‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 28 sur 40 · De l'édition · texte numérisé non relu

De l'édition

Et ainsi ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des Magistrats est trompée ; puisqu'il ne faut plus que rassembler ces maximes, pour en tirer cette conclusion où vous tendez, qu'on peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.

Car c'est encore ici, mes Pères, une des plus subtiles adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C'est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabilité, que j'ai souvent expliquée. Et ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des choses qui pouvant être innocentes d'elles-mêmes, deviennent horril^les étant jointes à ce pernicieux principe. J'en donnerai pour exemple ce que vous avez dit page H, dans vos impostures, et à quoi il faut que je réponde, que plusieurs Théologiens célèbres sont d'avis qu'on peut tuer pour un soufflet reçu. Il est certain, mes Pères, que si une personne qui ne tient point la probabilité avait dit cela, il n'y aurait rien à reprendre, puisqu'on ne ferait alors qu'un simple récit qui n'aurait aucune conséquence. Mais vous, mes Pères, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine, que tout ce qu approuvent des Auteurs célèbres est probable et sûr en conscience, quand vous ajoutez à cela que plusieurs Auteurs célèbres sont d'avis qu'on peut tuer pour un soufflet^ qu'est-ce faire autre chose sinon de mettre \ tous les Chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés, en leur déclarant qu'ils le peuvent faire en sûreté de conscience, parce qu'ils suivront en cela l'avis de tant d'Auteurs graves?

Quel horrible langage, qui en disant que des Auteurs tiennent une opinion damnable, est en môme temps une décision en faveur de cette opinion damnable^ et qui autorise en conscience tout ce qu'il ne fait que rapporter ! On l'entend, mes Pères, ce langage de votre école. l^]t c'est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu'il marque votive sentiment si à découvert, et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion qu'on peut tuer pour un soufflet^

aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs Auteurs célèbres la soutiennent.

Vous ne pouvez vous en défendre, mes Pères, non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez * et de Suarez ^ que vous m'opposez, où ils condamnent ces meurtres que leurs Confrères approuvent. Ces témoignages séparés du reste de votre doctrine pourraient éblouir ceux qui ne l'entendent pas assez. Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres ; mais que dites-vous d'un autre côté, mes Pères? Que la probabilité d'un sentiment n empêche pas la probabilité d\in sentiment contraire. Et en un autre lieu, qu'il est permis de suivre l'opinion la moins probable et la m,oins sûre^ en quittant l'opinion la plus probable et la plus siire. Que s'ensuit-il ;le tout cela ensemble, sinon que nous avons une entière Iberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de :ous ces avis opposés? Que devient donc, mes Pères, le Tuit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparaît, puisqu'il ne faut pour votre condamnation que rassembler ces maximes, que vous séparez pour votre justiiicaion. Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos Vuteurs que je n'ai point cités, pour excuser ceux que j'ai 'ités, puisqu'ils n'ont rien de commun. Quel droit cela vous lonne-t-il de m'appeler Imposteur? Ai-jc dit que tous vos ^ères sont dans un même dérèglement? Et n'ai-je pas fait ^oir au contraire que votre principal intérêt est d'en avoir le tous avis, pour servir à tous vos besoins ^ ? A ceux qui oudront tuer on présentera Lessius ; à ceux qui ne le

1. Vasquez (lbbl-lC04) jésuite céîbre par son érudition philosophique.

I enseigna la théologie à Madrid et

Rome.

2. Suarez (lb48-1617) Tun des plus lustres jésuites espagnols. On raporte de lui qu'il était rebelle à la hilosophie, et qu'il avait môme prié 3s supérieurs de lui permettre de ne as s'y appliquer. On lui refusa ce rivilège, et il travailla avec une telle rdeur que bientôt il fut capable 'enseigner lui-même la philosophie.

PASCAL. LES PROVING.

n occupa pendant vingt ans une chaire à la célèbre Université de Cuimbre. H jouissait d'une réputation si grande, qu'après samort,on instituadans tontes les Universités, une chaire suarczienne où le professeur était tenu d'exposer sa doctrine. Le pape Benoît XIV appelait Vasquez et Suarez « les deux lumières de la Théologie. » — On a de Suarez, un certain nombre de thèses purement philosophiques, d'un grand inlérèt et d'un grand mérite.

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