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LÀ RÉVOLUTION DE 1848 LA RÉPUBLIQUE

La Révolution de 1848 - La République

Je suis un habitué des révolutions, ce qui est autre shcse que d'en être l'ami. J'en ai vu cinq ou six. pour le moins. Il y en a deux auxquelles j'ai îoopéré. J'ai vu la révolution de Juillet; mais je l'ai ^u(; à cent cinquante lieues de Paris. J'étais un înfant, assez grand pour avoir des passions, trop jeune pour savoir juger. Je sais que je fus envahi par cette double pensée : accueillir avec joie 89, qui ttoiis revient, éviter à tout prix 98, qui veut revenir.

Cr était la pensée commune autour de moi ; c'est-àlir 3, car il faut être précis, contre 98. unanimité : pour 89, partage. Les légitimistes résistaient éperiûment. Ils étaient en grand nombre dans la petite |il]e où je demeurais ; mais je veux- dire que

mes amis, mes camarades (j'étais alors en rhétorique) étaient des bleus, des amis de 89. La lutte en Bretagne était entre les blancs et les bleus ; ou n'y connaissait pas de rouges. C'était à qui maudirait le plus la Terreur.

A la révolution de Février, j'étais à Paris et j'étais un homme. Je faisais un cours à la Sorbonne comme suppléant de M. Cousin ; et même, dans ce cours, il était question de politique. Mais c'était la philosophie de la politique ; la lutte entre l'autorité et la liberté, à laquelle je ne me mêlais jamais, la lutte entre M. Carrel. M. Thiers et M. Guizot. Je les aimais et je les admirais tous les trois. J'étais plus près de Carrel.

Cousin qui était mon chef hiérarchique, mon seul chef, car il ne souffrait pas de partage dans sou autorité, me comptait comme républicain. Il y en avait jusqu'à deux dans le régiment: Jacques et moi. Il ne s'irritait pas de notre opinion, il en riait plutôt. On est toujours tenté de regarder ses ancieu s élèves comme des enfants. Il est certain que tout se bornait pour nous à lire le National. J'avais pourtant écrit deux articles inquiétants ; l'un où je préconisais le suffrage universel (le suffrage universel à deux degrés); l'autre, où je combattais le monopole universitaire. La liberté d'enseignement ! C'était une grande hardiesse alors de la demander, surtout pour un universitaire. Cela parait si simple à présent !

Je reviens à la révolution de Février. Je fis ma leçon le premier jour de la lutte. Il n'y avait dans la salle qu'un public effaré, très peu nombreux. Nous entendions, par intervalles, des coups de fusil dans le lointain. La plupart des auditeurs disparuîrent avant la fin. Je trouvai les rues agitées : Ibandes d'étudiants dans la rue Saint-Jacques, bandes jd'ouvriers dans la rue Saint-Denis. De temps en Itemps, une vingtaine de sergents de ville débouichaient dun coin de rue, ou une compagnie de [Soldats. Les bandes s'enfuyaient à toutes jambes, [car, dans les émeutes, on ne tire que derrière les jbarricades ou du haut des maisons ; pas de batailles iTangées. Le gros de la population ne croyait qu'à une émeute, à ce qu'on appelle : une leçon au pouvoir. Elle était sympathique à une manifestation ; si elle avait cru qu'on marchait à une révolution, elle aurait reculé avec effroi.

C'était une révolution. Quand on sut que la garde nationale fraternisait avec les insurgés, que la troupe mettait la crosse en l'air, que le roi était parti, que la duchesse d'Orléans s'était en vain présentée avec ses enfants, à la Chambre des Dépu- [tés, le sentiment qui domina dans toute la population fu l'étonnement. On éprouva de la pitié pour h- enfants, de l'admiration pour leur mère; on fut injuste envers le roi. Beaucoup de ceux qui cr aient contre lui ne lui reprochaient au fond du cœur, sans en avoir la claire conscience, que »|«!tre vaincu. Presque tout le monde avait peur, et

on lui en voulait d'être cause que tout le monde eût peur.

Peur de quoi ? De la République ? Non, pas trop. Du socialisme. Les socialistes criaient sur les toîts qu'ils étaient les véritables victorieux. Il semblait que des sectes sortissent de dessous terre. La veille, on en riait presque; après la bataille, elles faisaient trembler. Les quelques rêveurs qui avaient tant de peine à faire végéter un pauvre journal, se trouvaient tout à coup à la tête d'une armée, parce qu'il suflit, pour avoir une armée, d'être fort ou de le paraître. Il est très vrai que Proudhon, Pierre Leroux, Considérant, Raspail, Gabet différaient autant entre eux qu'ils différaient de nous ; mais le public les confondait tous ensemble sous le terrible nom de socialistes ; et socialiste signifiait, pour le gros public, guerre à la religion, à la famille et à la propriété.

Bien des choses qui paraissent toutes simples aujourd'hui, et qui sont passées dans nos lois et dans nos mœurs étaient alors de terribles épouvantails. Les socialistes, d'ailleurs, ne nous prenaient pas par insinuation ; ils brutalisaient l'opinion : ils se faisaient effrayants, de propos délibéré. Ce fut leur force pendant la bataille et leur faiblesse le lendemain.

Ce qui frappait surtout les esprits, c'était un grand sentiment du vide. Oii allons-nous ? Qui nous conduit? L'idée et la force manquaient en même temps ; l'idée plus encore que la force. Le besoin d'une force ne devint irrésistible que huit mois plus

tard ; au commencement c'était l'idée qui manquait. On avait peur à la fois de la Terreur et du néant moral. On voyait devant soi Quatre-vingt-treize sans Robespierre ! Le Quatre-vingt-treize de Chaumette !

j Je me rappelle avec quelle anxiété on attendait Ile Moniteur en Avril 1848. On se jetait sur tous les journaux ; mais pour celui-là, on se battait à qui (l'aurait le premier. C'est qu'il nous apportait la vie ou la mort. Il débutait chaque matin par une série de décrets presque toujours imprévus, quelquefois insignifiants et souvent d'une importance à faire firémir. 11 nous apporta un jour le suffrage universel direct. Ce décret là était dans lair depuis le commencement. On se disait : Nous allons au suffrage universel. Mais serait-ce le suffrage universel sans condition ni restriction? Suffirait-il d'être Français, d'avoir vingt-et-un ans et de n'avoir pas été condamné à la dégradation civique ? Songez qu'un mois auparavant, nous faisions articles sur articles, discours sur discours, processions sur processions pour obtenir l'adjonction des capacités. Le gouverne aient provisoire ne se crut autorisé à exclure personne. Il décida que le scrutin serait ouvert dans chaque commune et que tout habitant pouvant justifier de son âge et de sa nationalité serait admis à voter.

Nous voilà donc souverains. Et nous allions, le mcis prochain, exercer notre souveraineté. Nous ne onspas, comme aux élections précédentes, les

gijTions pas, co

riches se rassembler en petit nombre, pour se donner un délégué, qui devenait aussi le nôtre, par une fiction audacieuse. Nous choisirions nous-mêmes notre représentant; ou, si vous voulez, nous serions enfin représentés nous-mêmes ; car jusqu'à ce moment, il n'y avait eu de représentés que les riches. Eux seuls avaient des droits dans notre pays commun. Nous étions faits pour subir passivement leurs volontés. Cette oligarchie disparaissait sans laisser de traces.

Et non seulement tous les Français étaient électeurS;, mais ils étaient tous éligibles. Nous pouvions prendre notre député sur les bancs de l'école, sous prétexte que ceux qui sont bons pour être soldats sont bons aussi pour être législateurs. Un fameux prétexte ! Il faut être dans la politique pour trouver de l'analogie entre la capacité de charger un fusil et celle de voter le budget. Mais, précisément, nous étions tous dans la politique. Nous y étions jusqu'au cou. Les femmes, les enfants, faisaient de la politique du matin au soir. Il se trouva sur-le-champ que le maître avait son candidat, et que le domestique avait le sien. Les domestiques ne s'appelaient plus les domestiques; ils s'appelaient les gens de maison. Ils ne jugèrent pas à propos de relever leur ancien titre d'officieux. Ils eurent leurs clubs, leurs orateurs, leurs favoris. On me dit qu'il y avait dans mon quartier un orateur des gens de maison qui aurait été député s'il avait voulu, mais qui aimait mieux rester cuisinier.

' )n aurait cru que les gens de maison seraient démocrates. Pas du tout. Ils étaient aristocrates décidés. Il parait que leur métier a du bon. et ils ne voulaient pas risquer de le perdre en favorisant les doctrines égalitaires. Au contraire, les professeurs jetaient très avancés, parce que Tibérius Gracchus... Ds eurent dès les premiers jours un club à la Sorbonne, où ils donnèrent des leçons de démagogie. J'y entrai un jour avec Saint-Marc-Girardin, pour 'voir comment cela se faisait. C'était la salle même cil nous faisions nos cours trois mois auparavant. Le président trônait dans la chaire du professeur. C'était Philippe Lebas, qu'on croyait alors réservé à la plus haute destinée. L'orateur qui s'époumonait vis-à-vis de lui, et qui était un savant illustre, proposait en ce moment à l'assemblée d'accepter le passé de Quatre-vingt-treize. Je vous étonnerais bien si je le nommais. Il a été depuis sénateur, je ne sais pas s'il n'était pas déjà membre de l'Institut. En tout cas, il l'a été. C'était un excellent homme, qui était grisé par les cris qu'il entendait et le spectacle qu'il avait sous les yeux .

Il y avait un club partout où il y avait une salle capable de contenir vingt personnes. C'était comme cela àParis, oùjétais: jecroisqu il en étaitde même jusque dans les villages. Une femme du Moustoir disait à ma mère en lui parlant de ce temps-là :

— Nous allions chercher nos hommmes au club, comme nous allions auparavant les chercher au cabaret.

Que pouvait-on bien dire dans le club du Moustoir ?

A Paris, chaque quartier avait sa couleur. Le rouge dominait. On se tenait en général dans les nuages. Les socialistes eux-mêmes demandaient une république sociale, mais sans savoir exactement ce que c'était. Le décret qui convoquait « la France dans ses comices » rendit les discussions un peu plus intelligibles, parce que les candidats se montrèrent aussitôt. La plupart remplacèrent les programmes par des dates ou des noms propres. Celui-ci acceptait le passé de 93. Celui-là était si attaché à 89, qu'il était prêt à mourir plutôt que d'aller jusqu'à 90. Il y en avait qui se proposaient de continuer Bailly, ou Lafayette. Ils étaient peu populaires. Lafayette était la liberté des deux mondes : mais il était aussi la meilleure des républiques. Danton fit en quelques jours une fortune prodigieuse, (^uant à Robespierre il se présenta surtout sous le nom de Maximilien, et chercha à se faire une situation par ses gilets, sans y parvenir. Des cris s'élevèrent de tous côtés, et surtout du côté des gens qui n'étaient affiliés à aucun club, pourdemander une direction. Le gouvernement provisoire offrit la sienne : Ledru-Rollin lit une circulaire qui sentait son dictateur d'une lieue. Fi donc ! Des candidats officiels ! Il n'aurait plus manqué que cela. On imagina un club des clubs où chaque club fut représenté par des délégués. Il siégea sur le boulevard, à l'endroit où trône à présent la Ménagère. Il prit ouvertement la direction des

élections, c'est-à-dire qu'il étudia, sur commande, le passé des candidats qui s'oftraient, etquileut des assortiments de candidats à offrir aux communes qui n'avaient pas d'hommes d'Etat sur leur territoire. Il faisait aussi des instructions, des circulaires que le gouvernement, mieux avisé, substituait aux siennes. Vous entendez bien qu'il n y perdait irien, mais nous disions tous : « Le gouvernement s'abstient sur toute la ligne. Voilà enfin les élections libres ! »

Je partis assez tard pour les Côtes-du-Nord, où ma campagne pour la succession du Général Thiard m'avait donné quelque notoriété. Les anciens députés libéraux du temps de Louis-Philippe avaient pris la tête du mouvement ; mais comme le nombre des députés était triplé, il y avait place pour des nouveaux. Glais-Bizoin, qui dirigeait toutes les opérations, me fit savoir que je serais agréé par le comité de Saint-Brieuc, si ma candidature était admise par le club des clubs de Paris, siégeant à la Ménagère. Je me récriai contre cette exigence.

— Vous, Bizoin, vous me connaissez depuis vingt ins . Là-bas, personne ne me connaît.

Mais Bizoin avait une consigne, qu'il s'était ionnée lui-même, et à laquelle, par conséquent, il 8tait forcé de se soumettre.

J'écrivis donc de là-bas à ma femme de se procurer la liste du club des clubs et de voir s'il y aurait làiec ans quelques noms de connaissance. Elle tomba i'abord sur Baroche, qui était notre parent. Mais il

lui dit, quand elle fut le voir, que j'étais trop réactionnaire ; que son patronage, s'il me Taccordait étonnerait ses amis de Paris, et ses amis des Gôtesdu-Nord, où, du reste, il ne connaissait personne, Elle chercha encore, et trouva Philippe Lebas Comment n'y avions-nous pas pensé ? Philippe Lebas la reçut avec cordialité. Il m'aiderait de toul son pouvoir. Par malheur il était président et ne pouvait me servir officiellement de parrain. Maii j'avais des parrains tout trouvés dans Quinet & Michelet, tous deux membres du club. Elle hési à aller les voir ? Il les verrait pour elle. Que ferait-il pas pour moi, qui étais son ami et son élève' Il les vit effectivement, et ils consentirent de meilleure grâce du monde.

Voici en quoi consistait ce parrainage. Il y avai à la Ménagère, dans la salle des pas-perdus, di pancartes affichées derrière un treillage comme le bans de mariage à la porte des mairies. « Jules Simon, professeur à la Sorbonne et à l'Ecole normale. Parrains : MM. Michelet et Quinet ». On restait huit jours ainsi affiché ; après quoi, s'il ne se produisait pas d'opposition, on était candidat du club des clubs sans autre formalité. Bizoin n'eut plus rien à dire quand j'eus passé par cette épreuve. Je devins candidat régulier dans le département des Côtes-du-Nord.

Ma situation s'améliorait, mais elle était loin d'être bonne. Ma famille était très connue, et j'ose le dire, très aimée dans la petite ville d'Uzel. et

j'étais moi-même connu dans l'arrondissement de Lannion où j'avais fait une candidature ; mais dans le reste du département, personne n'avait entendu parler de moi. A Guingamp, àSaint-Brieuc, à Dinan, mon nom était parfaitement ignoré. On disait de

i moi : « C'est un étranger. » suivant la doctrine de l'abbé de Kéroal qui soutenait que je n'étais pas breton parce que j'étais de Lorient. Un autre malheur beaucoup plus grand, c'est que j "étais professeur de philosophie. On ne savait rien de moi excepté cela ; mais cela, c'était l'abomination de l'abomination. Un professeur de philosophie était nécessairement un ennemi de la religion !

Que veut-il ? De quel front cet ennemi de Dieu

Vient-il infecter Tair qu'on respire en ce lieu ?

En revanche, je marchais de victoire en victoire.

Le plus éloquent de beaucoup parmi les autres

candidats était Glais-Bizoin, qui ne l'était guère.

. Mes ennemis eux-mêmes venaient m'écouter, non comme républicains, mais comme dilettantes. Il m'est arrivé d'avoir des succès, je dis de très grands succès, devant mes auditoires de Bretons bretoniiants.

Et d'abord je veux vous conter mon aventure de Saint-Michel-en-Grève, ou de Plestin. On m'y avait c onvoqué huit jours à l'avance ; on y vint de toutes les communes ; il y avait bien six mille électeurs debout en plein vent, serrés les uns contre les autres, f.yant tous à la main leur pen-bach (bâton à tête

^tu bâton à casser une tête). Le cimetière et les

quatre rues qui l'entourent, et qui forment tout le village, disparaissaient sous les chapeaux des paysans, et les paysans eux-mêmes disparaissaient sous les énormes bords de leurs chapeaux plats. On me fit parler par la fenêtre de la mairie, située au premier étage d'une maison qui avait un cabaret au rez-de-chaussée. 11 me sembla que je parlais à des chapeaux. Je parlai peu, et criai ferme. Quand j'eus fini, je me sentis enlevé de terre et serré, non pas comme dans un étau, mais dans une quantité d'étaux qui se renouvelaient indéfiniment. C'étaient mes auditeurs qui m'embrassaient et me portaient en triomphe. Je me trouvai dans la rue, sans que mes pieds eussent touché une marche de l'escalier ; et toujours dés poignées de main et des embrassades. J'appris par expérience que nos compatriotes des campagnes ont la barbe plus dure que les citadins. Nous avions attaché nos chevaux à la porte du Cheval-Blanc, au tournant du cimetière. Dépasse, qui dirigeait le mouvement, nous fit mettre en sellej et partir au grand galop, sans tenir compte de la| foule. Je vis plusieurs personnes tomber. Dépasse ne sourcillait pas. « Ils se ramasseront », disait-il. , Ils mirent leurs sabots dans leurs mains pour courii plus vite et nous suivirent pieds nus jusqu'au baS d'une colline, toujours criant des vivats en moi honneur. Là, le défaut de respiration les obligea de" s'arrêter, et, la colline franchie, nous nous trouvâmes seuls enfin entre Lanionnais. Nous étions bien une dizaine.

— Eh bien, dit Dépasse en s'essuyant le front, j'espère que vous êtes content?

Je fis le modeste.

— Oh ! dit-il, on ne reçoit pas une ovation comme celle-là sans sentir quelque chose. Allons, avouez, dit-il. Ce sont des paysans, mais ce sont des hommes.

Je finis par convenir de quelque chose.

— Eh bien, dit-il, nous étions là six mille, n'estce pas? Excepté nous dix. et trois autres que je pourrais nommer, personne, entendez-moi bien, personne n'entendait un mot de français. Tous ces applaudissements vous ont été donnés de confiance.

C'est le plus grand succès oratoire de toute ma vie.

Nous repartîmes pour Lannion en éclatant de rire. Au club du soir, (il n'y avait pas de soir sans clab), nous régalâmes nos amis de cette historiette.

Nous étions dans Tenfance de l'art. Le préfet et ses fonctionnaires soutenaient notre liste. Nous ne savions que taire des discours (ceci me regardait presque seul,i et visiter chez eux les hommes influents de chaque commune. Les affaires allaient bien ; j'étais le seul menacé, mais je l'étais terriblement. Voici un exemple du zèle qu'on déployait centre moi.

Le comité directeur (c'est de Glais-Bizoin que je psrle; nous convoqua à Saint-Brieuc pour exposer contradictoirement nos principes .

La réunion eut lieu dans la chapelle du collège.

Je crois, sans en être sûr, qu'elle était présidée par Duportal du Goasmeur, dont le frère était colonel dans la garde impériale. Glais-Bizoin, comme candidat, ne pouvait faire partie du bureau. On plaça une table sur les marches de l'autel, qui lui-même fut couvert d'une tenture. Derrière cette table se trouvaient ceux que je pourrais oppeler les examinateurs, et qui m'inspiraient une peur affreuse. La chaire à prêcher servit de tribune aux orateurs. Ce fût, dès le lendemain, et tous les jours suivants, une tempête contre moi dans les journaux réactionnaires. Pourquoi contre moi? Je connaissais à peine les membres du bureau, qui étaient les amis très intimes des autres candidats. Ils ne m'avaient pas averti de leur projet ; je ne lavais appris que par le bruit public comme tout le monde. Je parlai à mon tour quand on m'appela, et n'eus, pendant la séance, aucune communication avec les meneurs. Mais on savait d'avance que les autres seraient élus; ma défaite aurait été considérée par la réaction comme une compensation de l'élection du reste de la liste. Et puis, par-dessus tout, n'étais-je pas philosophe? Un philosophe seul pouvait avoir l'idée d'une telle profanation. Il avait transformé la chapelle en salle de club, la chaire de vérité en tréteaux] Que faisait-on de plus en 98? On allait revoir La France allait être livrée par moi au pantht isme.

La séance, dont il faut bien dire un mot fut assea

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curieuse. Le bureau était dans le plus grand embarras. Aucun de ses membres n'avait jamais assisté, à un club. Vingt-quatre candidats étaient présents, et avaient tous demandéjla parole. Allaientils faire vingt-quatre discours? Le président proposa de faire rédiger par le bureau un questionnaire sur lequel chaque candidat répondrait en une seule phrase, et, en quelque sorte, par oui ou par non. Je ne réclamai pas, quoique je perdisse tous mes avantages par l'adoption de cette proposition. Chose conclue. On nous fit tirer au sort. J'eus la chance d'avoir un des derniers numéros.

On appela donc celui qui avait le n" i, et on le lit monter dans la chaire. Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, je crois qu'il connaissait le formulaire à l'avance, et que la même cervelle avait préparé la question et la réponse. Le président commença solennellement :

— Acceptez-vous la révolution qui vient d'avoir lieu ?

Je craignis un moment qu'il ne dise :

— Acceptez- vous le passé de 93?

Mais non, 98 n'était pas en faveur dans cette assemblée. Tous les spectateurs, ou à peu près <îtaient républicains ; mais si on avait un peu essuyé leur visage, on aurait trouvé, sous leur maquillage l'épublicain. la figure d'un orléaniste. Je ne veux ])as dire par là qu'ils n'étaient pas sincères. Ils l'étaient. Ils acceptaient la révolution, parce qu'il aurait fallu une seconde révolution pour se débar-

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rasser de celle-là ; mais beaucoup J'entre eux regrettaient que la révolution eût été faite.

Le président continuait :

— Acceptez-vous le suffrage universel ?

Et le candidat répondait :

— Je l'accepte avec transport.

Là-dessus, les applaudissements éclatèrent dans toute la salle, nourris et redoublés ; je vous fais grâce du reste de la liste.

Il y avait pourtant une question captieuse, qui mérite d'être relevée. On demandait : « Que pensez-vous de la circulaire de Ledru-RoUin ? ».

Vous connaissez cette circulaire, qui fit scandale à Paris, et qui déplut encore davantage à Saint- Brieuc, où l'on n'aimait pas les jacobins. Mais quoique tout le monde fût contre cette malheureuse circulaire, le préfet, (un préfet de Ledru-Rollin) ne pouvait pas l'abandonner publiquement. Il y avait une mesure à garder. Que faire ? Je vois d'avance ce que vous me direz : on pouvait supprimer la question. Mais non ; vous n'y êtes pas. Cette question-là était, en avril 1848, la question brûlante ; c'était la seule question du programme ; les autres questions n'étaient auprès de celle-là que des banalités. On eut un trait de génie, on mit dans la bouche du candidat ces paroles : « Je la trouve inopportune ». Il était prophète sans le savoir. Il faut croire qu'elle n'était qu'inopportune, puisqu'elle devait être vingt-cinq ans plus tard, très opportune. Mais inopportune voulait dire, ce jour-là, embar-

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rassante. Elle embarrassait le préfet, le candidat, le bureau et l'auditoire. On lui dit son fait résolument ; et tout le monde applaudit ferme, se sentant soulagé, et croyant avoir montré un noble courage.

Vous allez dire que vous n'avez pas besoin de savoir le reste de la séance parce que toutes les déclarations ont dû se ressembler. Mais elles se ressemblèrent beaucoup plus que vous ne le pensez. Nos examinateurs, peu ferrés sur les secrets de la mise en scène, n'avaient pas prévu cet effet-là. Le second appelé, soit qu'il eût été dès le principe mis dans le secret, soit qu'il eût une excellente mémoire, répondit mot pour mot comme le premier appelé, et de même tous les autres à la queue-leuleu.

Le public, de son côté, joua sa partie en brave. Il applaudit la vingt-quatrième déclaration avec la même ardeur que la première, aux mêmes endroits, sans faire acception des personnes, comme un orgue dî Barbarie bien monté, qui répète toujours les mêmes sons avec une implacable fidélité. Je vous prie de croire que je ne déparai pas le concert, et qie je trouvai, comme mes collègues, la circulaire de Ledru-Rollin inopportune. J'en demande pardon à la mémoire de George Sand. Nous fûmes tous di.'clarés admis à concourir, et les journaux du d<îpartement purent dire : « La parole est à la France ».

La France, dans le département des Côtes-du- Nard, donna un bill de complet assentiment au

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gouvernement provisoire. Notre liste fut votée tout entière aune immense majorité.

C'était, en somme, une très bonne liste, composée de très honnêtes gens, très français et très bretons, qui montrèrent beaucoup de courage dans les journées difficiles. L'élection avait eu lieu sans le moindre trouble, sans le moindre scandale ; il n'y eut aucune réclamation inscrite au procès-verbal. Le département des Côtes-du-Nord est au rang de nos départements les plus patriotes. Je le regarde, pour ma part, comme mon pays d'origine et mon port d'attache, parce que c'est lui qui m'a introduit dans la carrière. Presque tous mes collègues de ce temps-là sont morts. Ils étaient restés mes amis ; et les rares survivants de cette époque, élus ou électeurs, sont restés mes amis jusqu'à la fin.

Quand l'assemblée issue du suffrage universel se réunit en 1848 dans la salle de Carton qu'on venait de construire pour la recevoir, ce fut une grande joie et un grand soulagement. Du 24 février au 4 mai, il n'y avait guère plus de deux mois, mais que de proclamations, de malédictions et de chansons on avait entendu pendant ces deux mois ! Que de peurs on avait eu, et quelles peurs ! Les 900 députés qui sortaient de tous les estaminets de la France paraissaient des sauveurs. On se précipitait pour les regarder avant de pouvoir les entendre.

Il y avait, comme premier spectacle, la salle de Carton qui ressemblait à s'y méprendre, à une ha-

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raque de la foire. On y était assez bien, pourvu quon n'eût pas peur des courants dair, et d'ailleurs tout le monde disait : « C'est pour un mois ou deux ».

Les tribunes furent envahies aussitôt que les portes furent ouvertes. La salle était déjà pleine. Les nouveaux étaient pressés de parader en législateurs. Ils passaient devant la tribune aux harangues en lui jetant des regards d'envie. L'oserai-je ? Le pourrai-je ?

Nous eûmes, à l'ouverture de l'Assemblée, un de ces grands spectacles qui ne s'effacent plus dans ; l'esprit de ceux qui en ont été témoins. On coudoyait là des hommes qui ont joué un grand rôle dans rhistoire politique ou dans l'histoire des idées : ^'ictor Hugo, François Arago, Quinet, Louis Blanc, I.edru-Rollin, le général Cavaignac, le maréchal ^eaud, Thiers, Berryer, Rémusat, Montalembert. , . pourtant ce fut le jour de Lamartine. Celui qui lit Napoléon III n'entra que plus tard dans l'Assemblée, mais, quand il eût été là, c'est pour Lamartine, et pour Lamartine seul, que l'Assemblée avait des yeux.

Nons étions tous arrivés de bonne heure dans la salle de Carton. On se montrait les anciens que le saff'rage universel avait conservés et les nouveaux qu'il avait été chercher dans les ateliers ou dans les clubs: Lacordaire dans sa robe de moine, nos trois évêques, notre esclave noir. Le vieil Audry de l'uyraveau, qui présidait par le bénéfice de l'âge. i 33

avait beau remuer sa sonnette, il ne parvenait ni ;i nous faire taire, ni à nous faire asseoir. Quand tout à coup les huissiers se mirent à crier : « Le Gouvernement provisoire ! » Cliacun fut assis et unirt en un clin d œil.

Le gouvernement s'était environné de ses minis très, et des colonels et lieutenants-colonels de I » garde nationale. Tout cet état major trouva plac dans l'hémicycle et dans les couloirs des deux côt( s de la tribune. Les membres du Gouvernemeiil étaient en habit noir, avec la ceinture tricolore. Uu décret publié deux ou trois jours auparavant leur avait attribué un uniforme, l'habit bleu barbeau à boutons d'or, le gilet blanc à la Maximilien et le chapeau à haute forme se rétrécissant par le haut. Cette résurrection des modes de 1798 avait paru àj tout le monde ou enfantine ou menaçante. On pensait généralement que c'était quelque invention dej la troupe de Louis Blanc ou de Gaussidière. Ils fu| rent, en effet, les seuls avec Ledru-RoUin, à revêt ce costume. Il aurait fait beau voir Lamartine Arago déguisés en montagnards.

Ce ne fut, ce jour-là, qu'une présentation, car fallait avant tout procéder à la vérification des pouj voirs, et les ministres ne rendirent leurs compt qu'à la séance du 8. Ils furent tous applaudis, maf quand Lamartine parla à son tour comme ministi des affaires étrangères et se félicita de paraîtl devant le pays « les mains pleines d'alliances pures de sang humain », les applaudissements furei

tellement bruyants que la salle en fut comme ébranlée.

Les nobles vers, qui avaient renouvelé en France le culte de l'idéal, comptaient pour beaucoup dans l( s causes de cet enthousiasme. Je crois même que sa personne y contribuait. C'était alors un homme do cinquante-huit ans à qui on en aurait donné tout au plus cinquante, grand, mince, élancé, d'une tournure aristocratique, d'une figure noble, couronnée par une forêt de cheveux grisonnants, qui avaient été autrefois d'un blond un peu ardent et avaient fait la joie des demoiselles d'honneur dans les salons de la duchesse de Berry. Il n'y avait pas une tache sur sa vie, et ses fautes politiques elles-mêmes étaient de celles qu'on aime, parcequelles viennent d un beau sentiment.

Cet ancien légitimiste s'était converti peu à peu aux idées démocratiques^ mais on savait qu'aux jours mêmes de sa fidélité aux principes monarchiques, il avait toujours été ardemment attentif aux b«;soins et aux droits du peuple. Quoiqu'il ne fût à aucun degré un sectaire, c'est pour lui que le nom de socialiste avait été créé. Après as'oir été l'idole des femmes dans sa jeunesse, puis le modèle et le pi'incedes poètes spiritualistes, il avait maintenant les ardentes sympathies de tous ceux qui aimaient le peuple et la liberté.

A la diftérence des autres popularités dont j'ai été le contemporain et le témoin, celle-ci était mê-

Mde tendresse. Je me trouvai placé immédiate-

ment derrière lui à la grande fête républicaine qui eut lieu sur l'Esplanade des Invalides, et je vis pendant plus d'une heure des députations lui apporter des couronnes, des femmes se jeter sur ses mains pour les baiser. On peut dire que l'ovation qu'il reçut le 4 iin^ii dans ^Assemblée nationale dura quatre jours, car les cris et les applaudissements se renouvelaient chaque fois qu'on l'apercevait. Quand il lut son rapport, le 8 mai, les acclamations furent si prolongées qu'il craignit de ne pas pouvoir terminer sa lecture et fut obligé de demander grâce.

Faut-il l'avouer ? L'émotion qu'on ressentit dans . cette grande journée venait en grande partie de lai peur qu'on avait eue. Quand l'Assemblée déclarai que le Gouvernement avait bien mérité de la Patrie, elle le remerciait, non de ce qu'il avait fait, mais de ce qu'il avait empêché de faire. Elle se félicitait, comme autrefois Sieyès sous la Terreur, d'avoir vécu. C'est surtout à Lamartine qu'elle attribuait son salut. C'est lui, par l'éloquence de sa parole et par l'éloquence aussi de son caractère, qui avait, à lui tout seul, contenu les mauvaises passions et dirigé toutes les ardeurs vers le bien. Il avait joué, dans notre siècle prosaïque, le rôle d'Orphée et de Tyrtée. Je ne sais s il y a, dans l'histoire, un autre exemple de cette royauté et de cette fascination.

Tel était Lamartine en 1848. Il faut rapprocher ces souvenirs de ceux de ses dernières

années pour comprendre ce que valent les enthousiasmes des foules.

Lamartine jetait un tel éclat qu'on n'apercevait aucun de ses collègues dans lombre où il les reléguait.

On se montrait de tous côtés les célébrités. Me croirez-vous si je vous dis qu'on ne regardait pas beaucoup Béranger avec la fleur des champs à sa boutonnière, et Victor Hugo, en habit, dès le matin, et en cravate de soie blanche? On répétait les noms des généraux parce qu'il y avait des batailles dans l'air !... le père Bugeaud avec sa casquette, Lamoricière, Bedeau, Changarnier ; les grands hommes du règne de Louis-Philippe étaient assez dédaignés.

Quand Thiers arriva au bout de quelques semaines, il fut accueilli parles railleries du public. Le jour de l'ouverture on disait : y aura-t-il des paysans ? Il n'y en avait pas. Tout ce qu'on pouvait montrer en ce genre était Soubigou, qui pouvait passer pour un bourgeois, quand il ôtait son chapeau. Il n'y avait pas non plus de blouse. En revanche on possédait un nègre et deux mulâtres. Le nègre était un esclave qui était devenu, à la même heure, homme libre et membre de l'Assemblée souveraine.

Caractère particulier : beaucoup de prêtres. Le piètre était bien accueilli dans ce moment-là, ce qui m fut pas très long. Il y avait Tévêque Parisis, qui acquit de la célébrité par ses livres; l'évêque Fayet, !n acquit par ses bons mots, et l'évêque Le Gra-

verend, qui n'en acquit point du tout ; l'abbé Le Blanc, l'abbé Fournier, qui devint évêque de Nantes, d'autres abbés ; l'abbé de Lamennais, qui avait promis autrefois aux philosophes de leur montrer ce que c'est qu^un prêtre ; prêtre à outrance pendant une partie de sa vie, absolutiste et ultramontain puis républicain, démocrate, déclassé, isolé, ih trouvant plus de place ni dans l'église ni dans la république; non loin de lui, son ancien ami, son élève, Lacordaire, en ample robe blanche de dominicain, le favori de la foule, pendant les huit jours qu'il resta là ; moins choyé par l'Assemblée que par les passants, et qui eut, comme Béranger, le bon esprit de se retirer à temps. j

Une grande attractionencore, c'étaient les socialis- j tes, Pierre Leroux, Considérant, Proudhon. }|

Pierre Leroux, tout gras, tout rond, tout bouffi, '; tout rouge, enveloppé dans une vaste redingote à 1 longs poils, la tête couverte d'une chevelure touffue : et inculte, semblable à un homme des bois, qui avait ; plus d'esprit dans son petit doigt que dix représentants dans toute leur personne, et qui fut, dès le^ premier jour, l'objet et le texte de toutes les plaisanteries.

Considérant, plein de bon sens et de calme, qui] cessa d'être populaire dès qu'il eiit fait coraprendrej qu'il était raisonnable.

Proudhon, auquel on supposa sur le champ une! sorte de toute puissance pour le mal.

Proudhon était une force. Très peu de personne

c onnaissaient ses livres, même de nom ; on convenait seulement qu'ils étaient très forts. Il avait l'art des formules saisissantes; c'est avec cela qu'il fit sa • réputation. Il y en a deux qu'on se rappellera tou- ' jours : La Propriété, c'est le vol, et Dieu, retire-toi ! (♦ Pour avoir écrit ces deux mots, il fut sacré principal ennemi de la propriété et de Dieu.

Sa situation fut immense. Elle était faite de la colère des uns et de l'admiration des autres. La colère de ses ennemis le grandissait plus que l'admiration de ses amis. Il n'avait pas à son service, comme Pierre Leroux, un flux de paroles interminable. Réservé et taciturne, il parlait rarement à la ti'ibune, et je crois qu'il lisait ou récitait. Ses mots étaient préparés. On tremblait en lécoutant: « Ceci tuera cela ».

Il se plaignait de faire peur. C'était en grande partie sa faute. Comme Baroche lui disait avec politesse :

— Vous, monsieur Proudlion, qui ne croyez pas en Dieu...

Il répondit d'un ton bourru :

— Qu'en savez-vous ?

Il protestait aussi contre ceux qui prétendaient que la formule célèbre : « La propriété, c'est le vol », impliquait la négation de la propriété.

Il était très lié avec Charles Beslay, qui avait été

aAec moi député des Côtes-du-Nord, et dont j'étais

If mi. Je ne lui connais d'autre liaison que celle-là,

^■||on intimité avec M. Langlois ; il était le premier

388 PREMIÈRES ANNKKS

à rire de son armée, qui était composée de Greppo, comme celle de la Grande-Duchesse était composée de Kopp. Au surplus je l'ai à peine connu, et je n'étais pas au courant de sa vie privée. Il désira me connaître sous l'Empire, à une époque où nous étions, lui et moi, ce qu'on appelait alors des pros- ^ crits de l'intérieur. Charles Beslay nous invita à dîner chez lui, rue de la Cerisaie, auprès de l'arsenal. Nous étions quatre : Proudhon, Charles Beslay, André Gochut, qui a été depuis directeur du Mont- .{ de-Piété, et moi. Nous parlâmes longtemps du sort des ouvriers. Cochut défendit, avec son talent ordinaire, la thèse de la participation aux bénéfices. Proudhon et moi, nous étions surtout préoccupés du travail des femmes et de la situation des ouvriers devenus invalides. Nous fîmes la remarque que no vues ne différaient pas du tout sur le mal et qu'elle ne différaient pas beaucoup sur le remède en ce qui concernait les femmes. Proudhon me dit en riant sur la fin de la soirée :

— Si Piétri sait que nous sommes ici tous les deux, il va croire que nous complotons.

C'est la seule fois que je l'ai vu dans l'intimité. Beslay me dit après son départ que je l'avais un peu intimidé. Nous en rîmes de bon cœur. Je n'étais pas moi-même trop à mon aise avec lui. Cela me fit penser à la scène des deux ours, dans I'Om/'s et le Pacha. ■

Jamais il n'y eut curiosité plus ardente que celle qui poussait les Parisiens à se rendre aux premières

séances de l'Assemblée nationale : jamais il n y en eut de plus légitime.

L'Assemblée était chargée de faire une constitution, et, avant de l'avoir faite, de légiférer et de gouverner tout à la fois. Elle était, au pied de la lettre, toute puissante. Le sort de la France dépendait de la majorité qui se formerait dans ce monde inconnu et nouveau.

A peine la séance était-elle ouverte, j'allais dire, à peine le rideau était-il levé, que tous les spectateurs étaient debout dans les tribunes, la plupart avec des lorgnettes, pour dévisager les représentants. On passait sur le fretin, mais on désignait à haute voix les célèbres :

Voilà Bugeaud !

Voilà Lamoricière !

\ oilà Lamennais !

Lamennais ! Quel homme plus fait, par sa destinée, pour attirer le,s regards dans un moment pareil ! Il ne payait pas de mine. C'était un petit homme chétif. plus petit et plus chétif que Littré. vêtu de noir, avec ces habits que portent les anciens piètres, comme s'ils sen étaient donné le mot, et qui les fait reconnaître au premier coup d'œil,; une figure plutôt laide que belle, maigre, allongée, pâle, avec un long nez et des yeux troublants. Il siégeait à la Montagne : et lui-même, à peine en place, il s'armait d'une lorgnette et ne cessait de regarder, tantôt les tribunes, tantôt ses collègues. Il était eul; je veux dire qu'on comprenait en le regar-

SgO PREMIÈRES ANNÉES

dant, que personne ne lui adresserait la parole, et que si on lui parlait, il ne répondrait que par nécessité. Il y avait sur lui comme une sorte de majesté sombre qui l'ôtait de la communion des autres hommes.

Cet isolé, envoyé là par le suffrage universel, presque sans l'avoir demandé, élu comme jacobin et libre penseur, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre, avait été légitimiste, catholique, prêtre ultraraontain et chef du parti ultraraontain, plus catholique que l'Eglise et plus papalin que le pape. A présent, n'ayant pu conduire l'Eglise oîi il voulait, il était en train de la démolir. Il lui faisait une guerre de prêtre, car il fut prêtre constamment, même après son apostasie. Il attaquait tout et ne s'arrêtait que devant Dieu.

Il n'aurait eu, dans l'Assemblée, que le choix de ses ennemis. D'un côté.Montalembertet Lacordaire. les évêques, dont un, l'évêque de Langres, était un adversaire de valeur; le protestant Coquerel, qu'on peut compter aussi. De l'autre côté, toutes les nuances de libres-penseurs : des hébertistes, en petit nombre, des jacobins qui s'inspiraient du Vicaire savoyard et du discours de Robespierre sur l'Etre suprême, et des héritiers de Camus et de Lanjuinais, prêts à recommencer la Constitution civile du clergé. Par malheur, il était hors d'état d'affronter la tribune. On ne pouvait le soupçonner de timidité. Je crois que c'est la passion qui 1 suffoquait.

LA RÉVOLUTION DE 1848 Sgi

Xe pouvant être ni Mirabeau, ni même Danton, il rêva certainement le rôle de Sieyès. Il fit un projet de constitution qui ne tenait compte ni des idées, ni des passions, ni des intérêts des générations nouvelles. L'échec fut profond. Il le sentit et se 1 détourna dune assemblée incapable de le comprendre. Ce n'est pas seulement en séance publique qu'il garda un silence obstiné. Très assidu à son banc, et calme en apparence, au milieu des plus grands orages, il avait l'indignation et la haine au fond du cœur. C'était un terrible homme, un homme à faire entrer dans ses calculs, suivant les temps, des charretées ou des autodafés. Avec cela, pitoyable à toutes les souffrances, et Anolent dans sa pitié comme dans sa colère.

Tous les yeux s'étaient détournés de lui, au bout de deux mois. Il resta à la même place, sur cette Montagne, toujours regardant dans sa lunette, toujours silencieux et morne, impassible à la surface, et dans le fond de son cœur, enragé.

Je sais sur Lacuennais une histoire que m'a contée A.ry Schefter.

Il s imagina, un jour, qu'il avait une passion violente et éclairée pour la peinture. Il se mit aussitôt i aiheter des tableaux pour se créer une collection. [I ne voulut y mettre que les plus grands noms et les plus grands chefs-d'œuvre. Il eut à peine fait son ipj>arition dans quelques galeries, que tous les raar-

Knds affluèrent chez lui. C'était tous les matins brocession. Il avait des bonnes fortunes, et il

392 PREMIKRES ANNÉES

faisait des trouvailles qui consternaient seS; amis.

Il ne se contentait pas de les acheter ; il voulait, ; comme tout bon collectionneur, les montrer; non plus au premier venu 1 II disait comme Horace :

Odi profaniim vulgiis, et arceo ...

Mais il avait fait son choix parmi ses meilleurs amis, et après avoir pesé leurs mérites et s'être assuré qu'ils étaient dignes d'entrer dans le sanctuaire — dignus est intrare — il n'avait de cesse qu'il les eût amenés devant ces incomparables merveilles. Il ne se faisait pas illusion, pourtant; il avouait que le musée du Louvre était supérieur au sien par la quantité.

Il demeurait alors, si je ne me trompe, dans la rue Tronchet, et il se plaignait du peu d'étendue de son appartement. Il aurait voulu réserver une salle pour chaque tableau ; il était obligé de les entasser. Il en gémissait. Il n'y avait pas d'autre nuage dans son ciel, car ses toiles étaient certainement authentiques et de tout premier ordre.

Il ne jugea plus ses amis que par le degré d'admiration qu'ils témoignaient pour son musée. Les tièdes étaient bannis de son cœur et déclarés inca pables. Les chaleureux passaient au rang d'esprit' d'élite. Il n'y avait pas paru jusque-là. Il avait falli l'étincelle.

Il voyait Ary Schefler tous les jours. C'était peut

LA RKVOLLTIO.N DE 184B 893

être le temps où Arv faisait son portrait. Et la même antienne tous les jours :

« Quand viendrez-yous? »

Tous pensez sil tenait aux éloges d'un pareil juge. Il lui décrivait, pour l'allécher, des Poussin et des Vélasquez. dont Ary. très ferré sur Ihistoire de la peinture, n'avait jamais ouï parler. Le grand peintre se défendait de son mieux, connaissant, par une longue expérience, la férocité des collectionneurs, et se disant que Lamennais n'était pas homme à souffrir la contradiction. Il ne souffrait pas davantage les refus ; de sorte qu'après une longue et honorable résistance. Ary fut obligé de capituler.

our pris, parole tenue. Le peintre de Mignon descend des hauteurs de la rue de Douai, et arrive a rue Tronchet, décidé à admirer de son mieux, s'il découvre seulement le plus léger prétexte à enthousiasme. Il est reçu avec transport, comme un longtemps désiré.

Ventes Trrinthius.

Ktjamennais ouvre lui-même la porte du sanctuaire, porta Aurea. pousse Ai-y en avant, la referme, et pe idant un cjuart d'heure le dévore de tous ses yeax. 11 attendait un cri d'enthousiasme, le premier cri du cnmr. Ary reste muet, sa figure est impassible, u II est resté Hollandais, décidément. Avançons ». On avance pas à pas en faisant une longue station devant chaque toile : et toujours, après evamen, ces mêmes veux flamboyants, braqués

sur le visiteur comme pour le percer de part en part. Les premiers noms avaient été lancés par le propriétaire avec une joyeuse emphase. Sa voix a changé maintenant ; les syllabes sortent de ses lièvres en sifflant; elles ressemblent aune provocation, et toujours, toujours môme silence de l'autre côté. Toute visite a une fin. On arrive au bout de celleci ; Ary voit la porte, il voudrait bien la franchir, et se trouver dans la rue pour respirer. Mais la politesse... la déférence... Ce grand penseur... Cet écrivain incomparable. . . D'un autre côté, comment s'y prendre pour mentir? Ce sera la première fois. Et mentir en matière d'art. Impossible! Ils restent là tous les deux un bon moment, l'un navré et empêtré, l'autre visiblement remué par une violente colère. C'est l'autre qui parle le premier. « Eh bien, monsieur? » Il a l'air de sonner la charge. Ary s'efforce de parler dans sa cravate. « Oui, j'entends bien, reprend l'autre. Nous sommes des gens de mauvais goût. Nous prenons ces croûtes pour d'incomparables chefs-d'œuvre. Mais puisque nous ne pouvons plus parler d'art ensemble, parlons d'argent. Etant donné le mauvais goût du jour, à combien estimez-vous ma galerie? » Ary fut bien surpris de cette question; on le serait à moins. Lamennais insistait, et sur un ton blessant comme pour dire : « Tu n'es pas même un expert: tu n'es qu'un vulgaire commissaire-priseur. — Oui, Monsieur, disaitil, nous parlons d'écus, d'espèces sonnantes. A combien l'estiraez-vous? »

Ary lui-même ne brillait pas par la douceur. II embrassa d'un coup dœil l'ensemble de la salle. [ « Ma foi, Monsieur, dit-il, tous ces cadres dorés paraissent neufs et en bon état. En les estimant à tant le mètre, il y en a bien ici pour deux mille francs.

— Sortez, Monsieur ! s'écria Lamennais, en montrant la porte. Il étouftait.

Ary ne se le fit pas dire deux fois. Ils ne se sont jamais revus.

Vous croyez peut-être que les députés de 1848 ouvraient négligemment leurs séances à deux heures, qu'ils flânaient dans la salle et dans les couloirs jusquà deux heures et demie, qu'ils rentraient chez eux à six heures et qu'ils se donnaient deux jours de cbngé par semaine, et trois ou quatre mois de vacances par année ?

Des congés? Des vacances? Ils siégeaient tous les jours ; ils siégèrent toute l'année. La séance, aux jours d'accalmie, commençait à une heure et finissait vers huit heures. On ne connaissait pas la douceur des suspensions de séances. Les séances de nuit n'étaient pas rares. Celles du matin non plus. Je ne dis pas que nous faisions toujours de bonne besogn^ mais nous en faisions énormément.

Je veux vous donner un aperçu de mes journées da is le mois de juillet. J'étais un représentant assez i^îcur, je n'étais affilié à aucune coterie ; je ne com-

mençai que le mois suivant à écrire au National. Voici donc ma journée : J'étais président d'une commission que le président Sénard avait chargée . de visiter les blessés de juin dans les hôpitaux. Nous faisions cette visite tous les jours, le dimanche compris, à six heures du matin. A huit heures, je devais êti*e à la commission chargée de préparer le projet de loi organique de l'instruction publique. Je ne pouvais me dispenser dy être tous les jours, attendu que j\Hais rapporteur. A onze heures, séance de la commission du Conseil d'Etat dont j'étais la cheville ouvrière, en ma qualité de secrétaire général. A midi, c'était le tour des Comités ou des bureaux quand il y avait réunion des bureaux. On déjeunait comme on pouvait à la buvette. A une heure, séance publique.

Elle était confortable au commencement, cett' buvette ; mais au bout de quelques semaines, sur 1 • proposition de La Rochejaquelein, on supprima les côtelettes et on enleva les chaises. Il s'agissait, citoyens, de vivre en Spartiates, avec un peu de lait et une croûte de pain. Dans les grandes occasions, permanence de l'Assemblée ou séance du soir très chargée, impossible de rentrer chez soi ; on dînait comme on avait déjeuné. Un rude métier. Il m'est arrivé plus d'une fois de partir de chez moi à cinq heures du matin et de rentrer à minuit, accablé de fatigue et de faim. Il y avait aussi les journées de péril. Tous les représentants allèrent au feu en Juin.

Nous eûmes aussi le choléra. On le prenait courageusement et mrme gaiement. Le président avait toujours quelques morts à nous annoncer après le procès- verbal. On tirait au sort les députations qui devaient assister aux obsèques. Un brave homme entend crier son nom :

« Au diable ! » dit-il.

C'était un peu léger avec la mort. Son voisin, homme très haut cravaté, lui en fit l'observation.

— Monsieur, lui dit-il. il s'agit de rendre les derniers devoirs à un collègue. (De quoi voulait-il qu'il

^ s'agit?)

— J'entends bien. Monsieur, répondit l'autre ; mais je ne connaissais pas le défunt. Si c'était pour vous, ajouta-t-il avec politesse, ce serait avec plaisir.

On travaillait beaucoup, dans les comités, quoiqu'on n'y fît jamais rien. Seul, le comité des iinan- I os. où siégeaient tous les gros bonnets de la droite, arriva à se rendre maître du terrain. Je fis d'abord partie du comité du travail. Puis le comité de l'ins- Iruction publique me fit l'honneur de me réclamer. J avais pour voisin, au comité du travail, un représentant très poli et singulièrement impassible. Il écoutait attentivement, sans donner aucune marque d'approbation ou de désapprobation.

M. Pierre Leroux, qui était du même comité que nous, l'appelait : citoyen Bonaparte.

Il n'y a pas beaucoup d'entre nous, mes chers ^micitovens, qui aient été collègues d'un empereur.

OU disons d'un futur empereur pour ne rien exagérer. Les membres survivants de l'Assemblée de 1848 ont eu cette joie ; et moi plus que plusieurs autres, car je faisais partie, comme le prince Louis Napoléon de ce que l'on appelait le comité des travailleurs; pour comble de chance, je me trouvais assis à sa gauche, coude à coude avec lui. Nous étions très séparés dans la salle de l'Assemblée, car il siégeait au beau milieu de la montagne, et moi, tout au fond de la plaine, entre François Arago et Hippolyle Carnot, vis-à-vis de la tribune aux harangues. Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, dans le comité des travailleurs, c'est-à-dire dans le comité où l'on s'occupait de toutes les questions ouvrières, nous siégions l'un à côté de l'autre.

Je n'en étais pas beaucoup plus avancé. Sa future majesté était absolument muette. Il était fort exact, se rendait immédiatement à sa place, sans flâner à droite ou à gauche comme la plupart de nous, saluait le premier, et très poliment, ses voisins quand ils étaient là, et tout aussitôt, mettant sa tête dans ses mains, ou l'appuyant sur le dossier de sa chaise, il devenait immobile jusqu'à la fin de la séance.

Signe particulier et très caractéristique: il ne dessinait aucun bonhomme et ne faisait pas de cocottes. Il avait l'air d'écouter attentivement ce qu'on disait ; j'ai pensé depuis qu'il était plutôt absorbé par la préparation de son règne. On sait qu'il en était préoccupé depuis son enfance.

Philippe Le Bas, qui avait été son précepteur, m'a

LA RÉVOLUTION DE 1848 SgQ

conté qu'il se fit longtemps attendre chez sa mère, la reine Hortense, un jour qu'il y avait des liùtes illustres. La reine, très forte sur l'étiquette, ne se serait pas permis de déplier sa serviette tant que le « prince » encore presque adolescent, n'était pas là. Il arriva enfin, salua avec sa courtoisie ordinaire et. s'adressant à sa mère pour s'excuser :

— Je tenais, dit-il, à terminer l'article la de la Constitution.

I Au comité, il avait toujours les yeux fixés sur celui qui avait la parole. Quand, par grand hasard, il ne le connaissait pas, il lui arrivait de me dire, en s'inclinant :

— Qui est-ce ?

Je répondais par un seul nom ; c'était le genre de réponse quil aimait le mieux; si j'y ajoutais quelqu(;s mots d'explication ou d'appréciation, il écoutait d'un air très attentif, et ne répondait rien.

J e me souviens pourtant qu'ayant eu un rhume à cette époque, je le vis deux ou trois fois fermer la fenêtre qui était derrière nous. Je lui demandai si l'air le gênait:

— C'est pour vous, me dit-il.

Et un instant après :

— Vous êtes chauve, ce qui vous dispose aux •humes de cerveau. On m'a conseillé pour me juérir de la calvitie, de me laver la tète tous les nalins avec du thé un peu fort. Je m'en trouve bien. Je ne manquai pas, à mon tour, de recourir au remède et je me lavai la tête tous les matins avec du

4oO P15EMIÈRES ANNÉES

thé, jusqu'au 2 Décembre. Mais à partir de ce moment-là, l'indignation ne me permit pas de continuer. D'ailleurs, la maladie avait fait de tels progrès que je n'avais plus rien à conserver.

Vous voulez savoir comment on l'appelait ? Les uns disaient: Citoyen ; d'autres: Monsieur. Je disais : Monseigneur. Je donne toujours à mes interlocuteurs le titre qu'il leur plait de recevoir.

Ce n'était pas l'usage de Victor Hugo. Un jour qu'il avait à diner l'empereur du Brésil:

— Comment l'appellerai-je, me disait-il? Sire est écarté. Monseigneur également. Monsieur serait peut-être impoli. Je dirai prince.

— Prince ou seigneur, lui répondis-je. Vous serez dans la pure tradition de Racine :

Fille d'Agamemnon, c'est moi qui, la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.

Le prince Louis, en arrivant a la séance publiqu prenait dans son tiroir une immense lorgnette dé spectacle et ne cessait de s'en servir pour lorgner les femmes dans les tribunes. Dieu sait qu'elles le lui rendaient avec une louable assiduité. Il avait des gants lilas, qu'il n'ôtait jamais. Nous prenions note de tous ces petits détails. Il monta deux fois à la tribune et dit chaque fois deux mots, ce qui fît quatre mots en tout pour une demi-année.

Nous fûmes très empressés à tout remarquer: le timbre de sa voix, qui était un ténor grave, son accent tudesque, et sa démarche appropriée à son

LA RÉVOLUTION DE l848 4OI

accent. Nous savions tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait. 11 avait tenu à recevoir la visite de M. Véron. Il avait dit en montrant la statue qui surmonte la colonne Vendôme :

— Voilà mon grand électeur!

Nous savions aussi tout ce quil méditait, et par exemple, il méditait d'avaler la France comme une boulette. Il n'eut pas à se plaindre de nous, car nous ne fîmes rien pour l'en empêcher.

Il y eut, dans l'assemblée nationale, trois poètes: Béranger. Victor Hugo, Lamartine.

Béranger avait été longtemps, il était encore, comme chansonnier, l'idole du pays : on l'admirait et on l'aimait, ses chansons avaient un peu perdu de leur vogue, elles avaient gardé toute leur renommée. Il passait, parmi ses amis, pour un homme d'un grand sens, même en politique. Il fut élu malgré lui. Il sentit sur le champ qu'il n'y avait pas de place pour des chansons dans cette assemblée, qu'il était hors d'état d'aborder la tribune, qu'un ministère le détruirait de fond en comble dans l'esprit public, qu'il n'avait ni goût ni aptitude pour le métier de ministre ni pour celui de représentant, qu'il demeurait un poète de haut mérite en sortant de l'assemblée, et qu'il ne serait plus, s'il y restait, qu'un député A ulgaire. Tout le monde l'approuva de donner sa (émission. Tout le monde la refusa. Il insista, on le 1 iissa partir. Ce poète était un sage.

Victor Hugo fut quelque temps à chercher sa voie, lie gouvernement des esprits le tentait. Déjà en

4o9 PREMIÈRES ANNÉES

i834, quand J.-J. Ampère avait donné sa démission, il avait posé tout à coup sa candidature pour êti'e professeur de belles-lettres à FEcole Normale. Il avait pour concurrents Sainte-Beuve et Nisard. Le gouvernement préféra Nisard. En 1848, il voulut être ministre de l'instruction publique : on lui préféra Freslon. Il renonça dès lors à prendre part à la vie active comme un simple mortel, et prit le rôle de plénipotentiaire de la poésie auprès de la politique. Il apparaissait seulement dans les occasions solennelles, pour parler le langage de la morale ou de la pitié. Après le coup d'Etat, il fut le vengeur.

Lamartine est le seul qui joua véritablement un rôle politique. Il laissait volontiers entendre qu'il avait autant d'aptitude pour la politique que pour la poésie. On en souriait. On parlait de M. Ingres, qui se croyait un grand artiste sur le violon. Il était député depuis longtemps ; il parlait souvent, car il avait au plus haut degré le don de la parole. On l'écoutait avec déférence à cause de ses vers. Les maîtres de forges et les fdateurs de coton, qui peuplaient les bancs de la Chambre, se disaient entre eux que la véritable discussion commencerait quand ce rêveur aurait fini de parler. Il était un peu socialiste en ce sens qu'il avait grand souci des déshérités. Ne sachant où le classer entre Garnier-Pagès (l'aîné) et Odilon Barrot, on créa pour lui le parti social, dont il fut déclaré le chef, et qu'il formait à lui tout seul. Cette situation d'isolé lui convenait. Il

ne pouvait pas avoir un chef; il lui était difficile d'avoir des soldats.

Nous avions fort peu d'ouvriers à l'Assemblée de 1848. La candidature ouvrière n'est devenue une institution qu'à la (in de l'empire. Un orléaniste célèbre, fort grand seigneur et fort peu suspect de socialisme, se vantait de l'avoir inventée pour créer des difficultés à l'Empire.

Beaucoup d'ouvriers s'étaient présentés après Février; mais, soit jalousie, soit défaut de confiance, le suffrage universel n'en avait pas voulu.

On cassa l'élection de Smith ouvrier, l'ouvrier de la pensée. Albert, ouvrier, membre du Gouvernement provisoire, qui fut compris dans les poursuites après le i5 mai, parut à peine à la Chambre. Gorbon, sculpteur sur bois, artiste de talent, journaliste à ses heures, se comptait lui-même parmi les ouvriers. Il était très connu, très estimé, très compté ; il fut appelé à la vice-présidence, et il n'est pas douteux que la Chambre, en le nommant, voulut donner une prtîuve de ses sentiments démocratiques. Gorbon fut vice-président pendant une année entière. Il ne fut pas élu à la Législative et se remit très simplement à travailler de son étal ; je crois bien que les sculptures de l'orgue de Saint-Germain-des-Prés sont de lui et remontent à cette époque.

1 1 y avait encore M . Astouin, portefaix de Marseille, qu était vêtu d'un bourgeron, mais d'un bourgeron en drap très fin, et qui était un jeune homme élé ^ant et délicat, certainement incapable de soûle-

4o4 PREMIÈUKS ANNÉES

ver un fardeau. Il y avait aussi un ouvrier du Loiret, qui votait avec les républicains modérés, M. Peupiii.

M. Peupin était un ouvrier horloger. Je pense que M. Peupin travaillait en chambre, à son compte.

Il soumissionna l'entreprise du remontage et de l'entretien des pendules du Palais Bourbon. Peutêtre en un autre temps aurait-il cherché à dissimuler sa profession ; peut-être n'aurait-il pas accepté la qualification d'ouvrier ; un horloger, et surtout un entrepreneur d'horlogerie, n'est pas à proprement parler un travailleur manuel.

En 1848, il se parait, au contraire, du titre d'ouvrier, et l'on voit, par l'exemple de M. Smith, qu'il y avait des bourgeois qui l'usurpaient. 11 est aussi absurde de l'usurper que de le cacher ; il était pour le moins ridicule de l'étaler.

Un député qui affecte de porter une blouse est évidemment un nigaud ; que ne porte-til aussi un tablier ?

J'aime mieux cet ouvrier, invité à la cour, à qui l'on conseillait de louer un habit pour la circonstance, et qui répondit très simplement : « Je ne porte d'autres habits que les miens ). Celui-là, ;i mon avis, avait un sentiment très juste de sa dignité.

La blouse mise hors de propos et Thabit brode expriment, sous des formes opposées, un sentiment identique, qui n'est pas celui de l'égalité.

M. Peupin arriva plus d'une fois à son comité (le comité des travailleurs, qui siégeait dans la chambre actuellement consacrée aux séances des députés),

LA RÉVOLUTION DE 1848 !^o5

avec un paquet enveloppé de lustrine verte. Il s'asseyait à son banc de représentant, ouvrait son paquet, mettait des outils et des pièces d'horlogerie sur son pupitre et se mettait à travailler. Il ne devait pas faire grand'chose, ni surtout grand' bhose de bon. Il croyait nous émerveiller en faisant jcela ; mais cette atTectation paraissait de bien [mauvais goût.

Je l'ai vu entrer dans un bureau pendant qu'on délibérait. Il alla droit à la cheminée et se mit en devoir de monter la pendule ;

— Monsieur Peupin, lui dit le président, êtesvous du bureau ?

Non monsieur, dit-il, je viens faire mon métier. En ce cas sortez à l'instant.

Vous auriez dû, ajouta-t-il en s'adressant au garçon de bureau, avertir M. Peupin qu'il ne pouvait entrer puisque nous sommes en séance. Que cela ne se renouvelle plus.

Vprès cette algarade, Peupin renonça à faire rade de ses outils.

Il fit une autre chose, qui était plus habile. Il prononça un très beau discours rempli d'excellents conseils aux ouvriers.

Jn orateur de la rue de Poitiers n'aurait pas fait mieux. Il devint, à partir de ce moment, le favori de la réaction. Il ne fut pas réélu, mais on lui donna une bonne place.

Vous avions sur nos bancs deux nègres, ou, poar parler plus exactement, un nègre et un mulâtre.

pa

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Le nègre, qui avait passé sa vie à soigner des cannes à sucre, pouvait s'intituler légitimement : ouvrier agricole ; le mulâtre était allranchi, et exerçait, avant d'être représentant du peuple, la profession de domestique. Il n'en voulut pas démordre après son élection.

Il avait été élu en même temps que son maître . Celui-ci eut beau l'exhorter à s'occuper exclusivement de ses fonctions de législateur, il persista pendant toute la durée de son mandat à cirer les bottes de son collègue.

J'avais un peu connu LoUis Blanc quand j'étais élève de l'Ecole normale et lui rédacteur d'un journal qui s'appelait, je crois, le Bon sens. Je fus rais en relations avec lui par Emile Saisset, qui trouva moyen d'écrire dans le Bon sens un article anonyme. Article insignifiant d'ailleurs, mais qui grandit beaucoup Saisset à ses propres yeux et aux miens.

Louis Blanc ne fut avec nous qu'un camarade aimable, d'humeur facile, un peu engoué de son esprit, aimant à le montrer, et assez flatté de frayer avec des élèves de l'Ecole normale, qui étaient, selon lui, des savants. Nous étions bien plus fiers de notre nouvelle connaissance, surtout quand Y Histoire de dix ans lui eut acquis une grande notoriété. Les événements de 1848 le mirent en pleine lumière.

Il y avait en ce moment-là trois grand chefs dans le gouvernement : Louis Blanc, qui représentait les socialistes ; Ledru-Rollin, qui représentait les jacobins, et Lamartine, qui représentait la France.

Arago, Marie et Marrast disparaissaient derrière Lamartine : Crémieux et Garnier-Pagès derrière Ledru-RoUin : Albert, ouvrier, n'était que le satellite de Louis Elance. L'octogénaire Dupont de 1 Eure, ministre de la justice en i83o, n'était qu'un symbole.

Chacun des grands chefs avait sa cour. Celle de Lamartine était la plus nombreuse et celle de Louis Blanc la plus bruyante. Marrast, Garnier-Pagès, Arago lui-même, pouvaient sortir dans la rue impunément ; ils en étaient quittes pour quelques coups de chapeau. Un gamin qui les reconnaissait criait : «Vive le gouvernement provisoire !» Ils saluaient Bt tout était dit.

Mais si Lamartine mettait le pied sur la place de l'Hôtel de Ville, à l'instant il se trouvait entouré et pr(;ssé par des milliers d'individus qui sortaient on ne sait d'où, probablement d'entre les pavés : ho limes, femmes, enfants, bourgeois élégants, ouvriers en blouse, prêtres, rabbins, ministres protestar ts ; les femmes ordinairement étaient en majorité, et l y en avait de toutes sortes, depuis les ouvrières jusqu'aux dames du monde; et l'on poussait des cri 5 à tout rompre : « Vive Lamartine ! Vive notre sauveur ! » C'était une émulation parmi les femmes k qui pourrait lui baiser la main. Il n'était ni surpris ni ému. pensant que les choses étaient rentrées dans l'ordre naturel, et qu'un chœur antique était Qaiurel autour de Tyrtée. S'il fallait un discours, il l'improvisait à l'instant, comme un grand mt itre improvise au piano sans préparation.

4o8 PREMIÈRES ANNÉES

Le cortège de Louis Blanc était tout autre. Il ne se composait que d'ouvriers.

Il y avait le vétéran et le gavroche, l'ouvrier d'élite et l'homme de peine. Ils paraissaient autour de lui inopinément; ceux-là et non pas d'autres; par quel miracle de sélection? on ne saurait le dire.

Il ne s'agissait pas ici de baisement de main, mais il fallait à toute force porter Louis Blanc sur les épaules. Ce n'était pas commode pour lui. Il s'y prêtait par patriotisme.

On ne le vit guère à la Chambre jusqu'au i5 mai. Il était trop occupé au Luxembourg et au gouvernement. Je crois qu'il se serait entendu difficilement avec Proudhon et les autres.

Il se trouvait à la Chambre le i5 mai ; et la première chose que firent les envahisseurs fut de le prendre sur leurs épaules, comme ils en avaient l'habitude, et de le promener en triomphe tout autour de l'hémicycle. Je suis témoin qu'il se défendait de toutes ses forces, et qu'il suppliait ses amis de se retirer.

Il n'en fut pas moins compris, quelques jours après, dans les poursuites. M. de Montalembert cl moi, nous votâmes contre la mise en accusation.

Ce grand socialiste, qui avait tant agité la population pendant trois mois, disparut, après le i5 mai, sans laisser de traces.

Vous demandez ce que c'est que la popularité?

Ce n'est rien.

Nous fûmes bien étonnés quand l'Assemblée Conj tituante mit Bûchez à sa tête. Nous ne savions pa

LA RKVOLUTION DE 1848 4^9

qu'il avait été mêlé à toutes les conspirations, qu'il était l'un des fondateurs de la Société des Amis du peuple et du carbonarisme français, qu'il était entré jusqu'au cou dans la conspiration de Belfort, et qu'il s'en était bien peu fallu qu'il ne partageât le sort du général Berton, de Garon et des quatre sergents de la Rochelle, puisque les voix du jury de Colmar se partagèrent par égalité entre l'acquittement et la mort. La plupart d'entre nous le voyaient pour la pre-

î mière fois.

Les républicains de l'Assemblée trouvèrent très habile de mettre à leur tète un républicain de vieille date, qui avait des tendances socialistes, et dont le socialisme paraissait peu envahissant et peu effrayant. La droite y prêta la main, et Bûchez devint président pour un mois ; pour un mois seulement, car

! cette Assemblée, qui avait de bonnes intentions et peu de lumières, aurait cru manquer à la loi de l'égalité en se donnant un président trimestriel. Il se trouva que ce président n'avait ni fermeté,

j ni présence d'esprit. Il ne savait auquel entendre,

I Lorsque l'Assemblée fut envahie le i5 mai, il ne

! sut littéralement où donner de la tête. Le bureau était encombré ; tout le monde lui parlait à la fois et lui donnait des conseils contradictoires.

Pendant ce temps-là les orateurs se succédaient à

I la tribune.

1 Que disaient-ils ? Il n'en savait plus rien. Deux

orateurs parlaient ensemble, puis trois, puis quatre.

L X,a tribune était comme ces tréteaux que Ton voit à

4lO PREMIÈRES ANNÉES

la porte des saltimbanques et où tous les acteurs de la parade hurlent et gesticulent à la fois.

Qui étaient ces orateurs ? Il ne les reconnaissait plus, et il avait une bonne raison pour cela, c'est que tous ceux qui l'entouraient et avec qui il parlementait, étaient, sans qu'il le sût, des envahisseurs. Il avait signé Tordre de battre le rappel, on lui mit sous les yeux un ordre tout écrit de ne plus le battre. Il le signa également.

Gorbon, vice-président, qui, depuis quelques temps, se tenait à côté de lui, prit le parti de lui conseiller la retraite et de prendre sa place. Il était temps ; le pauvre Bûchez ne voyait plus qu'une mer devant lui. Il disparut comme s'il avait été englouti dans une trappe.

C'est qu'il avait été englouti, en effet; on ne le revit plus.

Il acheva, grâce à Gorbon, son mois de présidence, mais il ne joua plus, à partir de ce jour-là, aucun rôle dans l'assemblée ni ailleurs. Ce n'était pas une catastrophe; c'était une disparition subite et complète, unique peut-être en son genre.

Nous retrouvâmes plus tard Bûchez, quand la chance eût tourné contre nous et que nous fûmes tous réduits à l'état de vaincus. Il avait voté en silence avec ses amis et partagé bravement et modestement leurs dangers. C'était l'homme le plus droit, le plus loyal, le plus bienveillant. S'il avait su ce qu'il y avait à faire le i5 mai, il l'aurait fait à tout prix. Il n'eut pas peur du danger, il eut peur de se tromper. Il

vivait quelque part, rue de Babylone, dans un logement où personne ne pénétrait. C'est qu'il était dans la dernière misère.

Louis Blanc fut condamné pour avoir provoqué ajournée du i5 mai, qu'il n'avaitpas provoquée.

li' Assemblée de 1848 était pourtant une Assemblée i'honnêtes gens: mais c'était une Assemblée, et une assemblée politique. Elle avait condamné un itoyen, absolument comme elle aurait renversé un ninistère. Il devait être coupable puisqu'il avait l'autres passions et d'autres doctrines que les pasions et les doctrines de la majorité.

Il pe rendait tristement à Londres, où il a passé de ongues années d'exil. Il traversait la Belgique, itl idée lui vint, en se rendant à Ostende, de s'arrêer un jour dans la ville de Gand. Il visita d'abord ►ai at-Bavon, comme doit faire tout archéologue, puis l se mit à flâner par les rues et le long des canaux. Il faut vous dire qu'à ce moment-là la Belgique veit une peur horrible de la France. Elle avait peur e sa propagande et de son gouvernement. M, Rogier e voulait pas avoir chez lui de proscrits français, vait dit aux gouverneurs de provinces et aux ourgmestres des grandes villes: « S'il s'en présente he^ nous, vous leur expliquerez poliment qu'ils dolent sortir du territoire et vous les ferez conduire ve3 les plus grands égards, jusqu'à la frontière ». Il donnait ces ordres avec répugnance. Ses collaor iteurs comprirent qu'il tenait surtout à les avoir onnés et que, s'ils fermaient les yeux sur laprésen-

4l2 PREMIÈRES ANNÉES

ce d'un proscrit, il fermerait les yeux lui-même sur leur désobéissance.

Or, il arriva que mon ami, Charles de Kerchove, bourgmestre de la ville de Gand, était à Bruxelles, le jour où Louis Blanc visitait la patrie de VanArtevelt.

L'adjoint chargé de la police avait donné des ordres sévères -pour qu'il ne se produisît aucune mésaventure pendant son absence, et les inspecteurs de police parcouraient les rues et les places avec un redoublement d'activité.

L'un d'eux s'arrêta tout net au coin de la rue du Yieil-Archer.

Il y avait là, et il y a peut-être encore, la boutique d'un marchand d'antiquités, chez lequel les amateurs font souvent de riches trouvailles.

Devant la vitrine était campé un jeune homme de trente-cinq ans, qui regardait de tous ses yeux, une reproduction du fameux triptyque d'Holbein. Ce n'était pas un Gantois, ce n'était pas un Belge ; c'était un Français, et un Français de distinction. Si c'était un proscrit ? C'en était un, car il portait un habit bleu avec des boutons de métal, te qui n'est pas un costume pour aller en voyage. Cet homme était parti en toute hâte, ce ne pouvait être qu'un fuyard. Enfin, quoique bien conformé sous tous les rapports, il n'allait pas plus haut que le coude.

L'agent, ravi de sa perspicacité, et se voyant déjà promu au grade supérieur, s'approcha de lui avt c gravité, et, mettant le chapeau à la main :

LA RÉVOLUTION DE 1848 ^l3

— Monsieur Louis Blanc, dit-il, au nom du roi, je vous arrête.

Louis Blanc éprouva une sensation très désagréable. Un voyageur qui se voit arrêté mal à propos en pays étranger, a pour ressource de se faire conduire chez son consul , mais le consul de France était son pire ennemi. Il ne fallait pas penser à discuter avec un subalterne. Il demanda à être conduit au bourgmestre.

— Le bourgmestre, dit l'agent, est représentant, et il est, pour le moment, à Bruxelles.

— Mais l'adjoint chargé de la police ?

— M. Vandelver? Il est à Bruges, dans la famille de sa femme, mais il reviendra demain matin. En attendant, je vais vous conduire à l'Amigo.

— Qu'est-ce que l'Amigo ?

— Soyez tranquille, ce n'est pas une prison de malfaiteurs. C'est une prison politique où l'on n'a jamais mis que des gens comme il faut. Van Artevelt, lui-même, y a séjourné.

— Va donc pour l'Amigo, puisque je ne puis faire autrement.

C'était tout près, comme vous savez. Il n'y avait qu'à longer l'hôtel de ville.

Qui fut étonné? Ce fut le concierge. Un prisonnier ? Cela ne s'était jamais vu depuis la Révolution ! Et un Français ! M. Louis Blanc ! Un homme qui avait été membre du gouvei*nement et qui probablement redeviendrait ministre !

Tout le personnel de la prison, composé d'un

►rte-clefs et d'une servante, arriva avec des flam-

4l4 PREMIÈRES ANNÉES

beaux, et on introduisit l'hôte ou le prisonnier, car on ne savait comment le nommer, dans le cabinet du bourgmestre. « Vous voudrez bien attendre ici, monsieur, pendant qu'on va préparer la chambre du chevalier, où vous devez passer la nuit ».

On lui demanda en même temps ses ordres pour le souper, en l'avertissant qu'on était à deux pas de la taverne de Van Peteroot.

Louis Blanc ne craignait pas une extradition, mais il était fort contrarié de ce contre-temps. Il résolut de le prendre de haut.

— Je ne souperai pas, dit-il. Je ne me coucherai pas dans un lit. Je n'entrerai pas dans la chambre du chevalier. Je proteste contre cette arrestation illégale, et j'attends ici la visite du bourgmestre ou celle de son substitut. Il est impossible que tout Ir collège des échevins soit absent à la fois.

A ces mots, il enfonça son chapeau sur sa tête d'un air déterminé et se mita arpenter le cabinet du bourgmestre, c'est-à-dire le cabinet où le bourgmestre est censé interroger les prisonniers de marque dans les vingt-quatre heures de leur arrestation.

Le concierge ou plutôt, pour lui donner son véritable titre, le gouverneur de l'Amigo salua jusqu'à terre et sortit pour courir, dit-il, chez tous les échevins, jusqu'à ce qu'il en trouvât un...

Le gouverneur avait laissé un flambeau allumé, car la nuit était venue.

Le premier mouvement de Louis Blanc, quand il se trouva seul, fut de chercher les fenêtres. Il y en

LA RÉVOLUTION DE 1848 4l5

avait deux, mais placées très haut et qui, par conséquent, ne permettaient pas de voir du dehors. Il alla à la porte et s'assura qu'elle n'était pas fermée. Il s'assit dans le fauteuil du bourgmestre, et la poussière qu'il souleva le convainquit que personne ne s'y était assis depuis plusieurs années. De la poussière partout. Point d'autre meuble que ce fauteuil et une table de forme antique. Si fait pourtant, il y a une gravure suspendue au mur. Il prend le flambeau et s'en approche. C'est l'histoire de cette femme qui nourrit de son lait son père condamné à mourir de faim. Il se rappelle en effet qpie la légende place cette sinistre aventure dans la ville de Gand. « On mourait de faim ici ! » Cette réflexion et certains tiraillements d'estomac lui rappellent qu'il a déjeuné le matin à dix heures à Saint-Nicolas et qu'il en est huit. « C'est très beau d'avoir déclaré que je ne dînerai pas, c'est très magnanime, mais c'est assez incommode. Y a-t-il une sonnette ici ? n Point de sonnette.

Il fait quelques pas dans le corridor, mais la rougeur lui monte au front. Il rentre dans le cabinet, se rasseoit dans le fauteuil, et se donne l'ordre d'y demeurer immobile. « Quelques heures sont bientôt passées ». Pourtant, lorsque le carillon de l'hôtel de vi le sonne neuf heures, il se demande ce que les Fiançais pourraient faire de plas que de le faire mourir de faim.

Tuste à ce moment, il entend du bruit dans le co 'ridor. comme de plusieurs personnes qui se

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hâtent et qui se poussent. Des pas précipités se dirigent vers la porte. C'est le gouverneur. « Ma foi, s'il ni'oflre encore à souper, je ne résisterai que pour la forme. » Une suave odeur de cuisine se répand dans le corridor et le cabinet.

— Je n'ai pas trouvé M. Van de Laer, dit-il. Je lui ai laissé un mot pour qu'il accoure, de jour, de nuit, aussitôt qu'il sera revenu. J'ai couru chez M. Deschamps, le second échevin, dont la maison est sur la place aux Herbes. Il y était, il va venir : il n'a pris que le temps de commander le dîner de Monsieur, Il m'a dit : « Je passe par l'hôtel de ville pour relire les instructions du ministre, dites à M. Louis Blanc que je le supplie de ne pas refuser mon dîner et que je veux le trouver à table.

— Il n^y a pas moyen de résister à de telles instances, dit Louis Blanc, allons dîner.

On le mena dans la chambre du chevalier, une petite chambre voûtée, sculptée, ornementée, où rien ne rappelle la prison, que la petitesse des fenêtres, qui ne sont guère que des lucarnes.

La table était dressée avec des flambeaux et du linge d'une blancheur éblouissante ; deux fauteuils, deux couverts. « Je dînerai avec l'adjoint ! c'est contrariant, il faut l'attendre. » Il était à bout de force. Il se versa un doigt de vin. Du Gorton de i834 ! Une le devina pas, le brave garçon, il le lut sur la bouteille. Un mouvement dans la valetaille. C'est lui, c'est M. l'échevin. Un petit homme tout court, tout rond, tout

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Joyeux, avec un visage rouge et des cheveux gris, javocat probablement, saluant jusqu'à terre, sexcu- |sant de n'être pas venu en voiture.

— Il aurait fallu atteler, jai plus vite fait de venir à pied. Mais quel bonheur pour moi, et quel honneur ! Un homme si illustre ! Celui de tous les Français que je désirais le plus connaître ! Vous excuserez ce petit repas improvisé. J'ai pensé que vous deviez être affamé et qu'avant de parler d'affaires et de me mettre à vos ordres, comme je le dois, je devais... je pouvais... Bref, je voudrais vous voir à table, M. Louis Blanc.

— A table avec vous, Monsieur l'échevin, dit Louis Blanc, faisant le bon prince. Vous sentez bien que je ne vous rends pas responsable de la grossièreté de votre agent.

— Oh ! le misérable, dit M. Deschamps, le bélître, je proposerai sa révocation à la première séance du collège.

— Non, non, dit Louis Blanc. Pas de vengeance politique. Dautant plus que je lui dois un excellent souper, et le plaisir, ajouta-t-il en s'inclinant, d'avoir fait votre connaissance. Mais, dites-moi, mc-nsieur l'échevin, je nai aucun renseignement sur votre ville. Oii me conseillez- vous d'aller coucher, en sortant dici, car je ne veux pas coucher en prison, j'y huis résolu.

— Quoi ? Gomment ? dit le pauvre Deschamps en pâlissant. Mais vous êtes légalement écroué, monsieur Louis Blanc: vous ne pouvez plus sortir

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d'ici que sur l'ordre écrit et sous la responsabilité de M. Van de Laer, qui a la délégation du bourgmestre. Je puis vous procurer ici. tout ce que vous voudrez : des livres, des journaux, du tabac, de la compagnie, mais je ne puis donner l'ordre de vous laisser sortir : je n'en ai pas le droit, je ne serais pas obéi.

Des livres ! Ce mot fit frémir Louis Blanc. 11 pesta, il se fâcha, il se raccommoda, il se coucha, il dormit comme un bienheureux et se réveilla le lendemain en criant : « Van de Laer ! Van de Laer ! »

A l'instant même, comme s'il eut été évoqué pai' un pouvoir diabolique, Van de Laer ouvrit la porte . . .

— Monsieur Van de Laer, je vous appelais, s'écria Louis Blanc.

— J'ai bien entendu. Je suis là à la porte, depuis une heure, à attendre votre réveil...

— Et pour me mettre dehors ? Votre collègue M. Deschamps veut révoquer l'agent qui m'a arrêté, et, pardonnez-moi la plaisanterie, il est aussi bêle que lui, puisqu'il n'ose pas me relâcher.

— Il n'est pas bête, monsieur Louis Blanc. Il est doyen de notre Faculté de droit et sera représentant quand M. de Kerchove passera sénateur. Il est en passe de devenir ministre, mais il ne peut pas violer la loi, et je ne le puis pas moi-même. Il faut que vous attendiez le retour du bourgmestre,

— Quoi ! La fin de la session ! dit Louis Blanc qui se sentait envahir par la colère .

— Non, non, dit Van de Laer en souriant. Vous

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pensez bien que je lui ai écrit de venir. Il aurait pu venir par le train de huit heures, mais il sera certainement ici par l'express à neuf heures et demie, et une voiture l'attend par mes ordres pour qu'il vienne à l'Amigo sans perdre un instant »,

Louis Blanc était exaspéré. « Qui sait encore, pensait-il, si ce bourgmestre ne sera pas aussi borné que ses adjoints ? »

Il s'emporta sans venir à bout de la patience de M. Van de Laer, une patience à toute épreuve.

— Avec tout autre, je me fâcherais, monsieur Louis Blanc ; car vous me traitez bien durement : mais je supporterai tout de votre part : j'y suis résolu.

Louis Blanc comprit qu'il faisait fausse route. Il s'excusa, prit un ton plus calme et essaya de démontr(ir que son départ serait un soulagement pour tout le monde, pour Van de Laer, pour le bourgmestre, pour M. Rogier et même pour la Belgique. Mais il se trouva qu'il avait affaire à forte partie ; ce Van de Laer, avait été chef de division chai'gé de la police générale à Bruxelles.

Il connaissait sur le bout du doigt tous les règlemimts, toutes les circulaires ministérielles et tous les incidents diplomatiques. Son érudition tomba comme une douche d'eau froide sur le pauvre Louis Blanc, qui ue pouvait plus placer un mot et qui s ennuyait à périr.

Enfin, le carillon de l'horloge sonna la demie, et, qx^elques minutes après, on entendit le bruit d'une

voiture arrivant au galop. — Le bourgmestre ! C'est le bourgmestre ! — C'était lui, Charles de Kerchove en personne.

Il entra dans la chambre du chevalier en bousculant le gouverneur et s'avança vers Louis Blanc, les mains tendues, avec le visage rayonnant d'un ami.

— Vous, au moins, s'écria le pauvre mystifié en répondant cordialement à son étreinte, vous au moins vous m'apportez la liberté !

— Non, répondit M. de Kerchove, et j'en suis bien humilié pour mon pays. . . Je ne vous apporte pas la j liberté, mais je viens faire tous mes efforts pour vous aider à la reprendre.

Est-ce qu'il va me proposer de faire comme Latude et de m'en aller par la fenêtre? pensait Louis Blanc,

— Du moment que vous êtes arrêté, cher mon-^ sieur, vous ne pouvez être régulièrement relâché que sur un ordre du ministre, qui ne le donnera pas.

— Il le donnera !

— Il ne le donnera pas. Je suis allé chez lui ce' matin. C'est mon ami. Il pense comme moi et comme nous tous sur votre arrestation ; mais il ne croit pas pouvoir braver le gouvernement français en vous relâchant. Il veut vous faire conduire hors du royaume avant qu'une réclamation se produise. Il vous laisse le choix entre l'Angleterre et la Hollande.^ J'ai eu beau lui faire honte de sa faiblesse ; il s'est entêté. Je me suis entêté de mon côté, et voici mes propres paroles : « Je ne m'associerai pas à une

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lâcheté. Je vais à Gand tout exprès pour vous désobéir. Tant que je serai bourgmestre, M. Louis Blanc y sera en pleine liberté sous la protection de la loi. Vous pouvez me révoquer, mais vous ne me déshonorerez pas.

Enfin, j'avais trouvé un homme î nous disait, longtemps après. Louis Blanc en nous racontant cette histoire chez Victor Hugo. J'avais envie de lui sauter au cou. disait-il.

Lui sauter au cou ! cela ne lui aurait pas été facile. Mon bien cher ami Charles de Kerchôve était Ihomme le plus g^and que j'aie jamais connu.

— Allons, venez, sortons d'ici, dit Kerchôve, car il était expéditif et ne se perdait pas en paroles comme ses deux acolytes. Nous vous trouverons une jolie maison du seizième siècle, oîi vous écrirez des chefs-d'œuvre, et. en attendant, vous accepterez mon hospitalité aussi cordialement qu'elle vous est offerte. AJlons ! Allons !

Et il poussait Louis Blanc vers la porte. Louis Blanc résistait de toutes ses forces, ce qui nétait pas facile avec ce diable d'homme.

— Mais, mon cher bourgmestre, si je vous comprends bien, l'intention de M. Rogier n'est pas de me garder en prison ?

— Pas du tout î

— Ni de me rendre au Gouvernement français ?

— Il n'y songe pas.

— Il veut me faire conduire sur le champ en Angleterre ?

— Oui, et je ne le lui pardonnerai jamais.

— Mais c'est là que j'allais, mon cher bourgmestre. J'y suis attendu. On y dirige de Paris mes bagages, je serais à Londres en ce moment, sans vos Deschamps et vos Van de Laer. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de me faire conduire à l'embouchure de l'Escaut.

— Je ferai mieux, répondit Kerchôve, intérieurement ravi de n'avoir pas à se brouiller avec Rogier, je ferai mieux, je vous y mènerai moi-même, pour éviter une nouvelle sottise, à moins que ma compagnie ne vous déplaise. Mais, avant tout, vous allez déjeuner chez moi, ma femme vous attend.

Dans la soirée du même jour, Louis Blanc débar quait sur les quais de Londres.

Je vous ai raconté une anecdote vraie en y joignant les embellissements que notice imagination se plaisait à lui donner en ce temps-là : ne vous fiez pas au nom de Van de Laer ; il est possible qu'au bout de quarante ans la mémoire des noms ne soit plus aussi fidèle. Mais soyez sûr que Paventure est exacte puisque je la prends non dans mon imagination (je n'en ai pas) mais dans les récits qu'on faisait alors couramment entre proscrits.

L'ennemi intime de l'Assemblée de i848 était M. Râteau, qui avait un nom prédestiné pour mettre les assemblées à la porté.

Celle-ci avait été nommée pour faire la Gonsti-

LA RÉVOLUTION DE l848 4^3

tution, sans aucune fixation de durée. Elle désirait vivre indéfiniment, à l'exemple du Long Parlement d'Angleterre. Râteau, un inconnu, se leva tout à coup au milieu d'elle et se mît à crier de tous les côtés : « On ferme ! »

Les électeurs s'en mêlèrent. Le bruit devint si assourdissant que l'assemblée fut obligée de céder.

— Mais, dit-elle, je voudrais bien faire encore les lois organiques, qui font partie de la Constitution.

— Non, dit Râteau, il faut s'en aller.

— Accordez-moi un trimestre pour écouler mes projets de lois et préparer la besogne de mes successeurs.

— Pas même cela, dit Râteau. Frères, il faut mourir.

On décida, en avril, que les élections auraient litîu le i3 mai et que l'assemblée se dissoudrait le 26.

Le lendemain du vote, il y avait séance, comme tous les jours du reste.

Quelques naïfs arrivent à l'heure dite dans la salle des pas-perdus. Ils se comptent : la besogne n'est pas difïicile. Où sont nos collègues ?

Où ils sont ? Dans les diligences qui les emportent vers leurs électeurs. Ils devraient être ici, mais il faut qu'ils soient là-bas. On ne peut pas dire qu'ils sacrifient lintérêt général à leur intérêt particulier, car le plus graud intérêt de la République est qu'ils soient maintenus à leur poste, où ils viennent de montrer tant de talent et de dévouement.

Pendant quinze jours entiers, on n'atteignit le quorum, c'est-à-dire le nombre de votants nécessaires à la validité du vote, que grâce à une aimable fiction. Les yeux disaient : non, mais le procès-verbal disait: oui, et le Bulletin des lois continuait à s'enrichir chaque jour d'une élucubration nouvelle.

Il n'y avait dans la salle que les députés sûrs de ne pas être réélus et ceux de la Seine et de Seine-et- Oise, qui avaient leurs électeurs sous la main.

Même dans ces conditions, on parlait comme disait Dupin, par la fenêtre ; c'est-à-dire qu'on adressait son discours, en apparence, aux gens qui étaient là et, en réalité aux gens qui étaient à vingt lieues de là.

La Chambre se remplit de nouveau à partir du i3. Les réélus i^evinrent pour montrer leur zèle et les autres pour jouir de leur i^este.

Il y eut dès lors deux Assemblées dans une môme salle. Armand Marrast, non réélu, présidait encore : mais il avait en face de lui le président désigné, qui était M. Dupin. Il y avait aussi deux majorités: la naissante et l'agonisante. La majorité naissante était obligée de céder devant la supériorité du nombre ; mais elle cédait en souriant, comme 011 fait dans les jeux de société, parce qu'elle se disait ; « Le mois prochain !... »

La majorité future était réactionnaire et la majorité mourante républicaine.

Elle était même plus républicaine que jamais, en sortant de cette lutte et en prévoyance de celles]

LA RÉVOLUTION DE 1848 ^OlÔ

qui allaient surgir. Elle joua à ses adversaires le tour de supprimer des impôts impopulaires. — Vous les rétablirez, mes amis, et il vous en cuira. — Ce n'est pas ce que la Ctmstituante a fait de mieux. Cette fin n'est pas digne de ses commencements.

Au lieu de tomber dans un état comateux, ce qui eût été à souhaiter, même pour elle, l'Assemblée eut une agonie violente. Les journaux s'en mêlèrent.

Depuis le i3 mai, ils ne nommaient plus un député sans faire suivre son nom de ces mots : réélu ou non réélu. Les non réélus étaient de bien pauvres sires ! — Ce non réélu s'imagine... — Il semble à ce non réélu... - On se dit avec joie, en le voyant descendre de la tribune, qu'il vient de nous assommer pour la dernière fois.

Je traversais un jour la cour du Louvre en 1848, en donnant le bras à Rémusat quand nous vîmes venir à nous Pierre Leroux. Il connaissait Rémusat depuis le Globe. Je m'étais fait présenter à lui par mon ami Joguet, du temps que j'étais à l'Ecole normale.

— Que pensez-vous des chances de Bonaparte ? lui demanda Rémusat, car on ne parlait déjà plus d'autre chose.

— Et vous? répondit-il. Vous vous croyez bien sûrs de le battre ?

Je me hâtai de l'affirmer ; car pour Rémusat ([ui désirait notre victoire autant que moi, et qui y

travaillait peut-être plus que moi, il n'était pas trop rassuré sur les dispositions de la place.

— Vous croyez le battre, répéta Pierre Leroux. Et bien ! il vous battra. On le sait sur la Montagne : et la moitié des nôtres se voient déjà une clef de chambellan dans le dos .

Ces chambellans mettaient une blouse les jours d'émeute, pour plaire aux émeutiers. Nous en rîmes bien ce jour-là. Quelques jours après, ils mettaient des manchettes, et au bout de quelques mois des habits rouges. J'en vis un qui descendait l'escalier de la Madeleine à reculons, en ayant l'air de balayer les marches devant le prince-président avec les plumes blanches de son chapeau. Paris regardait cela dans un certain effarement, après avoir vu Ledru-Rollin et Louis Blanc, avec leur cour sur le même escalier.

Voici un autre souvenir de la même année, mais qui remonte aux premiers jours de la Révolution. J'étais abonné à l'orchestre des Italiens, où j'avais Saint-Marc-Girardin pour voisin de stalle. Mon autre voisin, par parenthèse, était Auguste Comte. Il y avait à ce moment là des clubs de tous les côtés, clubs de toutes les couleurs, chacun de nous sentant le besoin de se grouper et de pérorer. Je vous prie de croire que j^étais moi-même président du club de la rue Duphot, dont la police était faite par Amédée Jacques et le futur colonel Langlois, en qualités de commissaires. Saint- Marc-Girardin me dit qu'il y avait un club de pro-

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fesseurs, et que les séances se tenaient à la Sorbonne, dans la grande salle où il faisait ses cours. Nous primes rendez- vous pour y aller.

On nous avait avertis que le club était des plus rouges : mon cher maître craignait un peu d'être pris à partie, il hésita au dernier moment, mais la curiosité lemporta. On ne fit pas attention à lui, dans la foule immense. Tous les yeux étaient fixés sur l'orateur, dont je ne veux pas dire le nom, parce que c'est un très grand nom et que celui qui le portait s'était signalé peu de temps auparavant par une flagornerie énorme envers le i Louis-Philippe. Je le vois encore, tout rouge, se démenant dans la chaire de Saint-Marc-Girardin transformée en tribune : « Citoyens, disait-il, d<îclarons que nous acceptons le passé de quatrevingt-treize ! » Philippe Lebas, qui présidait, mit la proposition aux voix. Il y eut une centaine mains levées, sur trois mille personnes présentes. Cent jacobins ! cent courtisans. Je parie qu'ils avaient demandé la croix à M. de Salvandy, et que F )rtoul la leur a donnée. Ceux qui, ce jour-là, haussèrent les épaules ne mirent jamais les pieds aux Tuileries ; et plusieurs parmi eux n'hésitèrent pas à briser leur carrière, plutôt que de s'associer au coup d Etat par leur serment.

Ce qui est plus triste que cette poignée de jacobins de circonstance, étouftee sous une énorme quantil:é d'honnêtes gens, c'est le spectacle des candidatures qui prennent la couleur du temps aux époques

d'effervescence, et deviennent écartâtes ou blanches au gré de la mode. II y avait quelques centaines de républicains en janvier 1848 ; il y en avait par milliers en mars. Et plus tard, quelle puUulation de bonapartistes ! Les plus amusants furent ceux qui s'appelaient Léon en i8i5, et qui découvrirent tout à coup, sur leur acte de baptême, qu'ils s'appelaient Napoléon. Il y en eut bien une vingtaine rien que dans mon entourage. Toute cette canaille ne savait pas être libre, parce qu'elle ne savait ni penser ni vouloir. Us savaient par cœur les droits de l'homme, mais c'est l'homme qui manquait.

Et puisque je vous parle des chambellans et des courtisans, laissez-moi vous conter comment M. Rouher, celui qui devait devenir plus tard le vice-empereur, avait voté dans l'élection présidentielle de i848.

Nous étions du mcMue âge, nouveaux venus tous les deux dans la politique, et nous avions contracté une liaison assez intime qui a duré trois ou quatre mois. Il était à la fois très aimable et très capable. Il avait surtout une qualité dont je fus frappé au plus haut point, c'était de comprendre immédiatement et de retenir imperturl^ablement. Nous étions, lui et moi, membres de la commission chargée de préparer une loi organique de l'enseignement. Il ne savait pas un mot de la question en entrant dans la commission ; mais il s'assimilait si aisément la science des autres qu'au bout de quelques séances il en savait aussi long que Sainl-Hilaire, Payer et moi.

LA RKVOLUÏION DE 1848 ^a[i

Il nous exposait nos propres idées avec une clarté et une verve étourdissante, et si nous faisions mine d'exprimer quelques doutes aux endroits où notre conviction demeurait incertaine, il fallait voir comment il nous relevait du péché de paresse. Il n'aurait été ni plus éloquent ni plus véhément quand il aurait défendu les doctrines de toute sa vie, au lieu d'opinions qu'il nous avait empruntées la veille. Il voulait être rapporteur, car il voulait toujours avoir toutes les situations qui étaient à sa portée. Je l'emportai sur lui, mais il ne m'en voulut pas. Il était toujours prêt, comme les grands ambitieux, à remplir le tonneau des Danaïdes. Il avait au plus haut degré cette grande force de savoir subir un échec.

Je n'ai jamais vu personne aussi inquiet du vote qu'il allait émettre que le fut Rouher quand on eut à voter pour un président de la République. Il écartait Lamartine et Ledru-Rollin ; mais il était fort embarrassé entre Cavaignac et Louis Napoléon. II ne se demandait pas lequel des deux serait le plus utile à la France, mais lequel des deux serait le plus utile à M. Rouher, et il faut avouer que c'était un problème difficile. Avant tout, il fallait avoir voté pour le gagnant. Je crois qu'il était persuadé que l'avènement de Louis Napoléon serait une heureuse aventure pour un jeune homme d(; grand talent, sans antécédents politiques, tandis que Cavaignac amenait avec lui un personnel nom. breux et fort exclusif. D'un autre côté, les ministres et la majorité républicaine se disaient sûrs de la

43o PREMIÈRES AJVNÉES

réussite de Cavaignac. SU passait, ceux qui auraient voté contre lui étaient perdus pour longtemps. Il me consulta à plusieurs reprises, ce qui était maladroit dans la circonstance, puisque je ne cessais d'écrire et de parler pour la candidature de Cavaignac ; mais je crois qu'il consultait tous ceux qu'il rencontrait. A la fin, les chances lui parurent être pour Cavaignac. On était au dernier moment, il fallait déposer son vote. J'étais dans la salle Casimir-Périer, oii les députés votaient.

— Avez-vous voté ? me dit-il.

— Je vais voter.

— Votons ensemble ; et, tout considéré, je vais voter comme vous.

Je regardai son billet, qu'il tenait à la main. Il le déplia ; c'était bien le nom de Cavaignac ; il le déposa dans l'urne sous mes yeux.

— Vous voyez, me dit-il. Ayez soin de le faire savoir au général.

Je me mis à rire.

— Je ne suis, lui dis-je, qu'un député obscur, votant avec la majorité, ne faisant partie d'aucun groupe et ne connaissant dans le ministère que Vivien etDufaure. Je n'ai jamais échangé une parole avec le général Cavaignac.

Il vit qu'il avait mal choisi son confident et parut tout consterné.

Ce fut bien pis le lendemain,; quand le résultat des votes fut connu.

— Je suis perdu, me dit-il.

— Et moi aussi, répondis-je en riant.

— Oh ! vous,, vous serez toujours professeur à la Sorbonne.

— Et vous, mon cher, avocat à Riom.

— C'est ma ruine, vous dis-je.

— Parce que vous vouliez être ministre. Eh bien, faites votre cour au vainqueur.

— Il me recevra comme un chien.

— Le premier jour. Vous baiserez la main le second, et le troisième vous serez ministre.

Il le fit et fit bien, si Tunique but de la vie est «Hre vice-empereur.

De 1848 jusqu'à la fin de i85i. j'ai fait partie de la rédaction du Xational. Je ne sais pas comment les choses se passaient dans les autres journaux, mais j'étais au courant de tout dans celui-là. C'est peutêtie le seul journal que j'aie connu à fond, quoique aie été depuis collaborateur, ou même directeur de plusieurs journaux.

Le journal avait un grand passé. 11 avait été fondé, sur la fin de la Restauration, par Thiers, Migu ît et Armand Carrel. Il contribua puissamment à la Révolution de i83o. Thiers devint ministre, Armand Carrel resta seul directeur du National et le maintint pendant plusieurs années au premier rang. La mort de Carrel fut un désastre pour le parti 3t m malheur presque irréparable pour le journal.

()uand j'y entrai, douze ans après, il était encore

4^2 l'IlEMIKRES ANNÉES

très important comme organe républicain, mais il périclitait comme entreprise commerciale. Caylus, l'administrateur, voyait souvent le fond de sa caisse. Dans ces moments redoutables, Charles Thomas, Goudchaux et Schœlcher apparaissaient comme des dieux sauveurs. Ils nous sauvaient à leurs dépens. Nous-mêmes, nous faisions des sacrifices ; nous restions des mois et des trimestres sans être payés. ()uelquefois même Gaylus annonçait que, pour payer intégralement les fournisseurs, il ne donnerait aux rédacteurs que la moitié de ce qui leur était dû. Le journal me devait dix huit cents francs quand il est mort. Gela représentait un long arriéré, car nous étions payés à raison de trois sous la ligne.

Nous nous aimions beaucoup dans ce petit coin. Gaylus était Padministrateur, Léopold Duras, le rédacteur en chef ; Alexandre Rey faisait les articles de grande politique ; Gharras était naturellement chargé de la guerre ; je faisais avec Rey, l'article quotidien sur la séance de la Ghambre, ce qui, dans ces temps reculés, passait pour la grosse affaire d'un : journal. Nous étions le National à nous cinq ; mais* nous avions des collaborateurs distingués ou illustres ; Littré et le docteur Dumont, pour les sciences; Forgues (Old-Nick) pour les affaires étrangères; Paul de Musset pour les théâtres. Nous recueillîmes Deschanel quand il sortit de l'Université. J'omets à regret quelques noms pour ne pas faire un cata-; logue.

Nous occupions un petit entresol, rue Le Peletier

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à gauche en entrant dans la rue, à deux pas du boulevard, à trente ou quarante pas de l'Opéra. Il y avait une petite chanibrette réservée pour Caylus, Duras, Alexandre Rey, le colonel Charras et moi. C'était le sanctum sanctorum. On y étoufl'ait, parce que tout le monde, excepté moi, fumait sans désemparer. Je m'y suis accoutumé, non pas à fumer, mais à respirer la fumée des autres. Alexandre Rey, Charras et moi nous étions députés. C'est là que Charles Thomas, surnommé le Sachem, Goudchaux. Schoelcher, Bastide, accouraient dans les occasions solennelles. Les autres amis de la maison, Viardot, Vaulabelle, se tenaient à côté, dans la chambre commune de la rédaction, ouverte à tout venant, et où Caylus et Duras recevaient les députations et les orateurs de clubs. Je jurerais bien que, dans tout ce monde-là, on nétait occupé exclusivement que du succès de la cause. On était prêt pour elle à tous les sacrifices. Aller en pinson, se battre en duel, perdre :^a place, si l'on en avait, cela n'aurait fait un pli pour personne. J'entends dire à présent qu'il y a des journalistes qui vendent leur opinion. Je n'en itonnais pas. Si j'en connaissais un, notre connaissance finirait à l'heure même de ma découverte. Dans ce temps là et dans ce monde là, le plus obscur tît le plus dépenaillé des rédacteurs était au-dessus (lu soupçon. Quand Pelloquet, notre secrétaire (à cent francs par mois), avait bien faim depuis deux jours, il pouvait accepter un dîner qu'on lui offrait bonne amitié : mais si on le lui avait oflert à

condition de changer d'avis, même sur un point de littérature, il serait mort de faim plutôt que d'y toucher.

J'avais loué une maisonnette à Asnières. Je fus obligé d'y renoncer, parce que j'avais trop d^amis. Ils m'aimaient trop. Ils aimaient aussi avenir dîner chez moi en plein air. Gela aurait pu durer, si Gaylus avait fait des affaires plus florissantes. Un jour qu'il était à table à ma gauche, je vis qu'il regardait attentivement la personne assise en face de lui, à la droite de ma femme.

— Je ne me trompe pas, dit-il à la fin. C'est bien à M. Delapalme que j'ai l'honneur déparier?

M. Delapalme était conseillera la cour de cassation. C'est lui qui avait porté la parole comme avocat général, dans le procès des Saint-Simoniens. Il avait aussi porté la parole, comme vous l'allez voir, dans une affaire moins retentissante. Il prit son air le plus aimable.

— Je crois que je parle à M. Caylus ; il y a bien longtemps que je ne vous ai vu.

— Dix-huit ans. Vous demandiez pour moi, ce jour-là, cinq ans de travaux forcés.

— Parfaitement. Vous vous êtes bien porté depuis?

— Comme vous voyez. Enchanté de vous revoir. Ils firent plus ample connaissance en fumant après

le dîner.

Vous entendez bien qu'il s'agissait d'un procès politique. C'était l'affaire de la poêle à frire où furent impliqués Caylus et Latrade (celui qui a été

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longtemps député i. Ils furent acquittés par le jury, mais ou les obligea de quitter l'école polytechnique. Je vous parle de souvenirs bien lointains. On oublie bien vite en France. Qui se souvient de la poêle à frire "? Littré à part, cest tout le bout du monde si on se rappelle un seul des noms que je viens de citer. Qui se rappellera le mien dans trois ou quatre ans ?

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