SUR LA QUATRIÈME PROVINCIALE
pnr une autre conscience droite qui reste en nous, ou qui, quoique hors de nous, s'élève contre nous malgré nous-mêmes. »
On voit aisément comment Bourdaloue s'y prendra pour établir le premier point. Une excuse fondée sur l'ignorance invincible est inadmissible à présent. « Gela serait bon pour des âmes païennes, enveloppées dans les ténèbres de l'infidélité; cela serait bon peut-être pour de certaines âmes abandonnées à la grossièreté de leur esprit, et par la destinée de leur état, vivant sans éducation et presque sans instruction. Mais pour vous, chrétiens, qui vous piquez en tout le reste d'intelligence et de discernement,- pour vous que la lumière, si je puis ainsi parler, investit de toutes parts; pour vous à qui il est si facile d'être instruits de la vérité, et de la connaître à fond ; quel droit avez-vous de dire que c'est l'erreur de votre conscience qui vous a trompés? »
Et pour le second point. « N'allons pas si loin : nous avons une conscience éclairée, pour qui? pour les autres; et aveugles, pour qui? pour nous-mêmes : une conscience exacte pour les autres jusqu'au scrupule, et indulgente pour nous-mêmes jusqu'au relâchement. Que fera Dieu? il confrontera ces deux consciences pour condamner l'une par l'autre, car il est encore de la foi que nous serons jugés comme nous avons jugé les autres, et que Dieu prendra pour nous la même mesure que nous aurons prise pour eux.
Enfin Dieu nous rappellera à ces premières vues, à ces notions si justes et si saintes que nous avions du péché avant que le péché nous eût aveuglés. Quelque renversement qui se soit fait dans notre conscience, nous n'avons pas oublié ce bienheureux état où l'innocence de notre cœur, jointe à l'intégrité de notre raison, nous dégageait des illusions et des erreurs du siècle: nous nous souvenons encore de ces idées primitives qui nous faisaient juger si sainement des choses par rapport à la loi de Dieu ; ce péché, que nous traitons maintenant de bagatelle, nous paraissait un monstre, et c'était la conscience qui nous inspirait ce sentiment. Qu'est devenue cette conscience ? Gomment s'est-elle si prodigieusement changée? C'était le fruit d'une éducation chrétienne; on l'avait cultivée, on l'avait perfectionnée pai- tant de sages conseils ! Que nous disait-elle autrefois, et pourquoi ne nous dit-elle plus ce qu'elle nous disait alors? D'où est venue une corruption si générale et si fatale? On ne nous reconnaît plus, et nous ne nous reconnaissons plus nous-mêmes. G'est, nous dira Dieu,
76 REMARQUES SUR LA QUATRIÈME PROVINCIALE, que vous avez donné entrée à la passion, et que la passion a étouffé toutes les semences de vertu que j'avais jetées dans votre âme. Or, vous est-il pardonnable de n'avoir pas conservé tant de bons principes qui devaient vous servir de règles dans tout le cours de voire vie? Vous est-il pardonnable d'avoir éteint tant de lumières, des lumières si vives, des lumières si pures, et de vous être volontairement plongés dans les ténèbres d'une fausse conscience ? »
Et la conclusion. « Souvenez-vous bien qu'il est en votre pouvoir de former vos consciences comme il vous plaît, mais qu'il ne dépend pas de vous d'élargir la voie du salut ; souvenez-vous que ce n'est pas la voie de Dieu qui doit s'accommoder à vos consciences, mais que ce sont vos consciences qui doivent s'accommoder à la loi de Dieu. Or, c'est ce qui ne se pourra jamais, tandis que vous les réglerez sur les maximes relâchées du siècle. Il faut qu'elles se resserrent, ou par une juste crainte, ou par une obéissance fidèle, pour parvenir à ce degré de proportion sans lequel elles ne peuvent être que des consciences réprouvées. »
— Les Jésuites citaient, à l'appui de leur doctrine de la responsabilité morale, un texte d'Aristote que Pascal rétorque contre eux. Voir Etii. Nie, livre III(chap. i, 15). « où...: -ri sv xf, Trpoaipéasi àyvoia aiTta xou àvcouaîou dtXXà t% [jL0/6r,p{ai;, oùo' '(\ xaôôXo'j' (tl^ÉyovTai yàp ôia ye xaûxTiv) àXk' ■(] xa6' éxaaxa ev oî<; xal ■Kcpt a r\ -Tipà'^ti;* èv loûzo'.^ yàp xal eXso; xal auyyvwixi)* ô yàp xouxwv XI dcyvoiov àxouatwç irpâxxei. »
Lorsque Pascal cite à son tour le passage pour voir « si Aristote est de l'avis du P. Bauny, » il ne fait qu'ajouter les lignes qui précèdent, et que voici [ibid., 14-15) : « 'AyvosT piv oijv xàç ô [JL0/^6T,pôç à BzX TîpàxxsLV xal wv à'^sxxiov, xal oià xr,v xoiaûxT,v à;j.apxi'av àScxot xal oXwç xaxol yivovxai- xo S' àxo'jatov j3o'j- >v£xai )v£ysa6a'. oùx sl'xiç àyvosT x6 au|j.'^£pov où yàp r, èv x■^^r,p07.'.pé7^l àyvoia... x. x. "k. »
- On voit, du reste, que la traduction que donne Pascal est très exacte.
ÉCRITE PAR l'auteur