PASCAL ET LES CASUISTES
Pascal a été cruel pour la Casuistique : il avait ses raisons, que j'examinerai tout à l'heure. Ce qu'il y a de sur c'est qu'il est de mise depuis les Provinciales d'en dire et d'en penser J3eaucoup de mal. L'Eglise elle-même l'a jugée très sévèrement. Les Curés de Paris et de Rouen dès 1657, le Pape Innocent XI en 1G79, l'Assemblée du Clergé de France en 1700 ont condamné dans les ouvrages de Théologie Morale un certain nombre de propositions scandaleuses. Assurément, une cause ainsi décriée, trahie par caux-là même dont elle aurait pu espérer du secours, doit être mauvaise. Elle a pourtant trouvé des défenseurs. Les uns ont prétendu qu'on avait fort exagéré les choses, et qu'il ne fallait pas juger les Gasuistes sur la foi de Pascal, qui les embellit en les citant. De là, d'interminables discussions entre amis et ennemis des Provinciales ; de minutieuses chicanes sur les textes allégués; et, en fin de compte, peu ou point de preuves. C'est à peine si Sainte-Beuve qui doit avoir étudié la question avec soin, a pu relever dans les citations de Pascal une inexactitude de quelque gravité. D'autres ont cherché des raisons de sentiment, et le P. Daniel, dans une page émue, oppose aux railleries de Pascal l'héroïsme des Missionnaires jésuites, qui vont porter la religion chrétienne chez les sauvages d'Amérique, au risque de subir les derniers supplices. Qui le conteste? Mais les Missionnaires ne sont pas des Casuistes, ni les Casuistes des Missionnaires : la vertu des uns n'empêche pas la corruption des autres ; et c'est là, il faut l'avouer, une singulière apologie de la Casuistique. Nous avons failli en avoir deux autres qui, apparemment, eussent été plus piquantes. Les Réponses faites aux Provinciales pa-rlea écrivains de la Compagnie de Jésus n'avaient eu aucun succès, et ne méritaient pas d'en avoir. Les Jésuites s'en rendaient compte : ils songèrent à s'attacher un secrétaire laïque, dont la plume fût plus alerte et plus aiguisée que celle du P. Annat ou du P. Pirot, et ils jetèrent les yeux sur quelqu'un dont on ne s'attendrait pas à rencontrer le nom en pareille affaire, sur Bussy-Rabutin, l'auteur de VHistoire amoureuse des Gaules. Il était précisément détenu à la Bastille à cause de son hvre : on lui lit espérer, s'il voulait bien écrire pour le compte de la Société, la toute-puissante protection du P. Annat, confesseur de Louis XIV. Il commença par accepter; puis, il réfléchit sans doute à l'extravagance d'une pareille aventure, et il y renonça. Mais il y a
mieux : le cardinal Fleury était, à un moment, très animé contre les Jansénistes. Le lieutenant de police Hérault, qui partageait les sentiments de Fleury pour plus d'une raison, flaira un beau coup à jouer. C'est le marquis d'Argenson qui nous le raconte dans son journal. On engagea Voltaire à « écrire pour la cause du Molinisme contre le Jansénisme. » Voltaire n'avait rien à refuser au cardinal. Il se mit à l'œuvre, et commença des « A?iti- Lettres Provinciales. » Mais un jour, il vint trouver M. Hérault, et lui déclara « qu'il ne pouvait continuer, qu'il se déshonorait, étant soupçonné de cela, et regardé comme plume mercenaire, et il jeta son ouvrage au feu^ » Voilà un scrupule mal placé, et Voltaire a eu bien tort de s'arrêter en route. Une apologie des Gasuistes signée de lui! Nul doute qu'elle n'eût été fort curieuse à lire. Puis, quel triomphe pour la mémoire de Pascal, et pour l'ironie des Provinciales^ quelle éclatante justification ! Toujours est-il que la Casuistique attend encore un vengeur. Tout le monde en parle; bien peu de gens savent exactem.ent ce qu'elle est. Voilà la raison de ce déchaînement universel. Si on la connaissait mieux, je ne dis pas qu'on l'estimerait davantage ; mais on serait plus juste pour elle, et on lui pardonnerait peutêtre d'exister. J'accorde volontiers à Pascal que beaucoup des textes qu'il cite, sont ineptes ou odieux, et j'admets sur sa parole qu'il cite exactement. J'accorde à ceux qui, comme M. Paul Bert, ont récemment fouillé les livres des modernes Gasuistes, qu'on y peut trouver tout ce qu'a dénoncé Pascal. Mais je voudrais, abandonnant ainsi à la juste sévérité du public, certaines doctrines des Gasuistes, rechercher ce qu'est et' ce que peut être la casuistique elle-même. Il ne s'agit pas de réhabiliter Escobar ou Garamouel ; je crois qu'on aurait fort à faire pour y réussir. Il ne s'agit pas non plus de plaider pour les vivants en parlant des morts, ni de mêler la polémique courante à une recherche philosophique et morale. Je me propose simplement d'examiner une opinion reçue et de marquer, s'il y a lieu, la place qu'y tient le préjugé. C'est une épreuve qu'il est toujours bon de faire.
1. Journal d'Arfjcns.on, 4 octobi-e 1 Sainte-Beuve, dans une note do 1739. L'anccdolc a été relevée par | 3« édition de Por/-/?oî/a; {III, 141).
Qu'est-ce que la Casuistique? Le nom môme l'indique : c'est, avant tout, l'étude des cas de conscienc<i. Mais alors qu'est-ce qu'un cas de conscience et comment se fait-il qu'il y ait des cas de conscience? Il est difficile de répondre sans entrer daus quelques détails. Tout n'est pas, en morale, aussi clair qu'il semble. Sans doute, la distinction du bien et du mal est assez précise en théorie, et il suffit d'avoir reçu quelques leçons très simples pour savoir ce qui est permis, ce qui est défendu, ce qui est commandé. Mais, dans la vie, les choses ne se passent point comme dans les livres des philosophes. Le mal n'est pas toujours d'un côté, ni le bien toujours de l'autre. Le mal et le bien se rencontrent et parfois se mêlent, tellement qu'il devient difficile de les reconnaître. Ce sont là les petits incidents de la vie morale, qui y jettent de la variété, de l'imprévu, et qui la sauvent d'un grand péril : la monotonie. Toujours est-il qu'avant de s'y engager, on est bien aise d'en connaître un peu les détours. Là me paraît être l'origine d'une casuistique élémentaire, mais indispensable. Au lieu de donner à un enfant de grands précoptes vagues, dont il ne saurait trop que faire le jour où il en faudrait venir à la pratique, on imagine un cas plus ou moins embarrassant qu'on lui propose, et dont on lui laisse chercher la solution. Parfois même une circonstance de la vie réelle sert à exercer son jugement, et devient le texte d'une excellente leçon de morale. La méthode était goûtée des anciens. Xénophon nous raconte dans les premiers chapitres de la CyropécUe, cet aimable roman pédagogique, — qu'on en usait ainsi avec le jeune Gyrus. Un prince a besoin de savoir ce qui est juste et ce qui est injuste. Mais c'est ici que les choses se compliquent. Quoi de plus immuable et tout ensemble déplus varié que le juste? Donnera-t-on au royal élève une définition si rigoureuse qu'elle s'impose absolument à son jeune esprit, et n'y laisse aucune incertitude ? Alors, on a mille chances de lui enseigner une justice étroite, mutilée, et, en somme, injuste. Essaiera-t-on de lui faire saisir les distinctions des philosophes? Qui ne voit le péril? Reste un moyen, qui est de le rend^-ejuge de quelques cas assez simples. Gyrus encore tout enfant, raconte lui même à sa mère et à son grand-père Astyage une aventure de ce genre qu'on lui avait ménagée. « Un jour, dit-il, je reçus des coups pour n'avoir pas bien jugé. Voici quelle était l'alfaire. Un enfant grand, qui avait une petite robe, déshabille un enfant
petit, qui avait une robe grande, lui met la sienne et se revêt de l'autre. Chargé de les juger, je décide qu'il vaut mieux que chacun d'eux ait la robe qui lui va. Alors le maître me frappe, en disant que, quand je serais nommé juge de ce qui convient ou non, il faudrait juger comme j'avais fait ; mais que, puisqu'il fallait décider auquel des deux était la robe, je devais considérer si celui qui l'avait prise de force devait plutôt l'avoir que celui qui l'avait faite ou achetée * . » N'y a-t-il pas là comme la matière d'une Provinciale anticipée? Gyrus, c'est lebonCasuiste, qui n'aime pas à contrarier le pécheur : le maître avec sa férule, c'est Pascal. Gasuisme, tant que l'on voudra; mais casuisme utile, après tout, car Gyrus retiendra désormais la distinction du juste et de l'injuste . J'ajoute : casuisme moral, puisque Gyrus expie, par un petit châtiment, l'iniquité de la sentence. On dira peutêtre qu'avant de juger, il n'est pas mauvais de savoir ce qu'est la justice. D'accord : mais combien de juges, depuis Gyrus, qui l'apprennent en jugeant! Puis, le jugement n'était pas sans appel, et j'imagine que le maître qui a battu Gyrus, a commencé par rendre la grande robe au petit enfant. Quoi qu'il en soit, bien des gens préfèrent cette leçon vivante aux fadeurs académiques delà Morale en action ; et il s'en trouve peut-être dans le nombre qui pensent que la méthode serait bonne à suivre ailleurs qu'en Perse.
Au reste, si la Casuistique s'en était tenue là, personne n'y eût jamais rien trouvé à reprendre. Mais après la Casuistique des enfants est venue celle des grandes personnes ; après la Casuistique de l'ignorance, la Casuistique du scrupule. Celle-là encore n'est-elle pas de tous les tem])s et de tous les pays ? Ce n'est plus le mal qui est en conflit avec le bien. C'est le bien qui s'oppose au bien lui-même, ou le mal qui renchérit sur le mal. On est pressé entre deux devoirs qui vous sollicitent avec une force égale ; on est ballotté entre deux passions qui vous entraînent avec une même violence. Quelque dilemne effrayant comme celui de Hamlet , ou simplement tragique comme celui de Rodrigue, se pose et s'impose à la conscience éperdue. N'estce pas ce que signifie ce mot si souvent cité : « Il est plus difficile à un honnête homme de connaître son devoir que de le faire ? »
La Casuistique apparaît alors; elle creuse et fouille les questions avec une sagacité pénétrante, el; qui ne doit pas craindre