‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 20 sur 40 · REMARQUES SUR LA QUATRIÈME PROVINCIALE · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LA QUATRIÈME PROVINCIALE

giue. L'homme se trompe à présent; mais il se trompe parce que sa nature est dépravée. Or, cette dépravation est volontaire dans son principe. C'est volontairement qu'Adam a commis le mal. Nous sommes solidaires de sa faute et de sa volonté. Et la responsabilité s'étend à tous nos actes sans exception.

On aperçoit aisément les conséquences de ces deux doctrines. Parmi les actions mauvaises que nous accomplissons, il y en a un très grand nombre que nous faisons en connaissance de cause, et dont nous sommes absolument les maîtres. Mais on peut admettre qu'il se présente certains cas où nous ne savons pas exactement jusqu'à quel point nos actions sont mauvaises , et même certains cas plus rares où un homme commet le mal sans qu'il s'en doute. Autant d'exceptions à la règle commune, et pour lesquelles le philosophe se préoccupe de trouver des atténuations à la responsabilité. Les Jésuites font de même, et ils soutiennent, notamment, que la responsabilité disparaît dans le cas d'ignorance invincible. Un homme à qui l'on n'aurait jamais parlé du bien, du mal, ni du devoir, pourrait être dans une ignorance iîiv incible de la. loi morale, et, à ce titre, irresponsable. C'est là une concession que Pascal n'admettait point, et qu'il ne pouvait point admettre.

Il faut l'avouer : le bon sens philosophique est, sur cette question, du côté des Jésuites; et la théorie janséniste de la responsabilité morale apparaît comme une des plus formidables conséquences qui puissent sortir de la doctrine du péché originel prise dans toute sa rigueur. Mais je me hâte d'ajouter qu'après avoir ainsi donné raison, en principe, aux Jésuites, on eu revient vite à Pascal : il suffit pour cela de voir l'usage que les Casuistes font de cette ignorance invincible. On peut s'en rendre compte parles citations mêmes de Pascal, et en particulier par celles qu'il emprunte au P. Bauny et à M. le Moine. S'il faut, pour que l'action soit moralement imputable, que tout se passe dans l'âme comme le veulent ces deux théologiens, autant admettre tout de suite qu'il n'y a pas d'actions imputables. Car quelle est la conscience où tout se dispose avec la précision et la symétrie qu'ils exigent ?

Au reste, il ne faudrait pas croire que les passages des théologiens cités par Pascal expriment le sentiment universel de l'ordre sur cette question. On a très souvent opposé aux atta- (pies de Pascal le nom partout respecté de Bourdaloue. Le grand prédicateur s'est demandé lui aussi, un jour, qiiolles étaient les conditions de la responsabilité morale. Je vais citer

quelques passages de son sermon, non pas pour prendre Pascal en défaut, mais, au contraire, pour faire voir combien Bourdaloue s'accorde avec lui, et comment il condamne l'usage que les théologiens font parfois de V ignorance invincible. Le sermon a pour titre : De la fausse conscience (3^ dimanche de l'Avent. Bourdaloue, œuvres complètes. Bar-le-Duc, Guérin, 1864, m-4°. T. I, p. 42 et suivantes). Le troisième point du sermon traite précisément de la question qu'examine ici Pascal.

La fausse conscience, c'est la conscience telle que la font les préjugés et les passions. Suffit-elle à nous disculper devant Dieu ?

Bourdaloue accepte d'abord, en principe, la doctrine que combat Pascal. « Il faut convenir, chrétiens, que Dieu qui est miséricordieux aussi bien que juste, ne nous ferait pas des crimes de nos erreurs si c'étaient des erreurs involontaires et de bonne foi; et il n'y aurait point de pécheur qui n'eût droit de se prévaloir de sa fausse conscience, et qui ne pût avec raison l'alléguer à Dieu comme une légitime excuse de son péché, si la fausse conscience avait ce caractère de sincérité dont je

parle Il s'agit donc de savoir si ce caractère de bonne foi

convient ordinairement aux consciences aveugles et erronées des pécheurs du siècle, en sorte qu'une conscience aveugle et erronée à l'égard des pécheurs du siècle puisse communément leur être un titre pour se disculper et se justifier devant Dieu. Ah! mes chers auditeurs, plût à Dieu que cela fût ainsi! Un milhon de péchés cesseraient aujourd'hui d'être péchés, et le monde, sans grâce et sans pénitence, se trouverait déchargé d'une infinité de crimes dont le poids a fait gémir de tout temps, et fait encore gémir les âmes vertueuses. » Le tout est donc de savoir quand la fausse conscience est de bonne foi, et si jamais elle peut Vêtre. Nous allons voir Bourdaloue rejoindre ici Pascal, bien que le point de départ soit ditTérent.

Après avoir montré que « V ignorance et par conséquent la fausse conscience » n'est pas toujours « une excuse recevable auprès de Dieu, » Bourdaloue continue ainsi : « 11 y a plus, et je prétends quelle iiesl presque jamais, et que, dans le siècle où nous sommes, c'est un des prétextes les plus frivoles. Pourquoi? par deux raisons invincibles et sans réplique : 1° parce que, dans le siècle où nous vivons, il y a trop de lumière pour pouvoir supposer ensemble une conscience dans l'erreur, et une conscience de bonne foi; 2° parce qu'il n'y a point de fausse conscience que Dieu dès maintenant ne puisse confondre

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