutiques, et les indications sont souvent les mêmes pour toutes les maladies de même nature, c'est-àdire de même ordre. Ainsi les méningites, les encéphalites, les pleurésies et les pneumonies, les cardiles, les péricardites et toutes les inflammations aigués, chez un individu un peu vigoureux, se traitent par les antiphlogistiques, et la différence de siège apporte à peine des différences dans les indications. Ainsi encore, les hémorragies capillaires, les flux, les hydropisies, etc., offrent les mêmes indications pour chaque espèce d'un même ordre, et des indications diverses pour chaque ordre différent.

C'est bien différent, en chirurgie : les opérations ne sont pas toujours les mêmes pour les affections de même nature ou de même ordre; ainsi les abcès du cerveau réclament des opérations bien différentes de celles des abcès du sein, du tronc et des membres ; les polypes du nez, de l'oreille, exigent souvent des opérations différentes de celles que nécessitent les polypes utérins. Enfin, les mêmes opérations se modifient suivant la diversité des régions.

En médecine, les moyens thérapeutiques consistent dans le régime et les médicaments dont il faut connaître les doses, l'administration et les propriétés. Les doses et leur administration sont peu difficiles à apprendre; quant à leurs propriétés, on en sait si peu de chose, il y a si peu de médicaments dont, l'action soit bien prouvée, qu'à cet égard la science est courte et facile. Aussi, à l'exception d'un petit nombre de médicaments, le reste n'est bon que pour donner de l'espérance à la crédulité du malheureux qui souffre, et à faire de la médecine expectante ou de l'homéopathie. On peut, par exemple, réduire les médicaments à peu près aux groupes suivants: i° Calmants corn-

prenant les antispasmodiques, les narcotiques ; 2° antiphlogistiques; 3° perturbateurs comprenant les révulsifs, les exutoires, les émétiques, les purgatifs ; 4°astringents; 5°excitants; 6° médicaments spéciaux: sudorifiques, diurétiques, aphrosidiaques, antiherpétiques, anthelmintiques, antisyphilitiques, absorbants; et encore les calmants, les anliphlogistiques, les révulsifs, quelques médicaments spéciaux font tous les frais de la médecine ordinaire. En chirurgie, les moyens thérapeutiques sont d'abord ceux de la médecine elle-même, puis ce sont les pansements et les opérations qui varient presque autant que les plus petites régions du corps où elles se pratiquent et semblent se multiplier à l'infini comme la diversité de structure de ces régions. Et tandis que l'emploi des médicaments n'exige que des connaissances de doses, d'administration, et de propriétés connues ou supposées, les opérations réclament des notions précises d'anatomie et une grande habileté dans l'exécution, qu'il est toujours difficile et assez souvent impossible d'acquérir, par suite de maladresse naturelle, ou faute de courage et de sang froid.

Ainsi, en résumé, la chirurgie exige beaucoup plus de lumières et des notions beaucoup plus précises et plus étendues en anatomie que la médecine; elle a besoin du secours de la physiologie et de la pathologie interne ; la pathologie externe lui est indispensable; son diagnostic s'étend sur un champ plus vaste que celui de la médecine, parce que les maladies médicales entrent, comme éléments ou comme complications, dans les affections chirurgicales, et parce qu'il y a, je crois, plus de maladies dont le siège soit reconnaissable en chirurgiequ'en médecine. Il estd'ailleurs assez aisé de reconnaître la nature des affections médicales, et c'est là le plus important pour en dé-

duire les indications thérapeutiques. Ces indications sont d'ailleurs bien moins variées et les différents ordres des maladies moins nombreux en médecine. Les méthodes thérapeutiques s'y réduisent à quelques méthodes très-générales, tandis que la chirurgie se sert habituellement, même pour les maladies purement chirurgicales, des moyens de la médecine, et, en outre, d'opérations et de pansements qui lui appartiennent exclusivement.

Si à ces considérations vous ajoutez que la médecine, étant parfois impuissante à reconnaître les maladies médicales, ne peut saisir qu'imparfaitement des indications rarement manifestes , vous concevrez combien souvent elle devra s'abstenir; or l'art de s'abstenir me paraît moins difficile que celui de se décider et d'agir.

Quoique je regarde la chirurgie, ou si l'on veut la thérapeutique chirurgicale, comme supérieure à la thérapeutique médicale, ou à la médecine proprement dite, par son efficacité; quoique je regarde la chirurgie comme un art plus étendu et plus difficile encore que la médecine par les connaissances précises et par les qualités qu'il réclame, ainsi que le prouve la rareté plus grande des bons chirurgiens que des grands médecins; quoique je la regarde comme un art plus évident par l'évidence même des indications qui en réclament les secours , comme un art enfin plus sûr dans ses résultats, je n'en aurais rien dit, si les médecins ne paraissaient en juger autrement, et si les élèves, partageant le même préjugé, ne négligeaient l'étude de la chirurgie pour se livrer exclusivement à celle de la médecine, qui leur paraît beaucoup plus difficile et même plus honorable.

V. Je ne terminerai pas ces considérations sans combattre encore un préjugé médical très-répanda

et fort nuisible aux études : je veux parler de ce préjugé qui va toujours vantant exclusivement les études cliniques et pratiques, les présentant comme étant seules capables de faire de vrais praticiens, et les élevant ainsi infiniment au-dessus des études théoriques devenues inutiles. Si les premières étaient complètes et parfaites, pourquoi s'occuper en effet des études insuffisantes de la théorie? pourquoi et comment ne passe livrer exclusivement aux études pratiques ?

Que de professeurs de clinique partagent cette erreur par conviction, par irréflexion ou par intérêt, n'importe! ce n'en est pas moins une grave erreur qu'il faut absolument détruire. Nous espérons que le parallèle des avantages et des inconvénients des deux genres d'études suffira pour le démontrer.

La théorie est la parole du passé, de l'expérience de tous les temps, de tous les lieux ; c'est la pratique de tous les médecins passés et présents qui l'ont transmise, controversée et systématisée par l'enseignement oral ou écrit. La pratique particulière n'est que l'expérience personnelle non controversée, non systématisée et se présentant plus ou moins confusément à la mémoire. Elle n'existe que pour celui que l'expérience a directement éclairé, et devient de la théorie pour ceux auxquels il la transmet par parole ou par écrit. Une leçon de clinique est un exposé théorico-pratique , très-complexe , des faits qui passent sous les yeux des élèves, incessamment comparés aux faits qui constituent la science, et où la théorie du professeur en apprend beaucoup plus aux élèves que les faits de pratique dont ils sont témoins. Qui oserait dire, en effet, qu'il en enseigne plus par ce qu'il voit que par ce qu'il a appris, ferait preuve de bien peu d'intelligence et de savoir, car en fait de

science et d'art ce que nous devons à nos devanciers est immense, et ce que nous devons a nous-mêmes imperceptible. Et comment en serait-il autrement! La théorie nous donne toutes les espèces et les variétés des faits observés et connus; la clinique n'en peut faire voir qu'un très-petit nombre, en sorte que sous ce rapport elle est beaucoup au-dessous delà théorie; la théorie peut faire connaître tout ce qu'on sait sur les causes, sur les lésions matérielles, sur les phénomènes, sur la marche et sur les influences des maladies; sur les difficultés, les incertitudes du diagnostic, du pronostic et sur l'efficacité des méthodes, des procédés et des moyens thérapeutiques -, la clinique ne peut faire voir qu'une très-petite partie de toutes ces choses. II est vrai que les faits appris par expérience frappent l'esprit d'une manière beaucoup plus vive, plus profonde, plus durable, pour la mémoire, que lorsqu'on n'apprend à les connaître que par théorie. Néanmoins l'expérience démontre que généralement la théorie suffit pour faire reconnaître des affections déjà décrites et qu'on n'a encore jamais vues, ou même pour faire distinguer des affections inconnues que personne n'a décrites encore.

Les leçons théoriques et les ouvrages de même nature sont systématisés et vont du connu à l'inconnu, dont l'intelligence dépend de ce connu. Les leçons de clinique et surtout l'expérience nous présentent les vérités médicales, comme le hasard les offre lui-même, sans ordre, sans rapport raisonnable pour conduire plus facilement de l'une à l'autre; les cours théoriques et les ouvrages peuvent être beaucoup plus travaillés et réfléchis que les leçons cliniques, trop souvent improvisées; ces cours et ces ouvrages ne se répètent pas incessamment comme le font les cours de clinique. Un bon professeur de clinique peut bien

atténuer les défauts de ces cours, mais il ne peut point les faire disparaître entièrement, et si ses cours l'emportent sur les cours et les ouvrages théoriques sous certains rapports, ceux-ci leur sont bien supérieurs sous d'autres points de vue.

Que conclure de cette discussion? Que pour profiter des avantages des deux sources d'instruction, il faut absolument puiser aux deux sources, ne pas vanter l'une aux dépens de l'autre; que l'une san? l'aulre, et pas plus la clinique que la théorie pure, n'est capable de jamais former un médecin ou un chirurgien instruit et capable.

VI. Le planque nous suivrons dans la succession des monographies dont devra se composer cet ouvrage sera simple et régulier. La première est une pathologie générale, plus spécialement appliquée à la chirurgie que celles que l'on a faites jusqu'à ce jour. La deuxième comprendra, en un volume, les maladies générales : 1° l'inflammation et ses suites : suppuration et abcès, uleération, ulcères et fistules; 2° la gangrène -, 3° les maladies organiques ; 49 les affections constitutionnelles; ô° les plaies, en général, en un volume. La troisième monographie embrassera toutes les maladies de l'appareil locomoteur en général et des membres en particulier, en deux volumes; la quatrième, les affections des sens et du système nerveux, les lésions de la tête et du rachis; la cinquième, les maladies des voies aériennes, du cou et de la poitrine; la sixième, celles des organes digestifs et du ventre: la septième, celles desorganes génito-urinaires et du bassin, chacune en un volume.

Mais, avant même d'aborder la pathologie générale, nous voulons jeter un rapide coup-d'œil historique et bibliographique sur la chirurgie, pour éviter

les incessantes répétitions où nous serions souvent exposés à tomber à l'occasion des écrivains généraux de chirurgie que nous serons obligés de citer.

Sans vouloir entrer dans de grands détails historiques, déplacés dans un ouvrage essentiellement pratique, comme doit être celui-ci, nous devrons pourtant renvoyer sou vent aux principaux ouvrages de l'art, afin d'en faire connaître aux élèves les sources les plus fécondes et les plus pures. Nous ne devrons guère parler dans cet aperçu que des auteurs généraux, les principaux auteurs spéciaux ne devant être cités qu'à l'occasion de maladies spéciales.

HISTORIQUE ABRÉGÉ DES ÉPOQUES ET DES OUVRAGES PRINCIPAUX DE LA CHIRURGIE.

Nous nous proposons de résumer ici, dans l'espace le plus restreint possible, les connaissances que tout chirurgien doit posséder sur l'histoire de notre art, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. 11 ne sera pas non plus sans intérêt de noter en passant les circonstances politiques et sociales qui ont influé sur la marche des sciences en général et de la chirurgie en particulier, à chaque grande période.

lre Période. — Temps fabuleux, ou héroïques. — Ils s'étendent depuis l'origine des sociétés humaines jusqu'à l'époque de Lycurgue, c'est-à-dire jusqu'à la constitution définitive des sociétés helléniques en républiques. Nous prenons ici pour jalons les faits de l'histoire grecque, parce que, malgré ce que certains auteurs ont écrit de la science des Indiens, des Chinois, des Egyptiens, etc., aux époques anté-historiques, comme il n'existe aucune preuve authentique de ces prétendues connaissances, nous sommes bien obligés de nous en référer aux documents plus cer-

tains que nous fournissent les traditions de l'histoire grecque.

Probablement les premières maladies que les hommes essayèrent de guérir furent des affections chirurgicales, telles que les piaies, les contusions, les fractures, etc., auxquelles, dans leur état de guerres continuelles, les peuples primitifs sont sans cesse exposés. C'est d'ailleurs ce que l'on voit chez les sauvages que les voyageurs ont surpris au berceau de la civilisation. Les maladies internes ou médicales, regardées, presque toujou rs, comme une manifestation de la colère des dieux , semblaient au-dessus des ressources humaines et étaient abandonnées à ellesmêmes. Il n'en était pas de même pour les blessures.

Ouvrez Homère : une épidémie éclate dans le camp d'Agamemnon. C'est Apollon, irrité de l'outrage fait à son prêtre, qui lance ses traits sur l'armée des Grecs. Que faut-il pour combattre la maladie? des offrandes, des sacrifices expiatoires ; et ce soin regarde Calchas. Mais que Ménélas soit blessé d'une flèche par Pandarus, on ira chercher Machaon, le fils d'Esculape, qui arrachera le trait, et après avoir sucé la blessure y versera un baume salutaire dont son père Esculape, élève lui-même du centaure Chiron, lui a laissé le secret (Iliade, chant IV). Eurypile est atteint à la cuisse d'une flèche dont le bois s'est rompu, tandis que la pointe demeure engagée dans les chairs. Machaon vient d'être lui-même blessé. Podalyre, autre fils d'Esculape, combat à la tête des siens $ alors Eurypile s'adresse à Patrocle qui, vivant avec Achille disciple de Chiron, doit posséder des connaissances chirurgicales. Fais-moi, lui dit-il, une incision à la cuisse pour retirer le trait qui m'a blessé ! Alors Patrocle enlève le dard , lave la plaie avec de l'eau tiède et y applique une racine amère, qu'il

a broyée entre ses mains : l'hémorragie s'arrête et la douleur est apaisée.

Ainsi, retirer des plaies les corps étrangers, quelquefois à l'aide d'incisions, laver les blessures, les sucer même, y appliquer des sucs adoucissants pour apaiser la douleur, ou astringents pour arrêter l'hémorragie, enfin panser les fractures par un système analogue à nos appareils inamovibles, tels sont les moyens curatifs que possède la chirurgie de ces âges reculés. Etquantaux chirurgiens eux-mêmes, ce sont des personnages considérables , réels ou fabuleux, comme le centaure Chiron, des chefs de guerriers, tels qu'Esculape, Podalyre, Machaon, Achille luimême, etc.

2e Période. — Splendeur de la Grèce. — Elle commence aux temps historiques, c'est-à-dire vers l'époque de Lycurgue, ou, si l'on veut, à partir de la fondation des olympiades, un siècle environ après l'existence du législateur deLacédemone : icilesdates deviennent certaines, les fables, les allégories disparaissent, la réalité a remplacé la fiction. La première phase des époques historiques va jusqu'à la défaite des Grecs à Chéronée, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de leur asservissement par les Macédoniens. Pendant cette période, qui comprend les beaux temps de la Grèce, l'esprit humain prend un essor prodigieux ; en quelques siècles de civilisation, les lettres, les beaux-arts font un pas immense. La chirurgie ne pouvait rester étrangère à ce mouvement ; réunie à la médecine, confinée et cloîtrée dans les temples d'Esculape, elle s'exerce par le ministère des prêtres, qui se disent les descendants de leur dieu, et se font appeler Asclépiades. Les faits pratiques commencent à être recueillis, et le cercle des connaissances s'agrandit rapidement jusqu'à la publication des ouvrages hippocratiques.

Il est bien certain qu'avant Hippocrate II, le plus célèbre de la famille de ce nom, des écrits avaient été publiés sur différents points de la médecine et de la chirurgie. Les deux écoles asclépiades de Cnide et de Cos étaient déjà en rivalité, et les écrits du plus illustre des asclépiades de Cos nous montrent quels progrès la chirurgie avait faits depuis les temps homériques jusqu'à lui, c'est-à-dire dans l'espace de quatre à cinq siècles.

La collection hippocratique est un assemblage d'écrits évidemment composés par différents auteurs, et attribués les uns au célèbre Hippocrate, les autres à son gendre, à ses fils, à ses disciples, et enfin quelques-uns ont été composés dans d'autres écoles et longtemps après le père de la médecine. Le traité des Fractures et celui des Articles, où sont décrites les luxations et les moyens de les réduire, sont très-avancés : dans le livre des Plaies de tête, les indications du trépan sont posées avec une hardiesse extraordinaire. Ces écrits, presque unanimement attribués à Hippocrate lui-même, reproduisent avec lucidité les connaissances de la vieille chirurgie grecque dont ils nous donnent une haute idée, et nous font plus vivement regretter la perte des deux traités Surlesplaies, qui faisaient partie des œuvres du vieillard de Cos. Le Mochlique est un résumé succinct du livre des Fractures et de celui des Articles; enfin le laboratoire du chirurgien, outre quelques préceptes généraux sur la chirurgie elle-même, est un véritable manuel abrégé des bandages. Dans les différents traités de la collection on rencontre çà et là des préceptes fort remarquables sur certaines opérations. C'est ainsi que dans le traité des Maladies, à l'occasion de la pleurésie, on trouve des détails d'une grande précision sur la paracenthèse du thorax et le principe des

évacuationspartielles et successives, déjà indiquédans un aphorisme (Aph. 27, sect. VI). Notons comme fait curieux dans l'histoire de la chirurgie que, dans la fameuse formule du serment, le néophite s'engage à ne jamais tailler les calculeux, mais à les adresser aux personnes qui s'occupent spécialement de cette opération, ce qui prouve ou bien que la lithotomie était alors rejetée de la bonne chirurgie, ou bien qu'elle constituait une branche séparée de l'art, confiée exclusivement à certains opérateurs, comme elle le fut pendant le moyen âge.

3e Période. — Puissance des Macédoniens et des Romains successivement, depuis Alexandre- le-Grand jusqu'à Auguste. — Pendantcettepériodel'asservissement de la Grèce s'accomplit de plus en plus profondément. L'illustre nation et l'Orient deviennent la proie des successeurs d'Alexandre qui se les partagent en attendant que les Romains les leur ravissent. Le siège des lettres, des sciences et des arts, est définitivement transporté à Alexandrie où les Ptolémées fondent la plus fameuse école et la plus célèbre bibliothèque de l'antiquité, et où ils appellent les savants de tous les pays. L'impulsion donnée par eux aux études anatomiques, les recherches et les découvertes des Erasistrate, des Hérophile, ouvrent à la chirurgie une voie toute nouvelle où elle se précipite avec ardeur. Peu de temps après Hippocrate, elle avait été séparée de la médecine; cette circonstance importante a été niée par beaucoup de savants, mais toutes les dissertations des modernes ne sauraient, à mes yeux, l'emporter sur le témoignage si explicite de Celse qui ilorissait dans le premier siècle de notre ère. « Après « Hippocrate, dit-il, lorsque la chirurgie, séparée des « autres branches de ta médecine, eut commencé • d'avoir ses maîtres, à part, (poslquam diducta ab aliis

« habere professores suos cœpit).e\\e fit d'immenses pro- « grès en Egypte, particulièrement sous l'influence de « Philoxenus qui comprit toute l'étude de cette bran- « che dans plusieurs traités fort remarquables. Gor- «gias, Sostrate, les Hérons, les deux Apollonius, « Ammon l'Alexandrin et plusieurs autres hommes « illustres firent, chacun de leur côté, d'intéressantes « découvertes. A Rome les professeurs distingués ne « manquèrent pas-, parmi les plus récents nous cite- « rons Triphon le père, Euelpiste fils de Phlegès, et, « comme ses écrits le montrent suffisamment, le plus « savant de tous, Megès. Ces auteurs modifièrent « avantageusement les connaissances de leurs prédé- « cesseurs et en ajoutèrent des nouvelles. » (Gelse, lib. F//, prœfat.) Il faut joindre à cette liste Asclépiade, l'inventeur de la bronchotomie.

Grâce au fanatisme sauvage des premiers moines chrétiens, véritables précurseurs d'Omar dans la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie, tous ces écrits et tant d'autres ont été à jamais anéantis. Cette perteseraitbienplussensibleencore,sicemêmeCelse, que nous venons de citer, ne nous en eût laissé un excellent résumé dont nous ne saurions trop recommander la lecture. Mais pour composer un abrégé suivant le plan qu'il s'était tracé, Celse a nécessairement omis une foule de détails dont l'absence jette souvent beaucoup d'incertitude et d'obscurité sur ses descriptions. Jusqu'à quel point les découvertes anatomiques ont-elles servi au progrès de la médecine opératoire, il estpermisdele deviner pour beaucoupdequestions. Ainsi il est bien certain qu'une connaissance exacte du trajet ou de la direction des vaisseaux a appris aux chirurgiens comment on pouvait les lier dans les hémorragies, ainsi que nous le voyons déjà dans Celse; mais pour beaucoup d'autres points nous sommes ré-

duits aux conjectures. A cette même époque nous trouvons lepremierexemple du broiement de la pierre dans la vessie, mais seulement pendant l'opération de la taille et quand cette pierre était trop grosse pour sortir par l'ouverture artificielle. Alors Ammon surnommé le litholomiste la brisait à l'aide d'un procédé de percussion assez analogue a celui de M. Heurteloup.

4e Période. — Rome empire. — Cette époque s'étend depuis le siècle d'Auguste et l'origine du christianisme jusqu'à la fondation de l'empire d'Orient. A l'époque où nous sommes parvenus, Rome est au faîte de sa puissance; alors les sciences et les arts quittent Alexandrie pour se réfugier dans la métropole du monde, et nous verrons que ce ne sera pas là leur dernier voyage.

l'ourla première fois la médecine, jusque là dédaignée des Romains, trouve dans Celse un interprète qui lui fait parler la langue de Gicéron et de Tite-Live, son contemporain.

L'ouvrage de Celse De re medicâ est partagé en huit livres dont les Ve et VIe renferment la description des maladies chirurgicales, et les VIIe et VIIIe les détails des affections qui exigent des opérations et la description de celles-ci.

On trouvera dans cet auteur de bons préceptes pour le pansement des plaies, l'application des sutures, la ligature des vaisseaux en cas d'hémorragie (lib. V, cap. 26); des considérations pleines d'intérêt sur les morsures par les animaux venimeux, et sur les affections cancéreuses (lib. V, cap. 27) ; sur les maladies de la peau et sur les maladies des yeux qui n'exigent pas d'opérations, sur les affections du nez, des oreilles, de la bouche, de la gorge, des parties génitales et de l'anus (lib. VI). Comme nous venons de le

dire, les deux derniers livres traitent des maladies qui exigent les secours de la main. Nous mentionnerons les conseils judicieux qu'il donne sur le traitement des phlegmons par les ventouses scarifiées, sur l'ouverture des abcès dont il connaissait d'ailleurs très-bien la membrane pyogénique (lib. VII, cap. 2 et 3) ; sur les fistules des différentes parties du corps, notamment celles qui se montrent à l'anus (Ibid. c. 4); sur les opérations que réclament les différentes maladies des yeux, et entre autres la cataracte dont il décrit l'abaissement avec assez de clarté et de précision (Ibid., cap. 7, n° 14). Nous signalerons de curieuses remarques sur l'autoplastie, particulièrementsur celle des lèvres; puis un chapitre sur les différentes tumeurs du testicule (Ibid., cap. 18 et 19) 5 une description de la taille qui a été reprise de nos jours, et l'indication du procédé d'Ammon le Lithotomiste dont nous avons parlé plus haut (Ibid. cap. 26); enfin les manœuvres nécessaires pour extraire de l'utérus le fœtus mort, et quelques mots sur l'amputation à propos de la gangrène (Ibid., cap. 29 et 33).

Le VIIIe livre est exclusivement consacré aux maladies des os et des articulations. Après avoir sommairement énuméré tous les os dont se compose la charpente osseuse du corps (cap. 1), il décrit la carie (cap. 2), les plaies de tête avec les indications du trépan, les fractures et les luxations sont traitées avec une lucidité et des détails qui prouvent avec quels soins cette partie de l'art avait été étudiée par les anciens.

Après Gelse plusieurs chirurgiens se firent remarquer par leur savoir et leur habileté. Nous citerons particulièrement Soranus, dont nous avons un fragment conservé dans la collection de Nicétas; Archigène d'Àpamée, Antylus, Léonidas, Rufus d'Éphèse,

Philagrius, etc — , dont les écrits ont été perdus, sinon en totalité, du moins en grande partie, car nous n'en possédons que ce qui nous a été transmis par Galien, Aetius, Paul d'Egine, et dans le recueil plus récent connu sous le nom de Collection de Nicétas. Ces documents suffisent pour nous donner une haute idée des conquêtes que la chirurgie avait faites depuis le temps de Celse jusqu'à celui de Galien, c'est-à-dire pendant un intervalle de cent cinquante ans.

Galien fut assurément l'un des plus prodigieux génies de l'antiquité : on lui doit la systématisation de la médecine à laquelle il donna pour base les théories humorales de l'école hippocratique. Son érudition médicale était immense, et s'étendait à la philosophie dont, il avait fait, une étude spéciale et approfondie. Ses ouvrages n'occupent pas moins de cinq gros volumes in-folio. On lui a reproché bien des fois sa diffusion, sa prolixité, mais il faut observer que la plupart de ses écrits ne sont autre chose que des controverses, des discussions, des commentaires, et qu'ici les formes familières et partant la prolixité remplacent la sévérité, la concision et la méthode des traités didactiques. Les faits relatifs à la chirurgie sont épars clans les œuvres de Galien; on les trouvera plus particulièrement dans ses commentaires sur les livres chirurgicaux d'Hippocrate, dans son traité De fasciis dont l'authenticité est, il est vrai, révoquée en doute, dans le traité De tumoribus prœter naturam, dans le Methodus medendi, etc. C'est un labeur bien pénible que d'aller feuilleter tant de volumes pour y découvrir tout ce qui a trait à la chirurgie; aussi la science aurait-elle de grandes obligations à celui qui aurait le courage, la patience de réunir en un seul volume toute la chirurgie de Galien. Comme Galien a annoncé un traité de chirurgie, on a cru qu'il l'avait composé,

et que, retiré de ses œuvres, il figurait dans celles de Paul d'Egine où il formerait le VIe livre, mais c'est là une erreur manifeste. Galien ne paraît pas avoir composé le traité en question. 11 n'y renvoie jamais, comme il a l'habitude de le faire pour ses autres productions, et ce traité n'existe pas dans la liste qu'il nous a laissée De libris propriis. Il est écrit avec un ordre et une concision que l'on n'est point accoutumé à rencontrer dans le médecin de Pergame. Enfin, s'il eût réellement été composé, il eût été connu des auteurs venus immédiatement après Galien, et Paul d'Egine n'eût pu commettre un plagiat aussi audacieux, sans soulever des réclamations universelles.

5e Période. — Fondation de l'empire d'Orient et décadence de V esprit humain. — Après Galien, la décadence des arts, des sciences et des lettres, entraîne celle de la médecine et de la chirurgie, qui vont bientôt disparaître avec la nationalité romaine sous les coups des Barbares. Les écrivains originaux ont fait place aux compilateurs, et ce n'est même plus en Occident que nous trouvons ces derniers. Il faut aller jusqu'à Constantinople, à la cour des empereurs byzantins, où se sont réfugiés les débris de la civilisation antique. Oribase, le médecin et l'ami de cet illustre Juiien que les chrétiens ont surnommé l'Apostat (360), Oribase qui le suivit dans ses voyages et ses campagnes, composa par son ordre un grand ouvrage en 72 livres , dans lequel il avait réuni et résumé les travaux de ses devanciers. Malheureusement la majeure partie de cette compilation est perdue; il n'y en a eu que dix-sept livres conservés et publiés, clans lesquels il n'est guère question que de matière médicale et d'anatomie. Deux autres livres, comprenant les fractures et les luxations, sont dans la collection de Nicétas. Récemment enfin, on

a retrouvé dans la bibliothèque de Paris quelques parties où il est traité des fistules. Espérons que cette dernière découverte ne sera pas perdue pour la science, et que les livres exhumés ne seront pas replongés dans la poussière des cartons. Il nous reste encore de lui les traités sur les lacs et les machines, que l'on croit faire partie du grand ouvrage en question, dont ils constitueraient les livres 53 et 55. Ajoutons que le livre de Fasciis , dont nous venons de parler à propos de Galien, est attribué à Oribase par quelques critiques. Enfin cet auteur avait composé un petit abrégé de ses œuvres (Synopsis) pour l'instruction de son fils ; mais ce manuel, qui nous est resté, ne saurait compenser la perte de tout ce qui a péri de son grand ouvrage.

Aétius, vers la fin du Ve siècle, occupait à Constantinople le grade de commandant de la suite de l'empereur. Son ouvrage en 16 livres contient en résumé toute la médecine, la chirurgie, la matière médicale, la diététique, etc. Aétius emprunte, surtout, à Galien, dont il suit d'ailleurs les doctrines; mais les nombreux extraits d'Archigène, de Léonidas, d'Hérodote, de Rufus, de Philoménus, etc., etc., qu'il nous a conservés, donnent une haute valeur à cette compilation. 11 faut cependant regretter qu'Aétius ne cite pas toujours exactement, mêle ses citations et en donne plusieurs sous un seul nom. Ces défauts, dont il faut être prévenu, doivent rendre très-circonspect dans l'appréciation des questions de priorité que l'on voudrait établir d'après cet auteur (I).

Le VIe livre de l'ouvrage de Pauld'Egine est consacré à la chirurgie. C'est un résumé bien fait et important, pour nous, de la chirurgie grecque au commea-

(1) Dans la collection des Artis medicœ principes, Paris, 1567, in-fol.

cernent du moyen âge (vers le VIe siècle) (1). Outre une foule de détails intéressants sur diverses maladies chirurgicales, on y trouvera les premières mentions que les anciens nous aient laissées sur les résections des extrémités articulaires des os (lib. VI, c. 77), et le précepte formel de lier les artères carotides, axillaires et inguinales, quand elles ont été blessées. (76., c. 88).

Paul d'Égine est le dernier représentant de cette chirurgie antique dont nous venons de donner une idée succincte. Après lui, il n'y a plus que des copistes qui altèrent et défigurent les monuments de notre art, et il faut passer aux Arabes pour renouer la chaîne rompue des connaissances chirurgicales.

6e Période. — Puissance des Arabes (622). — Tandis que l'Occident était de nouveau plongé dans les ténèbres et la barbarie, les Arabes dominaient en Orient et retenaient le sceptre des sciences et des lettres , échappé à la main débile des Grecs dégénérés. Les écoles de Bagdad, de Djondizabour, furent longtemps célèbres, et lors de la conquête de l'Espagne par les khalifes, Cordoue devint un autre centre de lumières et de civilisation pour l'Occident.

Toutefois, il faut le dire, plus copistes, ou du moins plus imitateurs que créateurs, ils suivirent en quelque sorte, pas à pas, les grands écrivains dont nous avons parlé, et particulièrement Hippocrate, Galien, Aétius et Paul d'Égine. Une cause puissante s'opposa d'ailleurs aux progrès de la chirurgie chez les sectateurs de Mahomet, c'est que leur religion leur défendait la dissection des cadavres.

Parmi les Arabes les plus distingués qui se firent un nom dans l'étude de la chirurgie, nous citerons

(i) Dans la Chu; française, par J. DalecbampSt Paris, in-/i, 1610.

Rhazès, qui consacra à la pathologie externe les livres XIII, XIV et XV de son grand ouvrage connu sous le nom de Continent. C'est à Rhazèsque l'on doit rapporter la première mention du Spina Venlosa (lib. XV). Abn-Sina ou Avicenne, regardé pendant le moyen âge comme le prince des médecins, a réuni dans son Canon l'ensemble des connaissances relatives à la médecine léguées par les Anciens, et il les a présentées dans un ordre méthodique : la chirurgie s'y trouve mêlée à la médecine, les maladies du ressort de l'une ou de l'autre branche étant décrites suivant leur siège anatomique, qu'il prend pour base de sa classification ou plutôt du plan qu'il suit.

Avenzoarqui, en pieux musulman, regarde comme abominables les opérations pratiquées sur les organes génitaux, a exercé la chirurgie avec succès 5 il cite dans son Thaisser plusieurs observations assez curieuses.

J'arrive au plus illustre des chirurgiens arabes, Albucasis (Aboul-Cassem) dont le savant Channing nous a donné une magnifique édition. Albucasis vante outre mesure !a cautérisation par le fer rouge, et tout un livre de son ouvrage est consacré à l'indication des procédés à suivre pour la cautérisation dans les maladies, suivant la partie du corps qui est affectée. De là, il passe à l'examen des affections qui réclament l'incision, les tumeurs, par exemple; puis il parle des accouchements, décrit divers instruments pour dilater la vulve et extraire le fœtus. Enfin, après avoir assez longuement parlé des plaies, et en particulier de celles qui sont produites par les flèches, dont il décrit soigneusement les procédés d'extraction, il termine par l'histoire des fractures et des luxations. Ce qui rend l'ouvrage d'Albucasis digne de l'attention des chirurgiens, c'est d'une part la hap-

diesse de l'opérateur, surtout dans la pratique des cautérisations où il se montre le véritable précurseur du fameux Marc-Antoine Severino, et le nombre assez considérable d'observations recueillies par lui, et qu'il raconte avec quelques détails.

7e Période. — Moyen âge, Croisades (1096). — Pendant la majeure partie du moyen âge l'Europe demeura couverte des plus épaisses ténèbres. Il faut cependant en excepter l'Espagne où régnaient les Ommiades et avec eux les lumières apportées de l'Orient. Quelques personnes, dans le but d'exalter la religion chrétienne, ont avancé qu'aux moines seuls on devait attribuer les premiers progrès dans toute sorte de sciences et le retour à la civilisation. Il nous est impossible de partager cette mauière de voir. Si quelques livres anciens, véritable source d'instruction , ont été lus et conservés par les moines, ils n'en ont nullement fait profiter l'humanité, et l'on peut dire que, jusqu'à la Renaissance, ils ont tenu littéralement la lumière sous le boisseau. Ajoutez que plus d'un ouvrage précieux a péri entre leurs mains, effacé pour servir à la transcription de quelque légende ridicule, de quelque cantique barbare; quant à la médecine : des amulettes, des cérémonies superstitieuses constituaient toute leur science. Je ne parle pas de la chirurgie; le principe Ecclesia a sanguine abhorret, qui ne pouvait les empêcher de verser à flot le sang des hérétiques, les empêchaitbien de soulager leurs semblables par des moyens chirurgicaux. On a beaucoup parlé de l'influence politique des croisades ; elles servirent assurément à l'émancipation de quelques communes qui se rachetèrent du servage, en fournissant aux seigneurs les moyens du tenter la conquête de la Terre-Sainte. Mais les croisés rapportèrent de l'Orient, ce dont on se serait

bien passé, la lèpre et les ophthalmies. Cependant, vers le milieu du XIe siècle, Constantin l'Africain revint de ses nombreux et romanesques voyages à Salerne, avec plusieurs livres des anciens médecins grecs et ceux des Arabes qui l'avaient précédé. Animé d'un zèle infatigable, il les traduit, et bientôt les connaissances que renferment ces ouvrages se propagent dans l'Italie. Deux écoles, comme l'a très-bien établi M. Malgaigne (Introd. aux œuvres d'Ambr. Paré), se disputèrent l'honneur de les répandre : celle de Salerne, soutenue par les princes normands du royaume de Naples, et celle de Bologne. A l'école de Salerne brillèrent Roger de Parme, auteur du premier traité de chirurgie écrit en Occident, depuis la chute de l'empire romain, et Roland, son disciple, qui se borna à copier les leçons de son maître. A Bologne florissaient Hugues de Lucques, dont les écrits sont perdus 5 Brunus ou mieux Bruno, auteur d'une chirurgie compilée des anciens 5 Théodoric, copiste de ce dernier et de Hugues de Lucques, mais qui fournit aussi quelques observations de sa pratique particulière (1200-1260).

Après les auteurs que nous venons de citer paraît, dans l'ordre chronologique, Guillaume de Salicet, grand praticien du moyen âge, observateur judicieux, opérateur hardi; il nous a laissé (1175) un livre rempli de faits du plus haut intérêt (1). Son élève, Lanfranc, obligé de quitter l'Italie à l'occasion des sanglantes querelles des Guelfes et des Gibelins, dans lesquelles il avait joué un rôle actif, vient chercher un asile en France. Pour récompense de l'hospitalité qui lui est accordée, il apporte dans notre patrie les connaissances qui, depuis près d'un siècle, s'é-

(1) Cyrurgia, et dans la collection des chir. du moyeu âge : Scriptores de re chirurgicâ. In-fol.

taient répandues dans l'Italie. Ses leçons publiques et surtout sa Grande Chirurgie, qui parut vers l'an 129tf, donnèrent une vive impulsion aux études chirurgicales. Mais sa plus grande gloire est peut-être d'avoir produit le célèbre Guy deChauliac, professeur à Montpellier et l'auieur classique du moyen âge (1).

L'Italie fut donc, à cette époque, le véritable berceau de la chirurgie et de la médecine, comme elle le fut un peu plus tard des sciences, des lettres et des arts, à l'époque de la Renaissance. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que la même cause qui ralluma le flambeau de l'instruction vers le XIe siècle, rendit la lumière plus vive à partir du XVe. Je veux parler des nouveaux ouvrages de l'antiquité qui nous lurent apportés par les Grecs fugitifs, après la prise de Constantinople (1443).

Instruit aux leçons des maîtres les plus habiles de son temps, possédant tout ce qui avait été publié à cette époque des auteurs Grecs et Arabes, versé dans la connaissance des travaux sortis des écoles italiennes, Guy de Chauiiac, doué en outre d'un esprit droit et judicieux, devait nécessairement faire mieux que ses prédécesseurs. Aussi sa Grande Chirurgie futelle pendant près de trois siècles le livre par excellence qu'on lisait et que l'on commentait dans les écoles. De son nom latinisé, guido, on avait fait, par une sorte de jeu de mot, fort à la mode dans ce temps-là, le guidon ou le guide des études. Sous ce titre de Guidon, on l'avait abrégé et mis, comme une sorte de catéchisme, par demandes et par réponses. Cette vogue dura depuis le milieu du XIVe siècle (1363) jusqu'au commencement du XVIe, et l'on peut dire

(I) Cyrurgia, et dans la collection des chir. du moyen âge: Scrip~ tores de re chirurgicâ. In-fol.

qu'elle se continua , quoiqu'à un moindre degré, après Ambroise Paré et jusqu'au XVIIe.

L'ouvrage de Guy de Chauliac (1) comprend l'anatomie, la chirurgie, la matière médicale; et l'état des connaissances, qu'un homme pouvait possédera cette époque, est exposé avec une grande précision, une grande méthode. On s'est quelquefois étonné que les parties relatives aux fractures et aux luxations ne fussent pas à la hauteur de lout le reste. Mais il faut se rappeler que du temps de Guy de Chauliac on n'avait pas encore retrouvé tout ce que nous possédons aujourd'hui des anciens auteurs grecs, et qu'il n'avait à sa disposition ni les remarquables traités d'Hippocrate sur les fractures et les articles, ni l'excellent résumé de Celse.

La Chirurgia parva, qu'à l'exemple de plusieurs auteurs du XIIIe siècle il avait composée en faveur des étudiants, n'est autre chose qu'un recueil de recettes et de formules pour les principales maladies externes , mais sur un plan moins étendu et avec moins de détails pharmaceutiques que dans le Liber servitoris d'Albucasis.

En France, malgré les efforts de quelques hommes d'élite et des collèges de chirurgie, les progrès de cet art furent entravés par le despotisme des facultés de médecine qui refoulaient incessamment les chirurgiens dans la classe des barbiers et en faisaient des panseurs ou des infirmiers. Cette lutte dura avec des alternatives de succès et de revers jusqu'au dernier siècle. Une autre cause qui empêcha l'art opératoire de faire des progrès, c'est l'obstacle qu'un zèle religieux mal entendu apportait, comme dans l'antiquité, à la dissection des cadavres. En Italie,

(1) La Grande Chirurgie, de M. Guy, Irad. par L. Joubert. Lyon,

HISTORIQUE DE LA CHIRURGIE. ftl

dès le commencement du XIVe siècle , cet obstacle avait été levé par les soins de Frédéric II, etMondini, dès 1315, avait publiquement disséqué à Bologne trois cadavres de femmes. Aussi à partir de cette époque la chirurgie prend un nouvel et plus brillant essor dans la Péninsule; Valescus de Tarente, Bertapaglia, Pierre d'Argelata, Marco Gatinaria, Benivieni, Alex. Benedictus, Berengario de Carpi, etc., se font, dans le courant des XIVe et XVe siècles, une réputation méritée. Disons-le, cependant, par une réserve et une dignité mal placée, plusieurs opérations très-importantes, la taille, la castration, la cure des hernies, la cataracte, étaient abandonnées à des empiriques nomades, sortes de spécialistes, qui possédaient certains procédés opératoires transmis par héritage et qui donnaient à quelques familles une grande célébrité. On les nommait ambulants (circuïatores). Au reste, ce qui domine pendant toute cette période, c'est l'excessive timidité des chirurgiens qui n'osaient, qu'en tremblant, porter le fer sur le corps de l'homme. Les préjugés que nous venons de rappeler, le défaut de connaissances anatomiques exactes, la crainte des hémorragies qu'on ne savait comment arrêter, en sont les véritables causes.

8e Période.— Renaissance, XVe siècle. — J'attribue à deux causes principales le grand mouvement intellectuel qui semanifesta dès la seconde moitié du XVe siècle et porta si loin et en si peu de temps les sciences et les arts 5 ce sont, d'une part, l'antiquité presque tout entière retrouvée et pour ainsi dire exhumée grâce aux Grecs fugitifsde Constantinople; en second lieu, la découverte de l'imprimerie, qui multiplia avec tant de rapidité les communications des intelligences. Au milieu de cette fermentation universelle deux tendances, bien opposées, se font apercevoir. Les uns

redoublent de ferveur pour les anciens et se courbent plus que jamais sous le joug de l'autorité ; les autres, au contraire, animés de l'esprit d'indépendance emprunté aux républiques antiques, proclament l'émancipation de la pensée. En même temps que la féodalité s'écroule sous ses propres excès, Luther et Calvin se séparent violemment de la communion catholique et bravent, en face, les foudres du Saint-Siège. Paracelse, un fou audacieux, ébranle le colosse du galénisme et prépare sa chute ; Ramus ose révoquer en doute l'infaillibilité d'Aristote, témérité qu'on lui fera payer de sa vie.

La médecine ne pouvait rester immobile au sein d'une pareille tourmente, et nous verrons bientôt que l'esprit de découvertes et de spontanéité va remplacer l'esprit de compilation et d'imitation. La chirurgie, d'ailleurs, trouvera dans les recherches anatomiques et dans les travaux d'Eustachi de Fallope et surtout du grand Vésale, le point d'appui qui lui avait manqué jusque-là.

Au commencement du XVe siècle paraît un homme qui jouit pendant quelque temps d'une réputation presque égale à celle de Guy de Chauliac, je veux parler de Jean de Vigo. Malgré un certain défaut d'ordre, sou ouvrage renferme cependant des parties très-intéressantes et, particulièrement, un traité sur les plaies d'armes à feu et un autre sur les maladies vénériennes, questions toutes nouvelles et qui présentaient tant de points curieux à étudier. Ces traités de Vigo figurent parmi les plus anciens que nous possédions sur ces matières (1).

Tagault, quoique très-incomplet, mérite cependant une mention pour la netteté avec laquelle il expose les doctrines galéniques appliquées à la chirur-

(1) De Vigo, Practica in arte cfoV.,etc, trad. enfrançais, in-8, 1537.

gie. Ce n'est guère qu'une paraphrase plus élégante de l'ouvrage de Guy de Chauliac. Il traite des tumeurs, des plaies, des ulcères, et donne seulement quelques généralités sur les fractures et les luxations. Sous le rapport de l'originalité, il est, ainsi que bien d'autres du même temps, de beaucoup inférieur au provençal Franco, dont le petit livre renferme, dans l'espace d'une centaine de pages, d'admirables découvertes, comme la taille hypogastrique et le débridement de la hernie étranglée (1).

Mais le véritable restaurateur de la chirurgie moderne, celui qui par son zèle infatigable, les importantes innovations qu'il introduisit dans la pratique, le rang élevé qu'il occupa dans l'estime des personnages illustres de son temps, donna à notre art l'impulsion la plus puissante, ce fut assurément l'immortel Ambroise Paré. Tant qu'il vécut, l'animosité de la Faculté de médecine fut réduite au silence, et la chirurgie occupa dans le monde médical le rang distingué qu'elle devait définitivement conquérir, près de deux siècles plus tard.

Paré a beaucoup écrit et fait écrire, et ses œuvres forment, suivant les éditions, un ou deux gros volumes in-folios. Histoire naturelle, anatomie, pathologie externe et opérations, considérations sur la génération et sur les monstres, matière médicale, pharmacologie, traité sur la peste, traité sur les fièvres, intéressante histoire de ses voyages et de ses aventures, apologie de ses découvertes qu'il défend contre ses détracteurs, telle est la liste des sujets nombreux et variés que renferme l'ouvrage de Paré. Toutes ces parties n'ont assurément pas été traitées avec un égal bonheur, plusieurs ne sont

(1) Traité des hernies, de la pierre, des cataractes, etc. Lyon, 1561, in-8.

kk CHAPITRE I.

que des compilations, et dans certains endroits, à l'occasion de la génération et des monstres en particulier, le bon Paré se montre d'une crédulité tout à fait puérile, qui je crois, doit être rapportée au temps où il vivait. Quoi qu'il en soit, c'est à lui que l'on doit l'abolition de la coutume barbare de cautériser les plaies par armes à feu ; il a apporté une foule de modifications dans le pansement des plaies, dans la -médecine opératoire-, mais son plus beau titre à la reconnaissance de l'humanité, c'est la réhabilitation, je n'ose dire la découverte de la ligature des vaisseaux après les grandes opérations, et dans les hémorragies ( 1 ).

Parmi les disciples directs et les successeurs de Paré, nous citerons spécialement Guillemeau, auteur d'un traité estimé sur les accouchements et de recherches sur les maladies des yeux (2); Pierre Pigray, dont VEpitome, en un seul volume in- 12, est un résumé exact de la doctrine de son maître, augmenté encore de quelques découvertes récentes^ Séverin Pineau, lithotomiste célèbre-, Nicolas Habicot, qui remit en honneur l'opération de la trachéotomie ; et Thévenin, auteur de divers traités sur la chirurgie (3). Mais bientôt l'éternelle jalousie des médecins se ralluma avec une fureur, qu'explique suffisamment la haute position conquise par les hommes distingués que nous venons de nommer. L'association des chirurgiens avec les barbiers fut de nouveau décrétée, et la chirurgie se trouva indignement chassée de l'Université où elle avait, pendant quelques instants, figuré avec honneur.

Tandis qu'elle pâlissait ainsi dans notre patrie, elle continuait à briller en Italie du plus vif éclat.

(') Ses œuvres, in-fol. Paris, 1628. — (2) OEuvres de chir., de J. Guillemeau, in-fol., à Rouen, 1649. — (3) .Ses œuvres. Paris, in-4, 1669»

Dans le XVIe siècle, Ingrassias, Fallope, Fabrice d'Àquapendente, se montraient les dignes successeurs des Benedetti, des Benivieni et de tant d'autres que nous avons cités plus haut. Nous devons une mention spéciale à Fabrice d'Aquapendente, auteur d'un ouvrage de chirurgie qui a joui d'une réputation méritée. Ce traité est divisé en deux parties; dans la première, composée de cinq livres, et qui est connue sous le nom de Pentaleuque, l'auteur traite des tumeurs, des plaies, des ulcères, des fractures et des luxations. La seconde est consacrée à l'histoire des opérations; Fabrice s'y montre à la fois écrivain savant et praticien habile (t). Mais l'opérateur audacieux par excellence c'est Marc-Aurèle Severin, qui reproche aux modernes leur mollesse et leur timidité, et se vante de détruire les maladies herculeâ quasi manu. Severin maniait le fer et le feu avec une rare témérité. Au total, il a droit à notre reconnaissance pour avoir arraché la chirurgie opérante des mains des empiriques et des charlatans, auxquels on l'abandonnait avec trop de facilité (2)5 après lui nous pourrons citer Pierre de Marchetli, chirurgien de mérite, qui nous a laissé d'intéressantes relations de faits recueillis dans sa pratique (3).

Vers cette époque, c'est-à-dire à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle, le goût de l'observation se répand et plusieurs auteurs distingués publient d'excellents recueils dans lesquels nous puisons, encore, chaque jour, des faits pratiques du plus haut intérêt. Guillaume Fabrice, de Hilden, doit être cité à la tête de ces observateurs éminents. La sûreté de son tact chirurgical, son habileté comme opéra-

(1) OEuv. chir. de J. Fabrice d'Aquapendente; en français. 1666, in-8. — (2) Méd. efficace, trad. française; et dans la bibliolh. de Th. Bonnet, in-A, Genève, 1669. — (3) Ibxd.

teur,son expérience consommée en font le chirurgien le plus considérable et le plus expérimenté de son temps. Son nom se trouvera plus d'une fois sous notre plume dans le cours de cet ouvrage (1). Après lui , nous nommerons encore Félix Plater, Tulpius, Foreest d'Alcmaër (2), etc. Non-seulement les praticiens livraient ainsi à la connaissance du public les faits dignes de remarque qui leur avaient passé sous les yeux, mais certains compilateurs laborieux s'occupèrent de réunir en corps d'ouvrage les cas rares et curieux épars dans les auteurs anciens et modernes. Schenck est le premier qui soit entré dans cette voie; il y fut suivi par Théophile Bonnet, auteur du Sepulchretum, dont l'influence sur l'anatomie pathologique et sur la médecine pratique a été si puissante, et de la Bibliothèque de médecine et de chirurgie; enfin, l'infatigable Manget publia ses immenses collections. (Bibl. chir., in-fol., 1721.)

Une autre source féconde d'instruction , c'est la création des journaux vers le milieu du XVII* siècle, et la publication des actes des sociétés savantes, aussi nouvellement formées. Telles furent les Éphémérides germaniques, les Actes des Curieux de la nature, etc. Toutefois, en lisant ces premiers recueils, il faut bien se tenir en garde contre la crédulité superstitieuse de certains auteurs qui donnent, pour des histoires authentiques, de véritables contes.

Un ouvrage analogue à ceux que nous venons de citer, c'estl' Armamentarium ou Arsenal de Scultet, qui nous offre une liste détaillée, raisonnée, et enrichie de figures des appareils de tout genre et des instruments de chirurgie, récemment ou anciennement

(1) Dans la biblioth. de Th. Bonnet, in-4, Genève, 1669. — (2) Leurs travaux sont réunis dans le même ouvrage de Bonnet.

imaginés (VArsen. de chir., Lyon, grand in-8° en franc., 1675).

L'Angleterre ne s'associa que tard au mouvement; les chirurgiens qu'elle produisit dans le moyen âge De jouissent pas d'une grande réputation ; mais, à partir de Wiseman (1670), le Paré de la Grande- Bretagne, comme on l'a nommé, l'impulsion est donnée et les hommes de mérite ne feront pas défaut, surtout dans le siècle suivant (l). Cependant les chirurgiens français réunissaient leurs efforts pour sortir de l'ilotisme dégradant oii la Faculté de médecine les tenait plongés. Quelques succès éclatants obtenus sur leurs adversaires semblent dès lors leur promettre un prochain affranchissement. Ainsi le cours d'anatomie et d'opérations avait été confié au chirurgien Dionis (1671), en dépit des criailleries des médecins ; car, chose curieuse, les médecins voulaient rester seuls investis du droit d'enseigner un art qu'ils affectaient de mépriser! Dionis, homme lettré, et qui possédait trois langues, comme le dit V Index funereus de Devaux, s'acquitta avec une haute distinction des fonctions dont il avait été chargé. Voulant justifier la faveur qui l'avait porté à cette chaire et montrer qu'il en était digne, il publia successivement son Cours d'anatomie et son Cours d'opérations : ce dernier, bien supérieur à l'autre, fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, et obtint en France plusieurs éditions, dont les dernières ont été revues et mises au niveau de la science par Lafaye, une des lumières de cette fameuse académie de chirurgie dont nous allons bientôt parler (2).

A peu près dans le même temps que parut le Cours

(1) System ofsurgery. Lond. 173/j, 2 vol. in-8». — (2) Cours doper., in-8°. Paris, 1740.

de Dionis, un jeune chirurgien d'un grand savoir, doué d'une imagination brillante, mais trop tôt enlevé à la science, Verduc le fils, publia sa Pathologie chirurgicale, ouvrage plutôt théorique que pratique, mais curieux, en ceci qu'il contient l'application de la physique de Descartes aux doctrines pathologiques (1). Notons encore, parmi les auteurs de ce temps, le chirurgien militaire Belloste (2) et l'observateur Saviard (3).

Nous arrivons enfin à l'époque où la chirurgie française, délivrée pour jamais de l'esclavage où l'avait si longtemps maintenu le corps des médecins, semble vouloir réparer le temps qu'on lui avait fait perdre et s'avance, à pas de géant, dans la carrière libre enfin qui lui est ouverte. Deux chirurgiens du roi, Mareschal et Lapeyronie, furent les auteurs de cette grande rénovation (1743). Mais la cause la plus active des immenses progrès accomplis dans le siècle dernier fut certainement la création de cette fameuse académie de chirurgie, «qui, suivant l'expression de M. Dezeimeris, dicta à l'Europe un code chirurgical dont, après trois quarts de siècle, les articles fondamentaux ne sont point encore abrogés. » Une foule d'hommes distingués, répondant à l'appel qui venait de leur être fait, s'agrégèrent à cette illustre société et concoururent par leurs travaux à la publication de la collection célèbre des Mémoires de l'Académie royale de chirurgie. Là, Quesnay, premier secrétaire de la société , donna ses Mémoires sur l'application du trépan 5 Hévin , ses recherches sur les corps étrangers arrêtés dans l'œsophage; Faure et Boucher, leurs doctrines sur l'amputation

(1) Les opér. de chir. avec pathol., in-8°, 1693, Puris. — (2) Le chirurg. d'hôpital, in-12, Paris, 4734. — (3) Réc. d'obs. chirur. Paris,

dans les plaies par armes à feu ; J.-L. Petit, son travail sur les tumeurs de la vésicule du fiel ; Sabatier, ses recherches sur les fractures du col du fémur et sur les déplacements de l'utérus ; Louis, l'infatigable successeur de Quesnay et de Morand, ses mémoires sur les plaies, les amputations, la bronchotomie, le bec de lièvre, etc. ; Foubert, ses observations sur les anévrismes et la taille; Verdier, ses curieuses remarques sur la hernie de vessie-, Levret, quelques extraits de son grand ouvrage sur les polypes; enfin, les Ledran, les Puzos, les Morand, les Lapeyronie, les Mareschal, les Borderave, etc., etc., y insérèrent un grand nombre d'articles remplis d'intérêt. A côté du recueil, des mémoires, mais au-dessous d'eux, il faut encore citer celui des Prix, qui contient les travaux couronnés par l'Académie et où se trouvent les noms des Lecat, des David et d'une foule d'autres chirurgiens distingués.

Parmi tant de noms illustres, il en est un qui semble briller d'un éclat plus vif et plus pur, c'est celui de Jean-Louis Petit. Jean-Louis Petit l'emporte peutêtre sur Ambroise Paré par la profondeur de ses vues, la hardiesse et la sûreté de son coup d'œil, et les ressources de son imagination (1) ; je ne vois que le seul John Hunter qui puisse lui être dignement comparé (2).

Les travaux des membres de l'Académie royale de chirurgie se distinguent par l'esprit de critique sévère qui préside généralement à leur rédaction et par leur tendance pratique bien prononcée. Outre les mémoires qu'ils publièrent dans le recueil dont nous venons de parler, beaucoup d'entre eux firent paraître en même temps des ouvrages spéciaux où se

(1) Traité des mat. chir., etc., in-8°. Paris, 1790. —(2) Œuv. complet., trad. par Richelot, in-8°. Paris, 1839-42.

trouvent consignés les résultats de leur expérience consommée.

Nous ne pourrions, sans sortir du cadre qui nous est tracé, analyser ici les ouvrages nombreux sortis de cette époque si féconde pour notre art- Nous citerons seulement comme les auteurs dont les œuvres seront consultées avec le plus de fruit J.-L. Petit, Garengeot (t), Ledran (2), Hévin (3), Sabatier {M éd. opérât.), Bertrandi (4), Morand, Goulard, Lamotte(5), Pouteau (6), Ravaton, Levret, Arnaud et Planque dont la Bibliothèque Choisie renferme une foule de mémoires et de faits d'anatomie, de physiologie et de chirurgie dont la réunion dans un seul recueil épargne bien des recherches , bien des pertes de temps (7).

En Angleterre, comme nous l'avons annoncé plus haut, la chirurgie a fait depuis Wiseman d'immenses progrès; dans ce même XVIIIe siècle, si célèbre à tant de titres, on peut citer, comme s'étant particulièrement distingués et ayant laissé des travaux importants à consulter, White, Monro , Cheselden , Sharp (8), B. Bell (9), mais surtout, et avant tout, Percival Pott (10) et John Hunter, Pottest, célèbre par ses observations sur l'hydrocèle, sur le traitement des fractures par la position à demi fléchie, sur la carie vertébrale à laquelle il a donné son nom, sur le cancer du scrotum, etc. Hunter rivalise de gloire avec les anatomistes, les physiologistes, les chirurgiens les plus illustres, et s'est acquis une

(1) Traité des opér., in-12. Paris, 1748. — (2) ld„ in-12. Bruxelles, 1745. — (3) Cours de pathologie. — (4) Traité d'opér., en franc., in-8°. Paris, 1769. -- (5) Traité de chir. , in-8°. Paris, 1771. — (6) OEuv. posth. , in-8°. Paris, 1783. — (7) Bibl. choisie, 10 vol. in-4° ou 31 in-12. — (8) Traité d'opér., en franc., par Joubault, in-12. Paris, 1741. — (9) Cours de chir., trad. en franc. Paris, 1796. in-S°. — (10) OEuv. chir. trad. en franc. Paris, 1777, in-8°.

réputation immortelle par ses recherches sur l'inflammation, sur les anévrismes, sur les maladies des voies urinaires, sur la syphilis. (Traduct. franc, par Richelot.)

En Italie, nous devons citer un homme qui exerça sur tout son siècle une influence qui s'est étendue jusqu'au nôtre : je veux parler de Morgagni. Ses fameuses lettres sur les causes et le siège des maladies, fournissent au médecin aussi bien qu'au chirurgien, une mine inépuisable de faits pratiques et de recherches anatomo-pathologiques. C'est à lui que nous devons le goût de l'anatomie pathologique et les importants travaux accomplis au commencement de ce siècle. En outre des faits intéressants pour la chirurgie, épars dans l'ouvrage dont nous parlons, il faut noter que la 43e lettre est consacrée aux hernies, la 50e aux tumeurs, la 51e, la 52e et la 69e aux blessures de la tête, les 53e et 54e aux plaies de la poitrine et du ventre, la 55e aux ulcères et au sphacèle(l), etc.

Dans le Nord, nous trouvons au XVIIIe siècle un assez grand nombre de chirurgiens qui ont laissé un nom et des travaux recommandables. Tels furent Laurent Heister, auteur d'un ouvrage classique sur la chirurgie (2), Platner (3), Théden, Richter, Bilguer Callisen (4), etc. Un ouvrage que nous ne pouvons passer sous silence, bien qu'il soit plutôt relatif à la médecine qu'à la chirurgie, c'est le grand travail des commentaires de Van Swieten sur Boerhaave, dans lequel plusieurs points de chirurgie ont été abordés et traités avec un rare savoir et beaucoup de sagacité (5).

Vers la fin du siècle dernier, à l'époque où, privée

(1) Trad. franc. in-8°. Paris, 1820-24. — (2) Inst. dechir. enfranf., in-4% Paris. 1771. — (3) lnst. chir., etc. 1745. — (4) System ckir. hodiern. 2 vol. in-8°. — (5) Comment., in-4*. Paris, 1740.

de ses membres les plus illustres, l'Académie de chirurgie commençait à perdre de son éclat, parut un homme, le célèbre Desault, qui, se plaçant en dehors de ce çrand foyer de lumière, fonda une école dont il se constitua le chef. Cet homme, doué d'un esprit inventif appuyé sur un savoir solide, animé pour son art d'un amour ardent, qu'il transmettait à ses disciples, acquit bientôt une réputation européenne. Les puissances étrangères envoyaient à leurs frais de jeunes chirurgiens pour suivre ses cours et rapporter dans leur patrie les fruits de son enseignement. C'est à Desault que l'on doit l'établissement de la clinique chirurgicale, et ce sont précisément ses leçons faites au lit du malade qui lui attiraient un concours si nombreux d'auditeurs. L'influence de Desault sur la chirurgie fut immense; les réformes et la méthode qu'il avait introduites dans l'enseignement de l'anatomie, il les porta dans l'enseignement de la pathologie externe. Le premier il avait fait sentir la nécessité de bien établir les rapports des différentes parties d'une même région. On comprend tout ce que cette exactitude apportait de facilité dans la pratique des opérations délicates, des ligatures artérielles, par exemple. Il modifia et. simplifia considérablement le traitement des fractures., dont les moyens de contention furent disposés de manière à lutter plus efficacement contre les causes du déplacement. On lui doit une foule de perfectionnements ingénieux, d'appareils nouveaux. En même temps que Hunter, il traita l'anévrisme par la ligature de l'artère au-dessus de la tumeur, opération imaginée par Anel, mais oubliée; il restreignit l'emploi du trépan, dont on faisait avant lui un véritable abus. Sa place de démonstrateur à l'Ecole pratique le rapprocha de Chopart, homme aussi savant que modeste, qui professait

avec distinction et avec lequel il se lia intimement. C'est de cette école que sont sortis les chirurgiens qui ont brillé dans la première partie de ce siècle et qui ont été nos maîtres : les Pelletan, Boyer, Dubois, Dupuytren, Roux, Richerand, Delpech, Marjolin, etc.

9e Époque. — Perfectionnement des sciences et des arts. — En France, une grande révolution politique bouleverse tout l'ancien système social, fait table rase de tous les privilèges, de tous les monopoles, et la République une et indivisible passe son niveau sur les institutions médicales, comme sur les institutions politiques. La médecine proprement dite n'étant qu'une division des sciences médicales, aussi bien que la chirurgie, ces deux parties d'un même tout sont rapprochées, fondues en un seul corps et ne doivent plus désormais former qu'une famille, dont tous les membres ont des droits et des pouvoirs égaux ; toute idée de préséance disparaît entre les médecins et les chirurgiens.

Ce rapprochement a certainement été profitable à la chirurgie, qui dans maintes circonstances s'est éclairée au flambeau de la médeine, comme la médecine aux lumières de la chirurgie.

Le caractère dominant de notre époque est assurément le goût de l'anatomie pathologique, dont la chirurgie a su tirer un très-grand parti. L'influence exercée par Morgagni se manifeste chez nous par les travaux de Prost, de Bayle, de Laennec.

Tandis que, suivant cette voie, plusieurs jeunes chirurgiens étudiaient avec soin les altérations anatomiques, et, comme Léveillé(l), leur faisaient jouer un grand rôle dans leurs écrits, une autre école,

(1) Nouv. doct.chir. Paris, iS12, 4 vol. in-8.

formée en grande partie des disciples de Desault, tels que Boyer, Dubois, s'attachait surtout au diagnostic des maladies et à la recherche des indications thérapeutiques. Enfin, un peu plus tard, Broussais exerça une certaine action sur la chirurgie par l'application que plusieurs auteurs, et notamment Sanson et M. Bégin, firent de sa doctrine de l'irritation à la pathologie externe.

Un assez grand nombre de traités généraux ont été publiés depuis le commencement de ce siècle-, en 1803, Richerand mit au jour la première édition de sa Nosographie chirurgicale d'abord en deux volumes, puis en quatre; le succès de cet ouvrage, écrit avec l'élégance que l'on connaît à son auteur, fut trèsgrand, et plusieurs éditions se trouvèrent rapidement épuisées. En même temps que la Nosographie, qui, empruntée en grande partie aux leçons de Boyer, représentait l'école de Desault et de l'Académie de chirurgie, on vit paraître la Nouvelle doctrine chirurgicale, deLéveillé, dans laquelle il donna à l'anatomie pathologique une part plus large qu'on n'avait eu jusqu'alors l'habitude de le faire. Ce livre, intéressant par les observations qu'il renferme, nous semble procéder de l'école de Morgagni, dont nous avons signalé l'influence. Delpech, né à Toulouse, élève de l'école de Montpellier, professeur à Montpellier, est le représentant le plus distingué de cette célèbre Faculté ; son Précis élémentaire des maladies réputées chirurgicales (Paris, 1816, 3 vol. in-8°) renferme beaucoup d'idées nouvelles et décèle un esprit original, mais, comme on le lui a reproché, trop ami des explications hypothétiques et trop facilement emporté par son imagination. La classification éminemment confuse et embrouillée que l'auteur a cru devoir adopter a beaucoup nui au succès de ce livre. Parmi les

faits nouveaux et tout à fait à l'ordre du jour qu'il renferme, nous signalerons la maladie de Pott, qu'il regarde comme due à des tubercules des os (tome III, p. 629 et 638), idée reprise depuis et confirmée par MM. Nichet et Nélaton-, puis la doctrine des rétractions musculaires et de quelques tendons pour expliquer certaines difformités, et l'indication bien précise de la section des parties rétractées (T. I", p. 671 et suiv.). On doit encore à Delpech d'autres ouvrages : 1° la Clinique chirurgicale de Montpellier (Paris, 1823- 28, 2 vol. in-4°), où se trouvent de belles recherches sur la cicatrisation, sur la formation du tissu inodulaire, sur la membrane pyogénique, sur le pied-bot, etc. 5 2° une Orthomorphie, où il explique les déviations par unesérie assez nombreuse de causes, parmi lesquelles se trouve énoncée la contraction musculaire, si exagérée de nos jours 5 3° une série de mémoires dans le Mémorial des hôpitaux du Midi et dans divers autres recueils.

A partir de 1814 le succès de ces divers traités se trouva fortement compromis par l'apparition d'un ouvrage monumental, exécuté par le chirurgien le plus consommé et le plus judicieux de l'époque. Le Traité des maladies chirurgicales, de Boyer, commencé en 1814 et terminé en 1826, ne comprenait pas moins de onze volumes in -8° ; cette vaste publication, fruit d'une longue expérience, éclipse toutes les autres productions du même genre, et sa réputation, justement méritée, dut survivre à la mort de l'auteur. On a beaucoup reproché à Boyer de n'avoir pas assez tenu compte des nouvelles découvertes et des travaux contemporains; mais, comme il le disait lui-même, il voulait juger du mérite d'une méthode avant de lui donner la sanction de son autorité ; aussi s'est-il bien trouvé de cette sage et prudente réserve qui ne lui

faisait accepter les faits nouveaux que sous bénéfice d'inventaire. Combien de déceptions, de déconvenues ne s'est-il pas épargnées ? Notons au reste que, dans la seconde édition (1831), il fit quelques additions importantes, au sujet de la lithotritie, par exemple.

Aujourd'hui, cependant, le Traité desmaladies chirurgicales aurait été trop en arrière de la science si M. Ph. Boyer n'eût pris soin de rajeunir l'œuvre de son père dans l'édition qu'il vient de publier.

D'un autre côté M. Bégin, dans ses Nouveaux èlèmentsde chirurgie et de médecine opératoire ( 1 824 . 1 vol. in-8°), et Sanson l'aîné, dans l'ouvrage qu'il fit paraître avec M. Roche, Nouveaux éléments de pathologie médicochirurgicale (3 vol. in-8°. 1825-1826, et 2e édit. 4 vol.) s'efforcèrent de rattacher la doctrine physiologique de Broussais aux théories chirurgicales. Du reste, l'œuvre de Sanson se distingue par la netteté, la précision et le grand sens pratique qui caractérisent toutes les productions de cet auteur. Enfin, dans ces derniers temps, M. Velpeau a publié un grand ouvrage de médecine opératoire ; M. Vidal, une Pathologie externe; M. Nélaton, des Eléments de pathologie chirurgicale, et MM. Bérard jeune, Denonvilliers et Gosselin un Compendium de chirurgie. Ces deux derniers ouvrages ne sont pas achevés.

Parmi les traités généraux qui ont été publiés à l'étranger, je citerai ceux de M. Monteggia (Instituzioni chirurgiche. Milan 1829. 7 vol. in-12), de Chelius, traduit et annoté par M. Pigné (2 vol. in-8°. Paris, 1844) ; le Dictionnaire de chirurgie de S. Cooper, ouvrage remarquable par le grand nombre de citations qu'il renferme et auquel nous devons en grande partie la connaissance des travaux allemands et anglais, dont nous ne pourrions que difficilement nous procu-

reries originaux. Il faut regretter cependant que les questions n'y soient pas traitées d'une manière plus méthodique.

Les collections de mémoires publiées sous les noms de Cliniques, Mélanges, etc., sont assez nombreuses 5 nous citerons seulement les principales : Pelletan, Clinique chirurgicale. Paris, 1810 (3 vol. in -8°); Larrey, Relation chirurgicale de l'armée d'Orient (Paris, 1804, in-8°); Mémoires de Chirurgie militaire et campagnes (1812-1817. 4 vol in-8°); Recueil de Mémoires de chirurgie (Paris, 1821, etc.); Roux, Mélanges de chirurgie et de physiologie (Paris, 1809. I vol in-8°); Relation d'un voyage fait à Londres en 1814, ou Parallèle de la chirurgie anglaise, etc. (Paris, 1815. 1 vol.); Dupuytren, Leçons orales de clinique chirurgicale, recueillies et publiées sous ses yeux. (4 vol. in-8°. Paris, 1832-34); Velpeau, Leçons de clinique chirurgicale , recueillies par MM. Jeanselme et Pavillon (Paris, 1840-1841. 3 vol. in- 8°); Lisfranc, Clinique chirurgicale de la Pitié (1841-1843. 3 voi. in-8°), etc.'

Nous devons regretter que beaucoup de recueils publiés par d'habiles chirurgiens anglais et allemands n'aient pas été traduits en français, et mis ainsi à la disposition du plus grand nombre des chirurgiens, ou que l'habitude d'écrire en latin ait été perdue. Cependant, je ne puis passer sous silence les ouvrages suivants : Abernethy, Surgical works: Astley Cooper, Œuvres chirurgicales, traduites en français par MM. Chassaignac et Richelot (1 vol gr. in-8°). Ce recueil renferme plusieurs traités fort importants sur les fractures, les luxations, les maladies des testicules, etc.; Gooch, Chirurgical works, en 3 vol. in-8° ; Paletta, Exercitaliones pathologicœ, où l'on trouvera des recherches dignes d'intérêt sur les polypes, les luxa-

tions spontanées et différentes maladies des os.

Nous n'avons pas ici à parler des monographies -, leur indication viendra tout naturellement à l'occasion des différentes maladies chirurgicales dont elles traitent; j'en dirai autant des mémoires publiés dans différents recueils. Parmi ces recueils, nous mentionnerons d'abord, comme datant de la fin du dernier siècle : le Journal de méd. chir. etpharm. (Paris, 1754-75, in-12, 96 vol.), publié successivement par Yandermonde, Roux, Demangin, etc. 5 le Journal et recueil de méd. et chir. militaire à partir de 1782, en voie de continuation sous les auspices du ministère de la guerre ; le Journal général de médecine, de chirurgie, etc. (Sédillot et Gauthier de Claubry), 1796- 1827. 97 vol. in-8° ; le Journal de médecine, chirurgie, etc., par Corvisart, Leroux et Boyer (1803-1817. 40 vo!.); le Journal complémentaire du dict. des se. méd. (1818-1832. 44 vol.)

Parmi les recueils, pour la plupart en voie de publication, nous citerons :

La Revue médicale (1823), 4 vol. par an 5 les Archives générales de médecine (1823), 3 vol. par an; la Gazette médicale (1830), 1 gros vol. in-4° par an; le Journal des connaissances médico-chirurgicales (1833), 1 vol. in-8° par an ; la Revue médico-chirur. , de M. Malgaigne ; les Annales de la chirurgie française et étrangère, par MM. Bégin, Marchai, Velpeau et Vidal (1841- 1845), 15 vol. in-8°, qui ont cessé de paraître.

Plusieurs Dictionnaires renferment de véritables monographies et des travaux originaux 5 nous devons donc les mentionner; tels sont :

A Médicinal dictionary including, etc., par James Robert. Londres, 1743. 3 vol. in-fol. Traduction française de Diderot, Eidous et Toussaint, revue par Busson. Paris, 1 746-1748. 6 vol. in-fol.

Le Dictionnaire des sciences médicales, 1812-1822, 60 vol. in-8°. Les principaux rédacteurs pour la chirurgie étaient Boyer, Delpech, Percy, Ribes, etc.

Le Dictionnaire de mêd. et de chir. pratique. 1829- 1836. 15 vol. in-89. La chirurgie a été traitée par MM. Bégin, Blandin, Dupuytren, Sanson, etc.

Le Dictionnaire de médecine, ou Répertoire , etc. 2e édition. 1842-1846. 30 vol. in-8°. Les articles de chirurgie ont été confiés à MM. Bérard (Auguste), J. Cloquet, Laugier, Marjolin, Roux et Velpeau.

Be la santé et île l'iaygioïogie.

Comme la vie se présente toujours sous l'un" ou l'autre des deux états de santé ou de maladie, on ne peut faire connaître ces deux états qu'en les comparant l'un à l'autre. On ne peut non plus comprendre ce que c'est que l'hygiologie, qu'en la comparant avec la physiologie et la pathologie.

Or, nous savons que la plnjsiologie est la science de la vie en général, abstraction faite des modifications qu'elle présente dans l'état de santé et dans l'état de maladie; c'est surtout la science du mécanisme des fonctions qui reste toujours le même, soit que les fonctions s'exercent sans peine et sans danger pour l'économie, comme dans l'état sain, soit que leur exercice augmenté, diminué, aboli ou perverti, entraîne de la gêne et du danger pour l'économie, comme cela a lieu

dans l'état morbide. U Injgiologie en particulier est la science des nombreuses modifications que l'économie peut offrir dans son organisation et dans ses fonctions sans qu'il y ait gêne prononcée, doultitr ou danger pour l'économie. La pathologie au contraire est la science des élatsmatériels ou fonctionnels dans lesquels il y agêne prononcée, douleur ou danger.

Les états qui, comme la surdité, la cécité, la perte d'un bras, les gibbosités, ne causent qu'une gêne négative, point ou peu de souffrance, mais exposent a des dangers et surtout enfin sont incurables, sont des maladies et particulièrement des infirmités.

Les modifications matérielles qui ne gênent point actuellement les personnes qui les portent, mais qui peuvent devenir et deviennent souvent plus tard des causes de gêne et de mort, comme les tubercules pulmonaires à leur naissance, sont des modifications matérielles dangereuses et par conséquent des maladies.

11 faut en dire autant pour les anomalies phénoménales. Toute modification fonctionnelle qui cause une gêne réelle, une douleur pénible et d'une durée soulenue pendant au moins un jour, ou qui, si elle u une durée plus courte, revient à plusieurs fois et expose à des dangers, est encore une maladie. Il est bien clair que si ces troubles ne durent qu'un instant et ne reparaissent pas, ils ne mériteront pas le nom de maladie. Le bon sens saura toujours bien distinguer ces cas qui sont d'ailleurs sans importance à distinguer. 11 est bien évident aussi que, si les troubles fonctionnels sont dangereux pour la vie, il ne sera pas nécessaire qu'ils soient accompagnés de gêne et de souffrance pour mériter le nom de maladie. C'est ce qui arrive pour une foule d'affections mentales.

Tous les faits qui offrent les caractères fondamea-

ET DE l'hYGIOLOGIE. 61

taux que je viens dédire appartiennent donc aux maladies. Mais tous les faits, les nombreuses modifications matérielles et fonctionnelles qui présentent des caractères opposés, sont des variétés de la santé et méritent de composer une science particulière sous le nom d'hygiologie.

Cette science doit surtout s'attacher à déterminer aussi rigoureusement que possible les modifications et les variations anatoiniques et phénoménales compatibles avec la santé, en deçà et au delà desquelles il y a maladie, en un mot l'étendue du cercle dans lequel oscillent les variations de la santé sans entraîner de maladie.

J'en ai rassemblé les principaux matériaux dans l'Analyse détaillée de l'histoire de la santé, que j'ai publiée en 1827, et tirée à un petit nombre d'exemplaires. J'en profiterai plus tard, dans cet. ouvrage, pour distinguer plus nettement les faits morbides d'avec ceux de la santé.

Ils serviront à montrer jusqu'à quel point les organes peuvent être modifiés, jusqu'à quel point les sensations, l'intelligence, l'innervation, la musculation, la voix, la digestion, la respiration, i'absorption, la circulation, les sécrétions, la nutrition, la calorification, la résistance mécanique, la reproduction peuvent être augmentées, diminuées, abolies ou perverties sans qu'il y ait gêne, douleur, danger et par conséquent maladie.

Tels sont les principes logiques qu'il faut absolument adopter si l'on ne veut pas continuer à confondre les anomalies, les variétés anatoiniques et fonctionnelles les plus innocentes avec les plus dangereuses, si l'on ne veut pas continuer à remplir les traités d'anatomie pathologique de faits étrangers aux maladies, et à laisser enfouis dans des collée-

tions, qu'on lit peu, des variétés fonctionnelles intéressantes.

IJe la maladie et «le la j»a&Iaalogie générale.

La pathologie générale (de -n-aOoç, maladie, et de loyoç, discours) est, ainsi que nous l'avons dit à l'article de l'hygiologie, la science des maladies considérées en général. Nous avons dit aussi ce que c'est que la maladie, mais on pourrait bien ne pas accepter notre définition. On s'est fait, à ce sujet, des principes si peu logiques et si peu pratiques, qu'il est fort difficile et souvent impossible de donner une définition générale un peu claire et un peu courte. Ainsi, on veut qu'une définition s'applique à tout l'objet défini et rien qu'à l'objet défini. Or, lorsqu'une définition est générale, pour l'appliquer à tout l'objet défini, si l'objet embrasse beaucoup d'espèces très-différentes, et c'est ce qui arrive ordinairement, on est forcé de les mentionner dans la définition. Alors elledevient longue, confuse et inintelligible pour ceux qui ne connaissent pas l'objet défini, c'est-à-dire pour ceux-là même à qui la définition est le plus nécessaire. A qui une définition est-elle en effet nécessaire? n'est-ce pasaux ignorants? et pourquoi la place-t-on ordinairement en tête du sujet qu'on va traiter? n'est-ce pas pour en donner une idée à peu près complète, mais non complète? N'estce pas enfin parce que l'homme ne faisant généralement rien sans motif et sans but, il faut absolument lui dire ce dont on veut l'entretenir pour l'intéresser et qu'il voie s'il veut écouter? Faut-il pour cela en-

trer dans des détails que l'exposition seule du sujet peut faire connaître? Ce serait absurde. Une définition doit être surtout claire pour être à la portée des ignorants comme de ceux qui savent, courte parce que la longueur des définitions les rend obscures, et plus difficiles à comprendre et à retenir :

Quand vous définissez, craignez l'obscurité; L'ignorant plus qu'un autre a besoin de clarté.

Voilà le principe et c'est celui que nous avons suivi pour définir la santé et la maladie.

Maintenant que nous avons une règle pour apprécier les définitions des auteurs, nous allons en examiner quelques-unes.

On a observé dès longtemps, que parmi les traits caractéristiques les plus communs et les plus constants des maladies, se trouve celui d'empêcher, de gêner l'exécution de quelque fonction. Galien définissait déjà la maladie : une disposition ou une affection contre nature des parties du corps, qui empêche premièrement et par elle-même leur action. (D. Leclerc, p. 678, Hist. de la méd.) Et il caractérisait la santé, comme cela devait être, en termes tout opposés : Ceux-là peuvent être dits bien portants qui ne souffrent d'aucune partie du corps et peuvent remplir toutes les fonctions de la vie. (De sanit. tuendà, 1. VI, c. 5 5 Chartier, t. VI, p. 170.)

Depuis le médecin de Pergame la maladie a été cent fois définie d'après les mêmes principes. Van Swieten, après avoir, dans ses Commentaires sur Boerhaave, rapporté la définition de la santé que je viens de rappeler, dit aussitôt : Sanitas vero lœsa morbus est (Proleg., t. I, p. 1), et Planque (Bibl. choisie, art. Maladie), tient à peu près le même langage : La maladie est un état contre nature, dans lequel on ne peut

exécuter quelque fonction, ou dans lequel on l'exécute avec lassitude et déplaisir.

Quoique ces caractères de la maladie : l'empêchement d'une fonction, la douleur ou la gène soient très-vrais, ils sont insuffisants. 11 y a une multitude de maladies organiques, et la plupart sont dans ce cas, qui ont une première période d'innocence qui se prolonge parfois des années, sans gêner les fonctions ni faire souffrir, et qui, néanmoins, sont si dangereuses que plus tard on est forcé de les enlever par une opération chirurgicale, quand c'est possible, pour sauver les malades. Or ces maladies n'en seraient pas d'après les définitions que je viens de rappeler.

Il faut donc ajouter que la maladie est toujours au moins un état dangereux pour la vie.

C'est probablement l'insuffisance de l'ancienne définition, et puis les progrès de l'anatomie pathologique, qui ont inspiré aux médecins modernes l'idée de mentionner les lésions matérielles ou anatomiques des organes malades. Au premier abord, cette pensée paraît fort juste. Néanmoins, comme une modification anatomique n'est maladie qu'à la condition de gêner les fonctions ou d'être un danger pour la vie, cette mention est inutile 5 enfin, comme les modifications anatomiques sont très-variées, très-nombreuses, et qu'il faudrait citer toutes celles qui sont des maladies, elles compliqueraient inutilement et obscurciraient la définition au lieu de l'éclaircir et de la perfectionner.

Je ne saurais donc approuver la définition suivante ni toutes celles qui ont les mêmes principes : « La maladie est un état quelconque de l'économie animale opposé à la santé. Celle ci existe tant que les différents organes dont le corps de l'homme se compose conservent leur situation et leurs rapports naturels,

la texture qui leur est propre, le mode d'action qui leur est assigné, et que toutes les fonctions qui leur sont départies s'exercent avec liberté, avec facilité et avec un certain degré de plaisir. » (Dict. des se. méd. en 60 vol., art. Mal, p. 172.)

Une semblable définition est contraire à tout principe rationnel. Le changement des rapports naturels y est signalé comme une maladie, probablement parce que l'auteur pensait aux luxations et aux hernies. Mais les luxations et les hernies sont des maladies, parce qu'elles entraînent de la gêne et du danger. Or, il y a des déplacements qui n'entraînent ni l'une ni l'autre, bien qu'ils soient quelquefois infiniment plus considérables que dans les luxations et les hernies, et qui ne sont réellement pas des maladies. Je puis citer comme tels : les variétés d'origine des gros troncs vasculaires qui naissent de la crosse aortique, l'inversion des viscères pectoraux et abdominaux de droite à gauche.

Quant aux variétés du mode d'action des organes, comme il y en a autant dans l'état sain que dans i'état malade, il aurait fallu caractériser, par quelques traits appréciables, celles qui sont morbides; or, c'est ce que l'auteur ne fait pas et c'est ce dont il n'aperçoit pas même la nécessité.

Quelque vicieuses que soient les premières définitions que je viens de citer, il y en a qui le sont bien davantage encore, et c'est le plus grand nombre. Ce sont celles qui sont fondées sur des caractères inappréciables pour le médecin comme pour le malade, et qui sont supposés et faux ; il est bien rare, en effet, que ce que l'on suppose dans les sciences soit la vérité. Telles sont les définitions, hippocratiques et même galéniques, fondées sur le mélange des humeurs, de Paracelse sur l'état chimique de ces hu-

meurs, de Vanhelmont sur les affections de l'ànie ou del'archéequi régit lesactes delà vie, de Sylviussur la combinaison de l'acide et de l'alcali dans l'économie, et tant d'autres savantes et absurdes sottises que j'abandonne aux citateurs qui ne manqueront jamais de les rappeler, comme si elles en étaient réellement dignes.

Ces définisseurs sont des gens qui pour vous en-* courager à entrer dans la carrière de la science, quand vous n'en savez pas encore le premier mot, vous en dégoûtent par les absurdités qu'ils mettent à la porte.

Mais c'est assez, trop même sur les définitions de la maladie en général. Passons à L'ontotogisme médical^ qui était peut-être plutôt une enseigne qu'une erreur.

Quelque pressé que je sois d'arriver à l'exposition de la vérité, je ne puis m'empêcher d'effacer d'abord quelques-unes des taches dont on l'a souillée.

En même temps que la maladie est un état particulier de l'organisation opposé à la santé, c'est, comme tous les états des corps, une manière d'être qui n'existe pas séparément des corps vivants, qui n'en a point d'existence indépendante-, en un mot, la maladie n'est point un être physique, existant par lui-même, c'est un être abstrait, une entité abstraite, une abstraction, car l'esprit la conçoit séparément de l'être vivant qui en est le théâtre, quoiqu'on sache bien qu'elle n'en a pas d'existence distincte.

Je dis que les maladies n'ont pas d'existence distincte des êtres vivants et qu'on le sait bien. Je ne devrais peut-être pas m'attacher à le démontrer. Cependant, comme Broussais a cru découvrir cette extravagante pensée dans des hommes fort capables; comme il a même donné à cette doctrine supposée le nom d'ontologisme \ comme, nouveau chevalier de la

Manche, il l'a incessamment pourfendue ; comme il pourrait bien arriver que celte idée tourmentât et égarât d'autres têtes encore, il est bon de montrer comment Broussais s'est égaré, comment il a été victime d'une singulière méprise.

Comme le mot maladie et les noms de nos affections sont autant de substantifs, ils personnifient les maladies. Ainsi que je dise : l'inflammation produit la suppuration, l'ulcération, la gangrène .; l'apoplexie, la phlhisie tuent. Par cela seul que je me sers de tous ces substantifs, que je les unis à des verbes, je donne à l'inflammation, à l'apoplexie, à la phthisie une existence isolée, particulière, je les personnifie en apparence; mais je ne les personnifie pas en réalité. 11 n'y a que les substantifs physiques, les noms propres qui personnifient en réalité. Ce n'est point la propriété des substantifs métaphysiques, essentiellement distinés à la dénomination des choses, qui n'ont pas d'existence réelle et physique. La découverte del'ontologisme me paraît donc se réduire à une erreur de grammaire : ridiculus mus! Et ce que je dis est si vrai que Broussais, l'inventeur de l'ontologisme médical, a été taxé lui-même d'ontologisme pour la personnification qu'il faisait aussi ou semblait faire, en parlant de l'irritation.

Les maladies ont comme tous les phénomènes : 1° une nomenclature et même une synonimie; 2° des causes qui les produisent; 3° souvent des symptôme? anatomiques ou des caractères matériels 5 4° des symptômes phénoménaux ou des phénomènes ; 5° une marche propre 5 6° des influences qui les modifient; 7° une nature particulière avec des espèces différentes; 8° il y a un art pour les reconnaître ; 9° un art pour en prévoir les suites; 10° un art pour les traiter, et quelquefois 1 1° un art pour en prévenir le retour.

L'exposition de tous ces faits constitue l'histoire d'une affection. Par une conséquence toute naturelie, je les désigne sons le nom commun de caractères des maladies. Les mêmes faits doivent constituer l'histoire générale des maladies ou les divisions de la pathologie générale, dont nous allons maintenant successivement nous occuper et qui sont la nomenclature et la synonimie, la nature et la classification des maladies, leur anatomie pathologique, leur symptomatologie, leur marche, leur terminaison, l'étiologie, le diagnostic, le pronostic et la thérapeutique.

On dit habituellement que la pathologie générale est une science toute moderne. Cette assertion n'est pas précisément vraie, à moins que l'on ne veuille dire que les modernes ont, les premiers, publié des traités spéciaux et complets de pathologie générale. Dans tous les temps, on a étudié les généralités de la pathologie.

Hippocrate, surtout préoccupé de cette partie de la médecine qui a pour objet de prévoir l'issue d'une maladie, de la pro/jnose en un mot, Hippocrate étudie à ce point de vue tous les éléments de la pathologie : causes, symptômes, traitement même. Il expose dans son Traité du Pronostic les résultats de ses recherches à cet égard, et voici ses premières paroles:

« Il me semble très bon pour un médecin de s'appliquer au pronostic. Connaissant d'avance et indiquant près des malades les phénomènes présents, passés et à venir, énumérant toutes les circonstances qui leur échappent, il leur persuadera qu'il connaît mieux qu'un autre tout ce qui les regarde, en sorte qu'ils ne craindront pas de s'abandonner à lui. Il di-

rigera d'autant mieux le traitement qu'il saura prévoir les événements futurs d'après les phénomènes présents. » (Du Pronostic, trad. de Daremberg.)

On trouvera des généralités sur l'étiologie dans le livre Des aii-s, des eaux et des lieux; sur le traitement, dans le livre du Régime dans les maladies aiguës. Enfin on peut, à la rigueur, considérer les Aphorismes comme un véritable traité de pathologie générale, rédigé sous forme de sentences; c'est ce qui se voit parfaitement dans l'édition de M. Dezeimeris, qui a mis toutes ces sentences dans un ordre systématique.

Celse consacre les deux premiers livres de son ouvrage à des considérations préliminaires sur l'hygiène, la séméiotique, le pronostie et le traitement, dans lesquelles il fait de larges emprunts aux livres hippocratiques.Mais c'est réellement à Galien qu'appartient l'honneur d'avoir le premier systématisé la doctrine de la maladie, considérée d'une manière abstraite. Riche des travaux de ses devanciers et de ses propres découvertes, il se débarrasse de l'idée de la prognose, trop étroite pour son temps, et s'attache surtout à distinguer les maladies, suivant qu'elles s'attaquent aux parties de plus en plus compliquées du corps humain. Profitant des opinions d'Aristote, qui avait déjà distingué les tissus simples ou similaires des tissus composés ou dissimilaires (Hist. desAnim. ,1.1, p. 3 et suiv.in-4°), il divise les organes en trois classes : les parties similaires ou homogènes, formées d'un seul élément (les veines, les muscles, les nerfs) ; les instrumentales, formées de ces dernières (le cœur, le poumon, le foie, etc.,) et enfin le corps entier, qui les comprend toutes: cette idée anatomique devait être étendue et fécondée par l'école de Bichat. Du reste, toutes ses distinctions pathologiques sont fondées sur ses théories relatives aux quatre éléments, aux quatre

qualités, aux quatre humeurs, aux quatre âges de la vie, etc., etc.... On trouvera ces doctrines développées dans des livres spéciaux sur les causes, les différences des symptômes, les causes des symptômes, les différences des maladies, les phases des maladies, qu'il compare aux âges de la vie chez les animaux, lesjourscritiques,les crises, etc. Il ne manque, comme on le voit, à cette série de travaux que d'être rangés les uns à la suite des autres dans un ordre méthodique et sous un même titre, pour constituer ce que nous appelons aujourd'hui une pathologie générale.

Cet ordre méthodique qui manque dans Galien , nous le trouvons dans Avicenne, dont le premier livre, qui ne comprend pas moins de 150 pages infolio, renferme des considérations sur les maladies, leurs distinctions, leurs causes, leurs symptômes actuels et pronostics et leur traitement, dans l'ordre que nous indiquons ici.

A la grande époque de rénovation appelée la Renaissance, les auteurs qui se séparèrent du galénisme durent nécessairement appuyer leur nouvelle doctrine sur des considérations générales. Aussi faut-il s'attendre à en trouver dans les ouvrages de Paracelse, de Van-Helmont, et plus tard de Sylvius Deîeboë. Cependant Fernel combattait encore pour Galien, mais avec l'indépendance d'un homme supérieur. Dans les troispremiers livres de sa Pathologie, il donne d'après le médecin de Pergame, mais avec quelques vues nouvelles, les causes des maladies, leurs signes, et fait l'examen approfondi du pouls et des urines. C'est à peu de choses près, et moins la thérapeutique, la marche méthodique d' Avicenne.

Pendant le XVIIe siècle, quelques auteurs, L. Rivière (Oper. med. univ. , in- fol. ), Daniel Sennert (Institut.

médic, 1. Y), Riolan (Oper. med., in-fol.), traitent également des généralités de la médecine, et Riolan, en particulier, ne donne pas autre chose dans sa Pathologie. Les systématiques qui viennent ensuite, Baglivi, Hoffmann, Stahl, entrent aussi dans des considérations abstraites et théoriques sur la médecine. Mais ce n'est qu'à partir de la première moitié du XVIIIe siècle que l'on voit apparaître les premiers traités de pathologie générale. Buechner (Fundamenta pathologiœ generalis anatomicis et physico-mechanicis, etc., Halle, 1746), Schulze (Pathologia generalis, Halle, 1747) et deGorter (Morb. generalis systema, etc., Hardervik, 1749) ouvrent la marche. Gaubius, dont les Institutiones patholo g iœ medicinalis parurent en 1758, plus de dix ans après la pathologie générale de Buechner, obtint un succès immense et les honneurs d'une traduction française, publiée par Sue le jeune en 1770. C'est au total un livre dont le principal mérite est d'avoir été, longtemps, à peuples le seul livre de ce genre à la disposition des médecins.

Nous n'avons nullement l'intention de passer en revue tous les ouvrages de pathologie générale publiés en Europe, depuis Gaubius, ou plutôt depuis Schulze; nous indiquerons seulement les principaux, ceux qui ont joui de la plus grande vogue.

Sprengel fit paraître, en 1813, des institutions de médecine dans lesquelles la pathologie générale occupe uue large place. Dans ce livre il se croit obligé de décrire plusieurs maladies spéciales. M. Chomel, dont les Eléments de pathologie générale parurent pour la première fois en 1817, blâme cette manière d'interpréter le sujet en question, et veut que l'on se borne, comme il l'a fait dans son livre, à l'étude la plus abstraite des différents éléments de la maladie. Cet ouvrage, qui en est aujourd'hui à sa troisième

édition, joint, au mérite de la clarté et d'une exposition très-méthodique, une grande exactitude des faits -, la partie séméiotique est particulièrement traitée avec beaucoup de soins. M. Dubois (d'Amiens) a pris la question dans une acception beaucoup plus large, et il a cherché à prouver que les affections dont le siège est variable, et même que les maladies si bien appelées par les anciens morbi totius substantiœ, devaient rentrer dans le cadre d'une pathologie générale. Mais Broussais est allé bien plus loin encore, lorsque, sous le prétexte que les généralités de la science doivent avoir pour base les faits particuliers, il a donné, clans son Cours de pathologie générale, un véritable traité de pathologie spéciale (1834-35).

Quelques auteurs allemands ont aussi publié des ouvrages sur le même sujet. Friedlander fit paraître en 1828 un livre intitulé Fundamenta doctrines pathologicœ, où il développe cette idée bizarre, alors fort à la mode en Allemagne pour l'anatomie, savoir, que la maladie est un degré inférieur de la vitalité, qui trouve son analogue dans l'existence normale de certains animaux rangés à différents degrés de l'échelle zoologique. M. Puchelt (de Heidelberg) place la maladie sous l'influence des astres, et surtout de la lune. M- Schonlein, médecin très-distingué de Berlin, y voit une lutte entre l'égoïsme (les lois de la vie individuelle) et le principe planétaire (lois du système du monde). On le voit, dans ces ouvrages le goût des hypothèses, si répandu dans toute l'Allemagne, prédomine singulièrement, et leur donnerait peu de chances de succès dans nos écoles si positives.

Enfin, dans ces derniers temps, M. Piorry(t. Ier du Traité de pathologie iatrique, 1841), M. Requin (Eléments de pathologie médicale, 1843, t. I, p. 1-320), Hardy et Behier (Traité élémentaire de pathologie interne, 1844,

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