‹ Première, quatrième et treizième lettres provincialesChapitre 6 sur 40 · CyropéiUe, cluip. m, trad. Tcilbot · texte numérisé non relu

CyropéiUe, cluip. m, trad. Tcilbot

d'être subtile. Elle apaise la querelle du bien et du mieux: elle indique , dans le mal même , ce qui est, suivant l'expression stoïcienne, h préférer ou h rejeter. Elle divise, elle distingue, et de distinctions en divisions , elle en arrive à concilier entre elles des choses jusque-là inconciliables.

Puis, la philosophie survient, qui recueille cette Casuistique naturelle et la met à son service. Aux idées de bien et de mal, telles qu'elles se trouvent plus ou moins dans tous les cœurs, s'ajoutent et parfois s'opposent les systèmes. Quoi qu'on en dise, il y a plus d'une Morale. J'en connais au moins deux , celle de la conscience, et celle des moralistes qui n'est pas toujours aussi simple que l'autre. Les moralistes compliquent et raffinent. Selon leur humeur, ils voient les choses d'un regard différent. Les uns logent le bien si haut qu'il en devient presque inaccessible ; les autres estiment que le mal n'est pas toujours aussi mauvais que l'on pense. Ajoutez à cela que les moralistes sont des hommes : ils ont les idées que l'on a autour d'eux. De là, des nouveautés en morale. Certains préjugés se gUssent au rang des vertus. Le vice, de son coté, ne demeure pas inaclif et fait des recrues. Il y a aussi les transfuges, qui passent d'un camp à l'autre ; le défaut à la mode aujourd'hui n'a-t-il pas bien des chances d'être la qualité suprême de demain ? Il faut convenir qu'au milieu de tous ces changements, qui sont quelquefois profonds, le monde court risque de s'égarer. Il a besoin de guides, et il en demande aux philosophes, qui offrent leurs Casuistes. Toute philosophie a les siens : Casuistes austères , qui représentent la morale intransigeante, et qu'on réserve aux adeptes dont on est sûr ; Casuistes faciles et souriants qu'on poste à l'entrée, pour qu'ils attirent les passants et renforcent la secte. J'allais oublier de dire que certaines philosophies se sont fait de la Casuistique comme une province à part. Tel est le cas du Stoïcisme. Et cela se comprend. Les Stoïciens commencent par proposer aux hommes une morale si haute qu'il faudrait, en quelque sorte cesser d'être homme et devenir Dieu pour la pratiquer. En attendant, comment vivre? Ce sont les Casuistes qui enseignent les lois infiniment subtiles de ce compromis laborieux entre l'idéal et le réel qui s'appelle la morale pratique du Stoïcisme. On sait les excès de ces Casuistes. Cicéron et Séuèque s'en moquent agréablement. L'honnête Plutarque en est tout indigné. Pourtant leurs sophismes s'expliquent. A force de raisonner, on ne compte plus les paradoxes : l'un entraîne l'autre, et l'on a vite fait de sortir du sens commun. Puis, une fois

qu'on en est sorti, on recommence à discuter, pour y rentrer ou pour faire croire qu'on y rentre. Et c'est ainsi que la Casuistique qui a commencé par servir la morale, finit par se retourner contre elle.

Encore, ne faut-il pas exagérer le péril. La Casuistique, même outrée, est loin d'être inutile à la philosophie. Elle y introduit l'esprit de précision , qui est à sa place partout , et sans lequel il n'y a point de morale. Les casuistes sont subtils : tant que l'on voudra ; mais ils serrent de près les difficultés. Or il y a en morale un grave danger, qui est de se payer de mots. Les mots sont si nobles et si beaux! Devoir, vertu, perfection : quand on a dit cela, on croit avoir tout dit. En réalité, on a dit peu de chose. Que faut-il mettre sous ces mots? Voilà la vraie question ; et il y a, comme on sait, plus d'une réponse à y faire. Les Casuistes sont un peu les ouvriers de cette tâche ingrate qui consiste à demander aux gens, après qu'ils ont parlé, qu'avez-vous dit ? Sans eux la morale risquerait fort de ne point s'adapter à la pratique , et ce serait grand dommage pour la pratique et pour la morale. Au reste on peut reconnaître les services des Casuistes et les en remercier, sans pour cela être de connivence avec eux dans leurs exagérations. Un de nos maîtres l'a fait avec une grande autorité, et je ne puis que renvoyer à son témoignage*.

Mais tout cela, c'est de la philosophie. J'ai hâte d'en arriver au Christianisme et à la Casuistique religieuse, dont je parlerai aussi liJDrement que de l'autre. Il faut avouer, tout d'abord, qu'entre les jeux d'esprit des philosophes grecs et la morale relâchée des Jésuites ou des autres Ordres, il y a loin. II paraît môme y avoir toute la distance qui sépare une erreur d'un sacrilège. Que les philosophes s'amusent, qu'ils se trompent et qu'ils nous trompent ; c'est leur droit. Nous n'avons pas à les en blâmer. Tenons-nous sur nos gardes, et voilà tout. Car enfin ils n'engagent que leur conscience ; et, s'il leur plaît d'en faire bon marché, comment serions-nous plus rigoristes pour eux qu'ils ne le sont eux-mêmes ? Toutes les libertés sont légitimes aux yeux du philosophe , même celle de l'erreur. Mais qu'un chrétien, convaincu que sa religion est la vraie, et qu'il n'y a

1. P. Janot. La Morale, Livre I, cliap. iv, Du conflii des devoirs, page 307.

pas de vérité en dehors d'elle ; qu'un religieux , un prêtre , qui croit et qui enseigne que Dieu a fixé lui-même la limite du bien et du mal, qu'il nous a dit : tu feras ceci et tu ne feras pas cela ; qu'un tel homme vienne, de sa propre autorité, ou sur la foi d'un Docteur grave , permettre ce qui est défendu , excuser le vice, justifier le crime, nous nous indignons à bon droit ; car il nous semble voir l'ordre de Dieu tout entier détruit et renversé par celui-là même qui est chargé de le maintenir. Appelons-le du nom que l'on voudra, il y a là un sentiment dont, croyant ou incrédule, on a peine à se défendre, et qui explique le dégoût instinctif des gens de bien pour la morale des Gasuistes.

Pourtant, cette Casuistique en apparence si contraire à l'esprit du christianisme, lui est en réalité indispensable. Pour supprimer le Casuiste, il faudrait commencer par supprimer le confesseur. Car quel est l'office du confesseur? Recevoir l'aveu de toutes les défaillances, de toutes les faiblesses, de toutes les hontes auxquelles la nature humaine est exposée ; puis juger si le pécheur est digne ou non de miséricorde, et s'il peut communier. L'admettre à la communion, c'est, dans la croyance intime du confesseur, le rapprocher de Dieu; le priver de la communion, c'est l'éloigner de Dieu, peut-être à jamais. Allons au fond des choses : n'est-ce pas comme un droit de vie et de mort sur l'âme humaine, que possède le confesseur? Supposez maintenant qu'il n'ait pour se guider dans cette œuvre de haute justice que le Décalogue ou le Sermon sur la Montagne. Qui donc sera pardonné? Ceux que nous appelons les honnêtes gens? Mais les honnêtes gens selon le monde ne sont pas des justes selon Dieu. Et si on repousse ceux-là, qui prendra-t-on? Puis, dans le mal même, n'y a-t-ilpas des degrés? Les uns sont plus mauvais, et les autres moins. Faut-il réserver à tous indistinctement le même sort, et parce que tous, à prendre les choses dans la rigueur, méritent d'être châtiés, faut-il n'épargner personne? Mais alors, la justice humaine proteste. Et que faire, d'autre part, de ces paroles de Dieu qui interdisent à l'homme de juger l'homme trop durement? Que faire des promesses de miséricorde et de pardon qui remplissent l'Evangile? Le confesseur condamnerait celui à qui Dieu accordera peut-être le pardon? Ilfaut avouer que sans les Gasuistes, le confesseur serait dans un grand embarras. Mais les Gasuistes sont là, qui arrangent les choses. Qu'est-ce à dire sinon que l'Eglise a fait ce qu'elle ne pouvait guère se dispenser de faire? Elle a maintenu, dans son intégrité la /oi proprement dite. Elle la propose toujours comme le modèle qu'il s'agit d'imiter, elle

l'impose toujours comme la règle qu'il s'agit de suivre. Mais elle se résigne à composer avec les faiblesses des hommes, et à ménager au pécheur un pardon qu'elle ne saurait lui refuser sans se substituer en quelque sorte à Dieu même seul juge des élus et des réprouvés ? Quelle était la disposition d'esprit ou l'intention de celui qui a fait le mal? le mal est-il irréparable? A quel degré blesse-t-il la justice divine? N'y a-t-il pas quelque point d'où il apparaisse comme moins irrémissible? Autant de questions qu'il devient nécessaire de poser et de -résoudre. Des religieux, des prêtres ont fait une étude particuKère des actions humaines : ils en ont considéré le fort et le faible, ils les ont tournées et retournées de mille manières pour trouver un biais qui les excusât. Ceux qui ont examiné les cas de conscience se sont appelés tout naturellement des Gasuistes. Il y a eu, parmi ces auxiliaires commodes du confesseur, de hauts caractères et des âmes tortueuses. Ceci est une autre question. Mais leur ministère était indispensable au caiholicisme, et la plupart d'entre eux ont dû croire qu'ils s'attireraient en l'accompHssant plus de reconnaissance que de haine. Au reste, ils ne pensaient pas corrompre tant que cela la morale. Autre chose est de dire à l'homme : tu peux mal faire, autre chose d'enseigner à celui qui juge les hommes les moyens de leur pardonner quand ils ont mal fait. La Casuistique ne pose pas de préceptes. Elle ne dit pas ce qu'il faut faire ou ne pas faire; et le pécheur n'a mêmepas le droit de compter sur la tolérance qu'elle professe. Car encore faut-il que la décision du Gasuiste agrée au confesseur, qui est libre de la suivre ou de ne pas la suivre. Le confesseur sévère peut se passer des Gasuistes. Et si le confesseur trop indulgent en use et en abuse, il ne serait que juste de faire retomber sur lui un peu de cette sévérité qu'on réserve d'ordinaire au seul Gasuiste.

Il en est de la Casuistique comme de toutes choses : elle a commencé petitement et par le nécessaire ; puis elle a grandi et s'est donné le superflu. A la Casuistique intéressée a succédé la Casuistique désintéressée, ou plutôt celle qui ne s'intéresse qu'à elle-même. Les premiers Gasuistes avaient fait du métier : leurs successeurs firent de l'art. Ils discutèrent les questions dilliciles par amour de la discussion. Et après avoir trouvé une solution raisonnable, ils on rencontrèrent d'extravagantes. Et cela s'explique à merveille. D'abord par l'histoire même de la spéculation philosophique. Le moyen âge avait fait de la logique et de la métaphysique.

INTRODUCTION. 3f

et Ton sait s'il y avait pris goût. Que2 est le cloîtt-e de P'rance ou d'Italie renfermant quelque esprit d'élite, où toute curiosité, toute finesse de pensée n'ait été appliquée à ces terribles exercices de logique, que nous ne connaissons plus? On vit alors un étrange dévergondage d'imagination en des matières qui aujourd'hui n'intéressent presque personne, qui alors intétéressaient tous les doctes. Il est facile d'en rire ou d'en sourire. Encore faut-il replacer les choses dans les circonstances qui les ont entourées. Puis, un jour vint où l'on se lassa de la scolastique. Une autre philosophie renaissait, qui allait donner « au lieu de la paille des mots, le grain des choses. » Il fallut tourner ailleurs une activité d'esprit qui cherchait où se prendre. En même temps les mœurs publiques, qui n'étaient pas édifiantes jusque-là, semblaient empirer, pour bien des raisons, que je n'ai pas à rappeler ici. Les confesseurs étaient pourtant obligés d'entendre des confessions. Et jamais peut-être ils n'en entendirent davantage. C'est alors que les distinctions devinrent de plus en plus nécessaires, et que les Gasuistes prirent dans l'Eglise une place d'honneur. On vit les émules des logiciens et des métaphysiciens d'autrefois s'occuper de questions morales. Us le firent dans le même esprit de subtilité à toute outrance et de logique intempérante qui avait animé leurs devanciers. Suarez, Vasquez, devinrent les Guillaume de Ghampeaux et les Roscelin de cette Scolastique renaissante et transfigurée. Même langage, même méthode, même inspiration. La scolastique avait mêlé Platon, Aristote, aux Saintes Ecritures et aux Pères des premiers siècles. Les Gasuistes firent de même en morale. Pascal ne leur pardonne pas de substituer une autorité purement humaine — celle des Docteurs — à l'autorité quasiment divine, des Papes, des Gonciles, de l'Eglise. En réalité, les Gasuistes ne sont pas si coupables, ils n'ont pas innové. L'usage était établi, ils se sont contentés de le suivre. Le bon Père de la quatrième Provinciale qui ne jure que par le « Prince des philosophes, » — « vous savez bien que c'est Aristote, dit-il, en me serrant les doigts, » — n'est pas un prodige, comme il plait à Pascal de le croire : il est simplement dans la tradition. Une tradition qui, du reste, s'étend à tous les genres de la littérature ecclésiastique. Il en est de même en matière de spiritualité. Bossuet, qui porte jusque dans le mysticisme une si ferme et si sûre raison, entreprendra bientôt contre les « Nouveaux spirituels » la même lutte qu'a engagée Pascal contre les Gasuistes. Il les rappellera, lui aussi, « aux anciennes maximes, » à la a splri-

tualitédes Pères et de saint Augustin, » et bien des pages, dans les Lettres de Direction, ou dans les traités spéciaux ressemblent sur ce point slux' Provinciales.

Voilà une raison tirée de l'histoire, qui explique peut-être quelques-uns des excès logiques et dialectiques des casuistes. Mais il y aune autre raison, toute psychologique et morale, qu'il ne faut pas oublier. Voyez comment procède le Gasuiste. Il commence par poser un cas que, d'ordinaire, il n'a pas trouvé dans sa propre expérience. Car il faut bien le reconnaître, et Pascal est le premier à l'avouer : ces docteurs de la morale relâchée étaient pour la plupart de fort austères religieux, qui n'avaient pas besoin pour eux-mêmes de la tolérance qu'ils offraient si libéralement à d'autres. Le P. Bauny, l'auteur de la Somme des Péchés, était confesseur du Cardinal de La Rochefoucauld , qui l'avait choisi sur sa réputation de sévérité. Escobar reçut à Madrid, après sa mort, les honneurs d'une sorte de canonisation populaire. Ses biographes racontent que les petites gens s'arrachaient, en guise de reUques, les lambeaux de ses vêtements. Sanchez et Suarez jouissaient, de leur vivant même, d'un renom extraordinaire de sainteté. Ils étaient donc tous obligés d'inventer en des matières qui leur étaient très nouvelles. De là, les libertés d'une imagination qui cherchait un peu partout. Et comment auraient-ils réglé cette imagination ? Ne fallait-il pas prévoir tous les cas probables, et même ceux qui ne l'étaient pas? C'est le domaine entier du possible qu'il s'agissait de parcourir et d'explorer. Quoi de surprenant à ce qu'il se trouve parmi leurs inventions bien des invraisemblances et même, tranchons le mot, bien des sottises ?

Oublierons-nous que, chez les Casuistes comme ailleurs, se rencontrent toutes les sortes d'esprits ? Il y a le Casuiste consciencieux qui se ferait scrupule d'omettre la moindre des hypothèses, et qui poursuit les difficultés jusque dans leurs derniers replis ; il y a le Casuiste inventif et prodigue, à qui les conceptions les plus étranges ne coûtent point ; le Casuiste tapageur, qui se plaît à frapper de grands coups pour étonner les gens ; le Casuiste précieux et bel esprit, qui aspire à se distinguer par quelque chose de rare et d'imprévu; le Gasuiste profond, qui perce des ouvertures là où personne n'eût regardé sans lui; le Casuiste contradicteur, qui éprouve le besoin de dire noir là où les autres disent blanc , et qui , pour ne ressembler à personne, inventerait les pires absurdités du monde ; enfin, le Casuiste ergoteur et relors, qui se discute et parfois se réfute

lui-même, pour le plaisir de faire briller sa dialectique. Ou pourrait allonger cette liste : telle qu'elle est, j'y trouve la clef de bien des bizarreries, qui nous choquent ou nous scandalisent dans les ouvrages de casuistique.

On a aussi apporté en faveur des Gasuistes un témoignage qu'il serait injuste de passer sous silence. Il se trouve dans le huitième Discours sur l'Histoire ecclésiastique de Fleury. C'est une remarque aisée à faire que la plupart des docteurs de la morale relâchée sont Espagnols. Fleury en donne une raison, qui est à la décharge des Gasuistes et même des Espagnols. Depuis le treizième siècle, l'Espagne appartient à l'Inquisition. Elle a commencé par en vivre et fini par en mourir. Je ne prétends pas parler ici de l'Inquisition. Il me suffira de rappeler que leprincipal article de son Gode de police était l'obligation imposée aux fidèles de communier. La communion fréquente , et môme très fréquente, était fort recommandée ; la communion au temps de Pâques absolument imposée. ToutChrétien, même leplus souillé de crimes , était obligé de se présenter alors à la Sainte-Table, « de peur, dit Fleury, d'être dénoncé, excommunié, et, au bout de l'an , déclaré suspect d'hérésie ; et, comme tel, poursuivi en justice. » Suspect d'hérésie, poursuivi en justice : les mots sont bénins. On sait ce qu'était la chose. Représentons-nous maintenant un prêtre humain et bon qui reçoit la confession de quelqu'un de ces abominables bandits, gens de sac et de corde, comme il s'en trouvait alors dans toutes les classes de la société, en Espagne et ailleurs. Que faire? Refuser l'absolution, c'est condamner le pécheur, —non plus seulement aux peines éternelles, fort éloignées peut-être , et dont , en tout cas , le pécheur se soucie peu, — mais à des peines très présentes et dont il s'affligerait davantage. Est-ce bien là le ministère d'un prêtre de Dieu? Bienvenu sera le Gasuiste indulgent entre tous qui fournira au confesseur un moyen décent de pardonner. Mais le Gasuiste, de son côté, pour peu qu'il ait d'entrailles, n'ira- t-il pas se creuser l'esprit afin d'en tirer, coûte que coûte et vaille que vaille , un moyen de lever tous les péchés du monde ? Peut-être la Casuistique n'a-t-elle pas beaucoup contribué au salut des âmes. Mais si elle a disputé et arraché quelques corps aux prisons et aux bûchers du Saint-Office, quel philosophe ou quel homme osera lui jeter la première pierre? Nous connaissions déjà bien des sortes de Gasuistes ; Fleury vient de nous en révéler une nouvelle, et qui n'est pas la moins curieuse : le Gasuiste humanitaire.

Reste un grave reproche qu'on ne ménage pas d'ordinaire

aux Casuîstes, et sur lequel il faut bien s'expliquer. Pourquoi, dit-on, touchent-ils à certaines questions malpropres avec une sorte de complaisance? Et l'on triomphe contre eux de leur érudition en matière de vice. Assurément, on n'a pas tort de protester. Encore faut-il voir les choses telles qu'elles sont. Le confesseur est exposé à recevoir bien des confessions : il faut qu'il les comprenne. Or, c'est dans les livres des Gasuistes qu'il va chercher ces connaissances suspectes, mais nécessaires. Puis, que l'on y réfléchisse •• ce que les Gasuistes ont cessé de faire, d'autres le font chaque jour, à qui l'on ne reproche rien : en quoi on a raison. Il existe une science qu'on appelle la Médecine Légale -. ceux qui la pratiquent et l'enseignent sont de fort honnêtes gens, et même des hommes distingués : personne n'ignore quelles singulières questions ils sont à tout propos obligés de discuter et de résoudre. Ge que la médecine légale fait pour nos tribunaux, l'ancienne Casuistique le faisait pour le tribunal ecclésiastique du confesseur. Il n'y a qu'une dilTéreuce entre les deux : c'est que les Gasuistes écrivaient presque tous en latin, tandis qu'à présent on traite les mêmes choses en français. Au reste, la littérature des Gasuistes — c'est là la meilleure apologie qu'on en puisse faire — n'a jamais été une littérature populaire. Les Gasuistes écrivaient pour les confesseurs et les séminaires ; ils écrivaient en latin, et qu'écrivaient-ils? Le BeJiistitiaet Jure. de Molina, G volumes in-f»; la Théologie morale, d'Escobar, 7 volumes in-f°.Garamouel, l'un des plus relàchésd'entreles Gasuistes, a confié ses décisions immorales à la discrétion de 77 volumes, dont 10 in- 4° et 27 in-f°. Le secret sera bien gardé. De bonne foi, quel péril y a-t-il là pour les mœurs publiques et privées ? Depuis tantôt trois siècles nous partons en guerre, à tout propos, contre les Gasuistes. Pourquoi , sinon parce que Pascal les a comme désignés du doigt à notre mépris ? Mais il avait à cela ses raisons, qui ne sont plus les nôtres.

Essayons de nous représenter, en effet, tout ce que la foi janséniste la plus ardente et la plus intraitable peut ajouter à ce sentiment de répugnance qu'un honnête homme éprouve malgré lui pour la casuistique, et c'est alors seulement que nous comprendrons les Provinciales. Quoi ! voilà des religieux qui viennent enseigner que tous les péchés sont véniels, et qu'il n'est

si grave ofTease faite à la loi de Dieu qui ne se puisse, en un certain sens, tolérer et absoudre ? Mais alors tous les pécheurs seront sauvés, il n'y aura plus ici des élus, et là des réprouvés. Que devient le mystère de la grâce? Que devient la religion ellemême , qui ne se prouve et ne se fonde que par ce mystère ? C'est le Christianisme tout entier qui chancelle, et qui succombera peut-être. Mais cette foi que vous trahissez ainsi, s'écrie Pascal, c'est la mienne. Elle m'appartient, non comme à quelqu'un qui l'aurait rencontrée par hasard, mais comme à l'un de ces élus que Dieu , par cette élection même , a distingué du reste des hommes. C'est un don de Celui qui est venu « pour moi, » qui a soiifTert et qui est mort « pour moi; » c'est donc en quelque sorte ma chose et mon bien , et , quand vous y touchez , vous déchirez la meilleure partie de moi-même. — De là, dans les Provinciales, cet accent de haine personnelle, et ce ton, tantôt menaçant et altier , tantôt véhément et enflammé , tantôt douloureux et touchant, selon que le mépris prédomine, ou la colère, ou la pitié.

Avec les Casuistes , le salut devient facile. Or, il faut que le salut demeure difficile. Que dis-je ? il faut qu'il demeure impénétrable à la sagesse humaine, et que la grâce puisse aller frapper ses coups où il lui plaît. Ce ne sont donc pas seulement les excès des Casuistes qui révoltent la foi de Pascal, ce n'est pas la Casuistique seule, c'est tout l'effort de la raison humaine pour rendre la religion claire, simple et aisée. Il y a là comme un Molinisme moral, aussi odieux à Pascal que le Molinisme théologique, parce que, comme l'autre, il veut substituer une fausse clarté à la lumineuse obscurité du mystère.

Là est le lien qui relie l'une à l'autre les deux parties des Provinciales. Dans les trois premières Lettres et dans les deux dernières, c'est la théorie janséniste de la grâce que Pascal défend ; dans tout le reste du Hvre, c'est la théorie janséniste du salut qu'il oppose à la morale courante. Mais en réalité les deux théories n'en font qu'une. C'est le mystère de la grâce qui veut que le nombre des élus soit petit ; c'est ce petit nombre des élus qui fait de la grâce un mystère, et ce dogme, double et un, est tout le Christianisme tel que l'entend Pascal. Les Provinciales en présentent séparément les deux parties. Il restait à réunir ces parties et à montrer comment, en se pénétrant, elles s'expliquent l'une l'autre, et comment elles expliquent la Religion. C'est la tâche que Pascal entreprendra bien' tôt dans son Apologie.

On oppose quelquefois les Provinciales aux Pensées. En réalité, les deux ouvrages se rejoignent : l'un ne fait qu'annoncer et préparer l'autre ; et, dans l'un comme dans l'autre, on trouve Pascal tout entier.

Février ISSl.

Page 1