‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 17 sur 40 · Paul, Ep. ad.Eph.,iv · texte numérisé non relu

Paul, Ep. ad.Eph.,iv

Pascal ne traduit pas exactement. Le texte porte « si eut et g entes ambulant in vanitate sensûs sui (17). — 2'enebris obscuratum habentes intclleclum, aiienati a vita Dei, per ignorantiam qux est in illis, proptcr cxcitatem cordisipsorum (18).

2. Luc, I, 79. « Illuminare his qui in tenebris et in wnbra mortis sedrnt. »

3. Paul, «ci Timuth., i, 15: « Chrislus Jésus venit in hune mundum peccatores salves facere, quorum primus ego sum. B

4. Paul, ad Cor., 1, ir, 8 :« Si eninn cognovissent, nunquam dominum gloris crucifixisscnt. »

QUATRIÈME LRTTUE. 65

vice h Dieu en s'efforçant delà ruiner, pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous selon l'Apôtre^ peut être commis par ceux qui sont si éloignés de sjivoir qu'ils pèchent, qu'ils croiraient pécher en ne le faisant pas ? Et enfm ne suffit-il pas que Jésus-Christ luimême nous ait appris qu'il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissance, et les autres sans connaissance; et qu'ils seront tous châtiés^ quoiqu'à la vérité différemment ^ ?

Le hon Père, pressé par tant de témoignages de l'Ecriture h laquelle il avait eu recours, commença à lâcher le pied; et laissant pécher les impies sans inspiration, il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que les Justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne... Vous reculez, lui dis-je en l'interrompant, vous reculez, mon Père, et {a) vous abandonnez le principe général, et voyant qu'il ne vaut plus rien à l'égard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et le faire au moins subsister pour les justes. Mais cela étantj'en vois l'usage bien raccourci, car il ne servira plus à guère de gens. Et ce n'est quasi pas la peine de vous le disputer.

Mais mon second qui avait, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il était prêt sur tout, lui répondit : Voilà, mon Père, le dernier retranchement oii se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute ; mais vous y êtes aussi peu en assurance. L'exemple des Justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu'ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu'ils s'en aperçoivent? N'apprenons-nous pas des Saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que quelque sobres qu'ils soient, ils donnent à la volupté ce qu'ils pensent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même d.ins ses Confessions?

[a] Ed. in-S" de 1659 supprime et.

1. Luc, xir, 47. Ille aulem servus qui cogiiovit voluntatein domini sut, et non prxparavit, et non fecit secun-

dion voluntatem ''jw^, vapidabit multis.

— Qui autcm non cor/nov't et fecit digiui plagis, vapuUihit paucis, 48.

Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s'emporter dans la dispute à des mouvements d'aigreur pour leur propre intérêt, sans que leui' conscience leur rende sur l'heure d'autre témoignage, sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu'ils s'en aperçoivent quelquefois que longtemps après ?

Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parce qu'ils les croient effectivement bonnes ; comme l'histoire Ecclésiastique en donne des exemples : ce qui n'empêche pas, selon les Pères, qu'ils n'aient péché dans ces occasions?

Et sans cela comment les Justes auraient-ils des péchés cachés? comment serait-il véritable que Dieu seul en connaît et la grandeur et le nombre ? que personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, et qne les plus Saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement % quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même ^ ?

Concevez donc, mon Père, que les exemples et des Justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher, de connaître le mal et d'aimer la vertu contraire, puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu ; et que l'amour que les Justes ont pour la vertu témoigne hautement qu'ils n'ont pas toujours la connaissance des péchés qu'ils commettent chaque jour selon l'Ecriture.

Et il est si véritable {a) que les Justes pèchent en cette sorte, qu'il est rare que les grands Saints pèchent autrement. Car comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d'ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu, aussitôt qu'elles s'en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avant que de tomber, la con-

(rt) Ed. in-8" de 1659 : et il est si vrai.

1. Puul, ud l'Iillip., ir, 1-2 : « Cum 1 2. Paul, ad. Cor. I, iv, 4 : « Nihil mctn et trcmorc uestram saluton ope- enim mihi conscius sum : scd non in ramiid. » ~ | hoc jmtifica'.us sum. »

naissance de leur infirmité en cette occasion, celle du Médecin^ le désir de leur santé, et celui de prier Dieu de les secourir, et que malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zélées ne laissassent pas dépasser outre, et de commettre le péché ?

Concluez donc, mon Père, que ni les pécheurs, ni même les plus justes n'ont pas toujours ces connaissances, ces désirs, et toutes ces inspirations toutes les fois qu'ils pèchent, c'est-à-dire, pour user de vos termes, qu'ils n'ont pas toujours la gi^âce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus avec vos nouveaux auteurs qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connaît pas ^ la justice; mais dites plutôt avec saint Augustin et les anciens Pères qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice : Necesse est ut peccet a ([uo ignoratur justitia .

Le bon Père, se trouvant aussi empêché de soutenir '1 son opinon au regard des Justes qu'au regard des pé- ' cheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et après avoir un peu rêvé : Je m'en vas bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son P. Bauny à l'endroit même qu'il nous avait montré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu'il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Aristote, et vous verrez qu'après une autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce Prince des Philosophes, ou être de notre opinion. Ecoutez donc les principes qu'étaljlit le P. Bauny ; il ^ dit premièrement qu'une action ne peut être imputée à blâme lorsqu'elle est involontaire. Je l'avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, lui dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenez-vous-en là, mon Père, si vous m'en ^ croyez. Ce ne serait rien faire, me dit-il. Car il faut savoir \ quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une ^,, action soit volontaire. J'ai bien peur, répondis-jc, que vous ne vous brouilliez là-dessus. Ne craignez point, dit-il, ceci, est sûr. Aristote est pour moi. Ecoutez bien ce que dit le V. Bauny : Afin quune action soit volontaire, il faut qu'elle procède d'homme qui voie^ qui sache, qui pénètre ce quil y

a de bien et de mal en elle. Voluntarium est, dit-on communément avec le Philosophe (vous savez bien que c'est Aristote, me dit-il, en me serrant les doigts) quod fit a principio cognoscente singula in quitus est actio ^ : si bien que., quand la volonté, à la volée et sans discussion, se porte à vouloir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose, avant que l'entendement ait pu voir s'il y a du mal à la vouloir ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle action nest ni bonne ni mauvaise, d'autant qu avant cette perquisition, cette vue et réflexion de l'esprit dessus les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle l'on s'occupe, l'action avec laquelle on la fait nest volontaire ^ .

Et Lien, me dit le Père, êtes-vous content? Il semble, repartis-je, qu'iVristote est de l'avis du P. Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi, mon Père, il ne suffit pour agir volontairement qu'on sache ce que l'on fait, et qu'on ne le fasse que. parce qu'on le veut faire? mais il faut de plus que Von voie, que l'on sache., et que l'on pénètre ce quil y a de bien et de mal dans cette action? Si cela est, il n'y a guère d'actions volontaires dans la vie ; car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d'excès dans les débauches, que d'emportements dans le Carnaval, qui ne sont point volontaires, et par conséquent, ni l3ons ni mauvais, pour n'être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que l'on fait ! Mais est-il possible, mon Père, qu'Aristote ait eu cette pensée? Car j'avais ouï dire que c'était un habile homme. Je m'en vas

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