Voir les remarques sur la 4^ Provinciale
sont contraires à la Tradition ^ Vous avez raison, me dit-il. Et à ces mots le bon Père arriva chargé de livres. Et m'offrant le premier qu'il tenait : Lisez, me dit-il, la Somme des Péchés du Père Bauny que voici, et de la cinquième édition encore, pour vous montrer que c'est un bon livre. C'est dommage, me dit tout bas mon Janséniste, que ce livre-là ait été condamné à Rome, et par les Evoques de France ^ Voyez, me dit le Père, la page 906 ^ Je lus donc, et je trouvai ces paroles : Pour pécher et se rendre coupable devant Dieu, il faut savoir que la chose qu'on veut faire ne vaut rien^ ou au moins en douter^ craindre^ ou bien juger que Dieu ne prend plaisir à l'action à laquelle on s'occupe, qu'il la défend, et nonobstant la faire^ franchir le saut, et passer outre.
Voilà qui commence bien, lui dis-je. Voyez cependant, me dit-il, ce que c'est que l'envie. C'était sur cela que M. Hallier \ avant qu'il fût de nos amis, se moquait du
1. C'est le mot même qui revient à tout propos sous la plume de Bossuet lorsqu'il examine, nonlesCasuistes, mais les Spirituels. Bossuet, directeur de conscience, se rapproche du Jansénisme par sa défiance et par sa haine des nouveautés, son attachement à l'Ecriture, aux Pères, et à saint Augustin en particulier. Il y a une analogie frappante entre la guerre que Pascal fait ici aux Casuistes, et celle que Bossuet entreprend contre les novateurs en matière spirituelle. Cf. V Introduction. On peut dire, du reste, que s'il repoussait avec effroi la théologie Janséniste, Bossuet n'en était pas moins parent d'Aruauld et de Pascal, par l'esprit et par le cœur.
2. M. l'abbé Maynard, dans une note de son édition des Provinciales (r, 148) nous apprend que le livre du P. Bauny avait été mis à l'Index pour (' un sentiment peu conforme à certaines maximes des Casuistes d'Italie, » touchant la juridiction des officiers civils sur les clercs. Ce ne serait donc pas la doctrine morale du livre que llome aurait condamnée.
Du reste, M. l'abbé Maynard ajoute pour son propre compte : « Ce qui n'empêche pas cependant que cet ouvrage ne soit condamnable à certains
égards, et ne renferme quelques propositions relâchées, qui lui valurent la réprobation des évêques de France. »
La censure des évèques est de 1641.
Le P. Bauny, né à Mousson en 1565, entra dans la compagnie de Jésus en 1593 seulement. D'abord professeur d'hum;mités, il s'occupa plus tard de tliéologie morale. Le Cardinal de La Roeheloucauld l'avait pris pour conlesfeur, sur sa réputation d'austérité. Il passait pour mener une vie très sainte et très dure. Il mourut le 4 décembre 1649 dans le diocèse de Saint-Pol de Léon où il s'était retiré.
3. On a relevé ici une inexactitude assez choquante. La Somme des Péchés, dans les éditions ordin.iires, n'a pas de page 906. Mais Pascal, on le sait, citait d'après un Recueil, où se trouvait ce renvoi, et la responsabilité de l'erreur retombe sur les auteurs du Recueil. Ce qui le prouve encore, c'est que Nicole dans sa deuxième note sur la 4« Provinciale renvoie aussi au chap. 39, page 906.
Il ajoute même édition 6.
4. M. Hallier, d'abord janséniste, fut gagné plus tard au Moliuisme. II avait fait partie de la députation envoyée à Rome pour obtenir la condaumation des cinq Propositions.
P. Baiiny, et lui appliquait ces paroles : Ecce qui tollit peccata mimdi \ Voilà celui qui ôte les péchés du inonde. Il est vrai, lui dis-je, que voilà une rédemption toute nouvelle selon le P. Bauny.
En voulez-vous, ajouta-t-il, une autorité plus authentique? Voyez ce livre du P. Annat ^ C'est le dernier qu'il a fait contre M. Arnauld ; lisez la page 34 où il y a une oreille, et voyez les lignes que j'ai marquées avec du crayon ; elles sont toutes d'or. Je lus donc ces termes : Celui qui na aucune pensée de Dieu, ni de ses péchés^ ni aucune appréhension... c'est-à-dire, à ce qu'il me fît entendre, aucune connaissance de l'obligation., d'exercer des actes d'amour de Dieu ou de contrition, n'a aucune grâce actuelle pour exercer ces actes., mais il est vrai aussi qu'il ne fait aucun péché en les omettant, et que s'il est damné ce ne sera pas en punition de cette omission. Et quelques lignes plus bas : Et on peut dire la même chose d'une coupable commission.
Voyez-vous, me dit le Père, comment il parle des péchés d'omission, et de ceux de commission. Car il n'oubhe rien : qu'en dites-vous? 0 que cela me plaît, lui répondis-je ; que j'en vois de belles conséquences ! Je perce déjà dans les suites : que de mystères s'offrent à moi ! Je vois sans comparaison plus de gens justifiés par cette ignorance et cet oubli de Dieu que par la Grâce et les Sacrements. Mais, mon Père, ne me donnez-vous point une fausse joie? N'est-ce point ici quelque chose de semblable h cette suffisance qui ne suffit pas? J'appréhende furieusement le Distinguo; j'y ai été déjà attrapé {a) ; parlez-vous sincèrement ? Comment ! dit le Père en s'échaulfant ; il n'en faut pas railler. Il n'y a point ici d'équivoque. Je n'en raille
(a) Ed. in-S» de 1659 : J'y ai déjà été attrapé.
1. Réponse à quelques demandes touchant la première Lettre de M. Arnauld, 1653. C'est un des neuf ou vrages auxquels Arnanld répond dans sa Seconde Lettre à un Duc et Pair. Le P. Aunat (1590-1670) célèbre jésuite.
D'abord professeur de philosophie à Toulouse, puis honoré de diverses
charges à la Cour romaine, puis enfin confesseur de Louis XIV (1654). Il passa seize ans dans ce poste. Ce fut un des plus terribles adversaires de Port- Royal. Outre ses écrits polémiques en français, on a de lui trois volumesin-4'> d'œuvres latines (Paris, 1606).
pas, lui clis-je; mais c'est que je crains à force de désirer.
A'oyez donc, me dit-il, pour vous en mieux assurer, les écrits de M. le Moyne% quil'a enseigné en pleine Sorbonne. Il l'a appris de nous, à la vérité, mais il l'a bien démêlé. 0 qu'il l'a fortement établi ! Il enseigne que pour faire qu'une action soit péclié^ il faut que toutes ces choses se passent dans rame. Lisez, et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce que vous verrez ici en français : 1° D'une part Dieu répand dans l'âme quelque amour qui la penche vers la chose commandée, et de l'autre part la concupiscence rebelle la sollicite au contraire. 2° Dieu lui inspire la connaissance de sa faiblesse. 3° Dieu lui inspire la connaissance du Médecin qui la doit guérir. 4° Dieu lui inspii^e le désir de sa guérison. 5° Dieu ha inspire le désir de le prier et d'implorer son secours.
Et si toutes ces choses ne se passent dans l'âme, dit le Jésuite, l'action n'est pas proprement péché et ne peut être imputée, comme M. le Moyne le dit en ce même endroit, et dans toute la suite.
En voulez-vous encore d'autres autorités? en voici. Mais toutes modernes, me dit doucement mon Janséniste. Je le vois bien, dis-je ; et en m'adressant à ce Père, je lui dis : 0 mon Père, le grand bien que voici pour des gens de ma connaissance, il faut que je vous les amène. Peut-être n'en avez-vous guère vu qui aient moins de péchés, car ils ne pensent jamais à Dieu; les vices ont prévenu leur raison. Ils n'ont jamais connu ni leur infirmité, ni le Médecin qui la peut guérir. Ils 7i' ont jamais pensé à désirer la santé de leur âme, et encore moins à prier Dieu de la leur donner ; de sorte qu'ils sont encore dans l'innocence baptismale (a), selon M. le Moyne. Ils n ont jamais eu de pensée d'aimer Dieu^ ni d'être contrits de leurs péchés^ de sorte que selon le P. Annat, ils n'ont commis aucun péché par le défaut de Gliarité et de Pénitence : leur vie est dans une
(c) Ed. in-8o de 1659 : dans l'innocence du baptême.
1. Pans la l" Prùviaciale, le texte primitif porte: le Moine; dans la 4"°, le Moyne.
recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs, dont jamais le moindre remords n'a interrompu le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte assurée. Mais, mon Père, vous m'apprenez que ces mômes excès rendent leur salut assuré. Béni soyez-vous, mon Père, qui justifiez ainsi les gens. Les autres apprennent h guérir les âmes par des austérités pénibles ; mais vous montrez que celles qu'on aurait cru le plus désespérément malades se portent bien. 0 la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l'autre! J'avais toujours pensé qu'on péchât (a) d'autant plus qu'on pensait le moins à Dieu; mais, à ce que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n'y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l'avenir. Point de ces pécheurs à demi, qui ont quelque amour pour la vertu : ils seront tous damnés ces demi-pécbeurs. Mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l'Enfer ne les tient pas : ils ont trompé le Diable à force de s'y abandonner.
Le bon Père qui voyait assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s'en échappa adroitement ; et sans se fâcher, ou par douceur ou par prudence, il me dit seulement : Afm que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients, sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seraient sans péché, s'ils n'avaient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. INIais nous soutenons qu'ils en ont tous, et que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu'il va faire, et le désir ou d'éviter le péché, ou au moins d'implorer son assistance pour le pouvoir éviter, et il n'y a que les Jansénistes qui disent le contraire.
Et quoi, mon Père, lui repartis-je, est-ce là l'hérésie des Jansénistes, de nier qu'cà chaque fois qu'on fait un péché, il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et dépasser outre, comme dit le P. Bauny? C'est une assez plaisante chose d'être hé-
[a] Ed. in-8» de 1G5'J : qu'on péchait.
rétique pour cela. Je croyais Lien qu'on fût damné pour n'avoir pas de bonnes pensées, mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensais pas {a). Mais, mon Père, je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces désirs ; qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? 11 n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle * : car c'est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon Père, aux dangereuses suites de votre maxime. Ne re ai arquez- vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la Religion? Quel prétexte leur en offrezvous, quand vous leur dites comme une vérité de foi qu'ils sentent à chaque péché qu'ils commettent un avertissement et un di'sir intérieur de s'en abstenir. Car n'est-il pas visible qu'élant convaincus par leur propre expérience delà fausseté de votre doctrine en ce point que vous dites être de Foi, ils en étendront la conséquence à tous les autres? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure ou que la Religion est fausse, ou du moins que vous en êtes mal instruits.
Mais mon second soutenant mon discours, lui dit : Vous feriez bien, mon Père, pour conserver votre doctrine, de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait, ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pouriiez-vous déclarer ouvertement sans perdre toute créance dans les esprits que personne ne pèche qu'il nait auparavant la connaissance de son infirmité^ celle du Médecin, le désir de la guérison et celui de la demander à Dieu? Groira-t-on, sur votre parole, que ceux qui sont
(a) [-ccon inédile, retrouvée et publiée par Ftiugèrc (i, 301): Je croyais bien qu'on fut damné pour n'avoir pas eu de bonnes pensées, mais pour croire que personne n'en a, cela m'est nouveau.
1. C'est toujours le même reproche | vint l'avcrlir que M™» la Maréchale adressé aux jésuites de confesser les j de... et M»»^ la iMarquise de, etc. grands. Cf. la lin de la Lettre. « ...On
plongés dans l'avarice, dans l'iinpiidicilé, dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient des véritables désirs {a) d'embrasser la chasteté, l'humilité, et les autres vertus Chrétiennes?
Pensera-t-on que ces Philosophes qui vantaient si hautement la puissance de la nature en connussent l'infirmité etle Médecin? Dircz-vous que ceux qui soutenaient comuie une maxime assurée que Dieu ne donne point la vertu [b] et qu'Une s'est jamais trouvé personne qui la lui ait demandée, pensassent à la lui demander eux-mêmes?
Qui pourra croire que les Epicuriens qui niaient la Providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu ^ ? eux qui disaient que c'était lui faire injure de l'implorer dans nos besoins^ comme s'il eût été capable de s'amuser à penser à nous ?
Et enfin comment s'imaginer que les Idolâtres et les Athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est-à-dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le véritable Dieu qu'ils ignorent, de leur donner les véritables vertus qu'ils ne connaissent pas (c)?
Oui, dit le bon Père, d'un ton résolu, nous le dirous ; et plutôt que de dire qu'on pèche sans avoir la vue que l'on fiiit mal et le désir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les Impies et les Infidèles, ont ces j inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne I sauriez me montrer, au moins par l'Eciiture, que cela ne/ soit pas -.
{a) 2<^ éd. in- 12 de 1G57: aient véritablement le désir. (6) Ed. in-S" de 1659 : Que ce n'est pas Dieu qui donne la vertu, (c) Ed. in-8° de i6b0 : De prier le vrai Dieu qu'ils ignorent de leur donner les vraies vertus qu'ils ne connaissent pas.
1. Pourtant les Epicuriens priaient les dieux, et Epicuie lui-même avait écrit un traité sur la piété, rsçi'i Eùo-eSet'a;. C'était du reste, une des inconséquences du système, tout comme l'affection d'Epicure pour ses amis, qui démentait si bien la théorie épicurienne de l'amitié.
2. M. l'abbé Maynard apporte ici du secours au Jésuite de Pascal. Je cite cette note [Prooinciales ii, 153), parce qu'il y respire une sorte de to-
lérance émue, qui contraste avec la sévérité de Pascal. « Courage, bon Père, vous avez raison dans le fond, quoique Pascal vous donne tort dans la forme, et cherche à étouffer votre
bon droit Oui, tout homme, même
infidèle, a non pas à ciiaque tentation, mais au moins une fois dans sa vie, la grâce nécessaire pour éviter le mal et faire le bien. Vous n'allez même pas assez loin ; car il vous serait très faci'e de le montrer par l'Ecriture.
Je pris la parole à ce discours, pour lui dire : Et quoi, mon Père, faut-il recourir h l'Ecriture pour montrer une chose si claire? Ce n'est pas ici un point de foi, ni même de raisonnement. C'est une chose de fait. Nous le voyons, nous le savons, nous le sentons.
Mais mon Janséniste, se tenant dans les termes que le Père avait prescrits, lui dit ainsi. Si vous voulez, mon Père, ne vous rendre qu'à l'Ecriture, j'y consens : mais au moins ne lui résistez pas, et puisqu'il est écrit que Dieu na pas révélé ses jugements aux Gentils, et qu'il les a laissés errer dans leurs voies ' , ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les Livres sacrés nous assurent avoir été abandonnés dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort -.
Ne vous suffit-il pas, pour entendre l'erreur de votre principe, de voir que saint Paul se dit le premier des Pécheurs pour un péché qu'il déclare avoir commis /;«r ignorance et avec zèle ^ ?
Ne suffit-il pas de voir par l'Evangile que ceux qui crucifiaient Jésus -Christ avaient besoin du pardon qu'il demandait pour eux, quoiqu'ils ne connussent point la mahce de leur action ; et qu'ils ne l'eussent jamais faite, selon saint Paul, s'ils eu eussent eu la connaissance* ?
Ne suffit-il pas que Jésus-Christ nous avertisse qu'il y aura des persécuteurs de l'Eglise qui croiront rendre ser-
Qui vous empêchait de citer ces parolesdn Psalmisteà propos del'impie :
Noluit intelligence ut bene ageret... non propositenint Deum ante conspectum siium ; et surtout le i" et Je 2" chap. de VEpilre aux Romains, qui allaient si bien à la démonstration de votre thôse? Car c'est en parlant des idolâtres et des Athées que Saint Paul a dit: Quod notiim est jDei, manifestum est in illis. Deus enim illis manifcstavit. Invisibilia enim ipsius, a creatitra inundi, per ea quas facta siint, intellecta conspiciuntur... ita ut sint ine.Tcusabiles... Génies quse legem non habcnt, wituraliter ea qux legis sunt, faciunt, ejusmodi legem non habenles, ipsi sibi sunt lex : qui ostendunt opus leyis scriptum in cordibus suis, testimonium reddente illis conscientia ip-
sorum, etc.. » 11 semble, en efTet, qu'ici saint Paul ne soit pas entièrcmen Janséniste.