ROI LOUIS-PHILIPPE LA GARDE NATIONALE
Le Roi Louis-Philippe -La Garde Nationale
Je n'avais que trente-trois ans à la Révolution de Février 1848. Jetais suppléant de M. Cousin à la Sorbonne, ce que je considérais avec raison comme vm poste très honorable ; mais il ne me donnait pas mes entrées à la Cour. Il est pourtant vrai que j*ai un peu connu S. M. le roi Louis-Philippe, et que j'ai eu une longue conversation avec lui, onze ans auparavant.
On a beau être républicain et égalitaire : on ne peut converser avec un roi sans s'intéresser à lui comme à un phénomène très rare, et par conséquent, infiniment curieux. Les rois ne peuvent guère VDUs laisser indifférents ; il faut qu'ils vous charment ou qu'ils vous irritent. Je dis tout de suite que
guère), mais qu'il me charma. J'ai rarement entendu une conversation aussi simple, aussi bienveillante, aussi agréablement et efficacement instructive. Je crois pouvoir ajouter que, de mon côté, je ne lui avais pas déplu, car il me dit en me congédiant : « Venez voir mes enfants ; nous avons de petites réunions du lundi, auxquelles on sera bien aise de vous voir ». Etait-ce bien le lundi ? C'est un point d'histoire sur lequel je pourrais bien me tromper, au bout de cinquante ans. Je ne vous dirai pas toutes les raisons qui me firent rester dans mon coin. Il y en a qui me font rire aujourd'hui. C'était l'époque où je vivais des 80 francs par mois que Cousin me donnait pour le suppléer.
Le roi n'était ni élégant, ni majestueux. Vous pouvez voir son portrait à Versailles, dans un tableau qui représente la bataille de Valray. C'est un portrait ravissant ; mais la vieillesse, qui embellit les uns, déforme et alourdit un peu les autres. 11 changeait, pour ainsi dire, d'aspect, à mesure qu'il parlait, et j'étais prêt de le trouver beau quand il me quitta. 11 me parla surtout de littérature et de beaux-arts. Je trouvais toutes ses idées fausses, mais j'éprouvais un grand plaisir à reconnaître dans l'histoire de sa vie la cause de toutes ses erreurs. 11 me parut sincèrement libéral, ce qui était méritoire pour un grand prince élevé sous le règne de" Louis XVI. Il restait fidèle aux doctrines de 1789, qui avaient charmé sa jeunesse ; mais son libéralisme était côtoyé par le souvenir de 93. 11
était l'homme du monde à qui il devait être le plus difficile d'oublier cette date latale. Il avait, au plus S haut point, ce que je pourrais appeler la terreur de la Terreur. Et la Terreur avait soin de se rappeler ! à lui très fréquemment. Ses dix-huit années de règne I furent dix-huit années de combat. Il marchait entouré d'assassins.
Il faut vous dire, car vous ne le devineriez jamais, comment le roi passa plus d'une heure appuyé sur mon bras en causant avec moi, et en parlant presque seul sans discontinuer. Il montrait le musée de Versailles, ouvert depuis quelques jours, au collège de Versailles. Nous étions réunis dans la grande galerie que nous remplissions presque tout entière. Je vous laisse à penser les cris de : « Vive le Roi ! » qii éclatèrent, quand le roi entra dans la salle. 11 m dit que quelques mots, car il réservait son discours pour le moment où nous serions dans la salle du théâtre. Après avoir traversé rapidement les galeries, il jeta les yeux sur ces jeunes figures, et, clioisissant un élève de bonne mine ic était moi), il le prit par le bras en disant : « Vous serez mon bâton d(; vieillesse. » Ce n'est qu'après une demi-heure de n] arche que quelques-unes de mes réponses l'étonn.rent. Il s'arrêta en me regardant :
— Qui ètes-vous donc, me dit-il ?
— Sire, lui dis-je, fort troublé, j'ai peur d'avoir Uîurpé la place d'un de mes élèves ; je suis le professeur de philosophie.
Il sourit.
*.ils
— Et à quel âge ?
— A vingt- deux ans.
— Non, non, restez, dit-il.
Et il me demanda mon nom, et quelques détails sur ma situation ; après quoi il reprit sa conversation sur ses tableaux. Il était plein d'anecdotes sur les scènes de la Révolution, qui. contées par lui, avaient un attrait extraordinaire.
Il me montra, en passant, le portrait de Descartes : « Voilà, dit-il, votre patron. C'est le portrait dont il fit lui-même cadeau au père Mersenne ». J'aurais pu rectifier le roi et lui servir une anecdote de ma façon ; mais je fus assez diplomate pour ne pas le faire. Un grand personnage, (je ne sais si ce n'était pas le duc de Luynes), avait envoyé à Cousin, pour qu'il s'en fit honneur en le remettant au roi, le portrait authentique de Descartes, donné au père Mersenne par Descartes lui-même. Mention du don était faite en caractères rouges sur le verso du portrait. Cousin ne manqua pas de le porter aux Tuileries, comptant être reçu à bras ouverts. Mais la place de Descartes était déjà marquée. Le cadre, j'allais dire le siège, était fait ; le portrait authentique avait quelques centimètres de trop ; le roi en fit faire une copie qui eût la taille réglementaire. Je regrette de ne pas savoir ce qui arriva par la suite. Qu'est devenu le tableau de Mersenne ? A-t-on trouvé le moyen de le replacer dans la galerie ? Je répète mon histoire comme Cousin me l'avait dite en grande indignation quelques jours auparavant.
Cousin aurait été un homme très véridique s'il avait eu moins de feu dans l'imagination. Il était véri-
; dique en principe, car il croyait tout ce qu'il disait. J'ai toujours admiré la liberté d'esprit des courtisans de ce temps-là, quand ils parlaient de leur roi.
: Un jour que nous passions sous les fenêtres des Tuileries, Cousin me parlait de l'avarice de Louis- Philippe. (11 était plaisant dans son rôle). « Si on lançait une pièce de dix sous dans la rivière, disaitil. il se jetterait à l'eau pour la rattraper». La pre- 11 ière fois que je vis Thiers, il me parla de la Révolution. « Je lui suis fidèle, me dit-il. Elle ne ma pas donné un trône, je nai pas le droit de la trahir ». C était plus sérieux que la pièce de dix sous qui n était qu'une bouilbnnerie. Les sentiments de Cou- ~ ,i à l'égard du roi étaient tout autres que ceux de grand ami de la place Saint-Georges. Il pouvait iioquer, parce qu'il avait des démangeaisons de iioquer du monde entier ; mais il aimait et admirait. 11 me disait : « Le roi sera dans la postérité le premier homme de son règne ». Et encore : « C'est notre maître». Il me dit aussi :« Louis-Philippe pour V A. Talleyrand pour ambassadeur ». 11 aurait bien ajouté : « Et Cousin pour ministre de l'instruction pu- 1 i i que ». Je ne sais pas pourquoi il ne le fit pas. Il ne lura pas cru, ce jour-là, digne de ses confidences.
I Sur la fin du ministère du i^r mars, l'alliance anglaise fut en grand péril. Le roi oublia ses frayeurs, ou plutôt il les dompta jusqu'à entonner la Marseil-
mliise. Cousin, qui était ministre et qui tenait à l'être,
qui, de plus, était l'ami intime et le fervent admirateur du premier ministre, trouva dans sa loyauté et son patriotisme le courage de dire au roi : « Sire, renvoyez-nous ! » Le roi ne demandait que cela. A partir de ce moment, il se donna de plus en plus ù la réaction, qui causa sa perte. La faute de ce grand politique, de ce libéral, de ce patriote, fut de voir monter de plus en plus le flot de la révolution sanguinaire et de le croire irrésistible, tandis qu'autour de lui tous les libéraux se croyaient sûrs de l'endiguer quand ils voudraient. La postérité dira peutêtre que le roi a été trop eflrayé, et que ses adversaires ont été trop rassurés.
J'ai bien envie, avant de poursuivre mes souvenirs électoraux, de vous en conter d'autres tout différents.
Il n^y a guère que les généraux et les maréchaux qui se donnent les airs de publier leurs mémoires. Mais depuis que j'ai vu le grand succès du capitaine Coignet, je me dis que les petits hommes sont quelquefois mêlés aux grandes choses, et que le sergent Boichot et le sergent Ruthier ontété, à un jour donné, les premiers hommes de l'armée française.
J'ai donc résolu de publier les « Mémoires d'un soldat ».
Un soldat, c'est beaucoup moins qu'un capitaine et même qu'un sergent. Mais il s'agit d'un soldat de la garde nationale, c'est-à-dire du corps le plus élevé en dignité et en mérite. Rassurez-vous, d'ailleurs, je ne vous apporte pas un ouvrage en deux volumes. Les Mémoires d'un soldat tiendront en un seul
chapitre. Et à présent que vous êtes tranquillisés sur ce point capital, je puis bien vous avouer que ces mémoires sont mes mémoires et que ce soldat, c'est moi !
La garde nationale est maintenant si profondément oubliée qu'on ne sait plus rien, dans cette génération frivole, de son organisation, de son équipement, de son personnel et de ses services. On la juge sur quelques plaisanteries de Gavarni et de mon camarade Cham. On croit que les gardes n£.tionaux avaient généralement le pantalon trop court, l'habit trop étroit, le ventre trop gros et le shako trop rejeté en arrière ; quMls partaient pour faire leurs vingt-quatre heures après avoir baigné de larmes leurs fenjmes et leurs rejetons, et que, si, par un hasard invraisemblable, ils étaient appelés à arrêter un ivrogne, ils se jetaient sous une porte cochère ou marchaient sur les talons de la troupe de ligne. Ce n'est pas là le garde national que j'ai vu. Sa tenue était peut-être un peu fantaisiste, ses alignements n'avaient pas de régularité et sa charge en douze temps s'exécutait à la diable. Mais il ne boudait pas quand il fallait prendre une barricade. 11 entrait le premier dans les maisons prises d'assaut, et ce qa'on avait à lui reprocher, c'était plutôt de la férocité que de la timidité. Il ne faut pas parler de la timidité des gardes nationaux à ceux qui ont vu les scènes de la rue Transnonain et les journées de Juin. J'étais encore étudiant quand eurent lieu les événements du cloître Saint-Merri et de la rue Trans-
onain. Je n'aimais pas beaucoup la politique qui
avait triomphé dans ces mémorables journées ; mais mon admiration pour le soldat était sans borne, et je me disais : Si jamais je suis soldat, ce sera dans cette armée-là !
Je n'y manquai pas. Dès que j'eus quitté l'école et que je fus en âge de faire sentinelle à la porte d'une mairie, j e m'enrôlai dans la garde nationale. J'en avais d'ailleurs reçu l'ordre, accompagné de quelques menaces d'amende et de prison en cas de désobéissance.
J'ai fait ma première campagne dans la garde nationale de Caen. Nous avions pour colonel un conseiller à la Cour royale, qui était sphérique. Il avait un mètre dans tous les sens. Il présidait debout la cour d'assises, à cause de l'impossibilité de s'asseoir, et il commandait à pied sa légion, à cause de l'impossibilité de se maintenir sur une selle. Ses ordres du jour passaient parmi les éleveurs de Caen pour des chefs-d'œuvre d'éloquence. C'est tout ce que je sais de particulier sur cette légion qui m'est restée chère parce que j'y ai appris le service.
Vous voudrez savoir de qui elle se composait. De tous les hommes valides, de 20 à 60 ans. La mairie vous envoyait une sommation pour comparaître devant le conseil de recensement, vous comparaissiez. On s'assurait que vous n'étiez ni bossuj ni aveugle, ni bancroche. On écoutait les raisons que vous faisiez valoir pour être dispensé. On n'y faisait pas attention, et quinze jours après vous receviez un i^"- billet de garde.
Vous pouviez cependant obtenir un délai pour
VOUS équiper. La nation, dans sa munificence, vous donnait, ou plutôt vous prêtait un fusil : vous vous procuriez le reste à vos frais. Le reste, c'est-àdire un pantalon bleu, un habit d'uniforme, un col de crin, un shako avec plumet et des bufïletteries blanches auxquelles étaient suspendus une giberne et un sabre. La giberne était vide : le sabre n'était pas de bois. Pendant les vingt années que j'ai passées dans la garde nationale (les YÎn^ plus belles années de ma vie),je n'ai jamais eu l'occasion ou la pensée de vérifier si mon sabre était de bois ou de fer : mais j'affirme de confiance que ce n'était pas un sabre de bois. Dans certaines villes débonnaires, où l'on pensait que l'habit ne fait pas le garde national, la municipalité permettait de remplacer l'habit d'ordonnance par une blouse bleue à collet rouge.
Le billet de garde revenait à peu près quatre fois par an. On passait vingt-quatre heures au corps de garde, avec permission d'aller chez soi pour prendre son repas en famille. La nuit, on s'étendait sur le lit de camp. Le métier de la guerre n'est pas fait pour les Sybarites. On faisait ses deux heures de faction, et une patrouille la nuit, quand on était jeine. La patrouille arrêtait quelquefois un ivrogne ^' nn vagabond. Il était toujours relâché, tant nos nts étaient débonnaires.
>unt lacrj-mœ rerumet mentem mortalia tangiint.
Tel était le train-train ordinaire de la garde nationale de Caen. Mais si les légitimistes, d'un C( té, ouïes républicains, de l'autre, avaient tenté
de pousser le peuple caennais à la révolte, le colonel et ses soldais n'auraient pas ménagé leur sang pour la défense de nos glorieuses institutions.
Quand mon capitaine nous lisait ce passage de l'ordre du jour, il avait de la peine à retenir ses larmes. Du reste, en échange des services que nous rendions à la société, on nous accordait de beaux privilèges, entre autres, celui d'élire nos officiers, jusqu'au ^rade de capitaine inclusivement. On comprend que les officiers supérieurs de qui dépendait la sécurité de l'Etat ne pouvaient être choisis que par le roi sous le régime monarchique.
Les colonels devinrent électifs après 1848. Le président de la République devant être élu, il était naturel de faire élire les chefs suprêmes de la garde nationale. Il était même question de faire élire les officiers par la troupe, dans l'armée de ligne, quand le 1 Décembre coupa court à ces innovations. La plupart des colonels de la garde nationale furent choisis, après les journées de Février, parmi les représentants du peuple. Ils portaient constamment leur uniforme, pour êlre prêts à défendre l'assemblée souveraine. C'était un beau spectacle que de voir siéger, avec leurs épaulettes à torsades d'argent, les Quinet, les Boulay de la Meurthe, les Clément Thomas, les Lacrosse. Guinard, qui commandait l'artillerie de Paris, avait l'air d'un troupier fini. A le voir sur son cheval de bataille, brandissant son sabre, et surtout, à l'entendre, vous auriez juré qu'il n'avait pas fait
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autre chose toute sa vie. On disait de Clément Thomas, avec admiration, qu'il avait été maréchal des logis dans les cuirassiers. C'est ce qui détermina le gouvernement à le nommer général en chef après la mésaventure de Courtois. Il garda son uniforme de colonel et acheta un énorme chapeau de général, avec ganse et plumes noires. Ce chapeau qu'il ne quittait jamais, nous inspirait de l'admiration, et jetait la terreur dans son armée.
Le plus étonnant de nos colonels était Quinet. Il était toujours correctement déguisé en militaire. Quelque bon génie présidait à sa toilette, car, livré à lui-môme, il n'aurait pas manqué d'oublier son sabre ou ses épaulettes, ou de se coiffer d'un chapeau bourgeois pour couronner son uniforme. Lacrosse n'était que colonel de la garde nationale à Brest. On disait qu'il couchait en uniforme, et il faisait bien, car son uniforme le fit Ministre des Travaux Publics. C'est lui qui eàt l'idée de pêcher les carpes de Fontainebleau, et de les offrir toutes vives au président, dans des baquets remplis d'eau, un jour de gala quasi-monarchique. Louis-Napoléon prit mal cette galanterie. Il savait, par des mémoires de famille, que le grand empereur s'amusait quelquefois, en descendant au jardin, à jeter du pain à ses carpes. Il se fâcha tout rouge, et ordonna au Ministre désappointé, de faire reporter ses carpes à Fontainebleau. « Vous m'en répondez, tête pour tête, monsieur le ministre ». Lacrosse en mourut, non comme homme, car il vécut assez
pour devenir sénateur, mais comme Ministre.
Je n'avais passé qu'un an dans la garde nationale de Caen. La garde nationale de Versailles, où je demeurai ensuite, n'eut pas le temps de me happer. Enfin, après d'honorables services en province, je fus incorporé dans une des légions de Paris. Je regrette de ne pouvoir vous en dire le numéro, mais c'était la légion du quartier Saint-Sulpice, qui avait pour colonel Boulay de la Meurthe. J'étais voué aux colonels sphériques. Boulay de la Meurthe ressemsemblait à une boule colossale, et il avait pris l'habitude de rouler au lieu de marclier. Nous étions très fiers de lui, à cause de son illustration, mais il y avait des légions mieux partagées : la légion de cavalerie, par exemple. Elle avait pour colonel le comte de Montalivet en personne. Il avait été ministre, et il était intendant général de la liste civile, pair de France, grand'croix de la légion d'honneur. Ce grand cordon rouge flattait particulièrement nos cavaliers. Il faisait un très bel eflet sur la veste blanche de M. de Montalivet. Quand il passaitsalégionenrevue,surresplanade des Champs- Elysées, à la place oii s'élève aujourd'hui le palais de l'Elysée, nous accourions pour le voir du fond du quartier latin. On disait avec révérence : c'est l'ami du Roi ! Nous n'en étions pas moins républicains au fond du cœur, mais telle est l'inconséquence de l'espèce humaine. Elle déteste le pouvoir, et elle l'adore.
On sait que le roi lui-même, le roi Louis-Philippe, ne portait pas d'autre uniforme que le nôtre. 11
n'y ajoutait rien, qu'un chapeau à plumes blanches, et, peut-être, une couronne sur l'épaulette. Je n'ai pas eu l'occasion de vérifier ce dernier point. A le voir sous son chapeau, vous lauriez pris pour un de nos colonels. Nous en étions secrètement flattés. Quand il nous parlait, et cela lui arrivait souvent, parce qu'il était bon orateur, il ne manquait jamais de nous appeler: chers camarades.
Notre commandant en chef était tout simplement un maréchal de France. Il aurait ouvert de grands yeux, si on lui avait dit qu'il aurait des successeurs tels que le général Courtois et Clément-Thomas. Le maréchal Lobau était très populaire dans la garde nationale. Il s'y montrait familier et paternel. Il me connaissait un peu, je ne sais plus où il mavait rencontré. Il me l'econnut la première fois qu'il me vit sous les armes. Il me fit l'honneur de m adresser la parole. Je crois que s'il y avait eu des élections le lendemain, j'aurais pu être nommé sergent. Il me dit : « Votre fusil n'a pas de bretelle. Rî.ppelez-vous. monsieur le spiritualiste, qu'un fusil sans bretelle est un corps sans âme ».
J'ai toujours médité ces paroles, qui sont tout ce que je connais sur l'histoire militaire, et j'avoue que je ne CD mprends pas encore pourcjuoi la bretelle occupait un rang si élevé dans les préoccupations du maréchal.
Horatius Flaccus, qui serait le premier des poètes, poetarum facile princeps. si Virgile n'existait pas, jeta un jour son bouclier pour s'enfuir plus lestement du champ de bataille.
Relie tu non hene parmula.
Il n'a pas trop rougi d'en convenir. S'il ne l'avait pas dit lui-même, il est probable que le bruit en aurait couru, que l'aventure aurait été contestée, et que. finalement, on aurait décidé qu'il avait jeté son bouclier pour combattre avec plus d'aisance , ou pour montrer qu'il ne craignait pas d'affronter, sans défense, les attaques de l'ennemi, semblable à un danseur de corde, qui, dans l' enthousiasme de son art, jette toutà-coup son balancier pour danser avec plus de grâce.
Mais enfin il s'est confessé, habemus conjîtentem reujn, et je puis bien avouer, à son exemple, que je me suis dérobé, autant que j'ai pu, au service de la garde nationale. Ce n'est pas que je ne sois très belliqueux, mais le corps de garde empestait la fumée de tabac, et comme je ne fume pas, cette atmosphère m'était fort désagréable. Les ruses pour échapper au sergent-major étaient si connues qu'on en a fait des pièces pour le Palais-Royal, et des caricatures. Je puis citer mon ami et excellent confrère, Xavier Marmier, de l'Académie Française, et frère, qui plus est, du général Marmier, qui se fit inscrire chezlaconcierge sous le nom de M™« veuve Marmier. et ne reprit son véritable nom que quand il fut, par son âge, exempt du service militaire.
Je restai, quant à moi, dans l'enfance de l'art. Je pris pour suppléant, ou pour remplaçant, ou pour figurant, mon portier. 11 s'appelait Corpel. La compagnie y gagnait de toute façon, car c'était un fort bel homme, et il avait été sergent dans la ligne.
Moyennant cinq francs, il consentait à passer pour moi, et je crois que les camarades consentirent de leur côté à fermer les yeux .
J'eus quelques alertes. Il me conta qu'un jour, un camarade lui avait demandé si la cinquième Cunéade de Plotin n'avait pas été altérée par Philopœmen, « Et qu'avez-vous répondu, lui demandai-je ? — Oh ! me dit-il, j'ai répondu que j'étais philosophe à la Sorbonne et garde national au corps de garde ».
Je repris mon service après Février, parce qu'il devint périlleux. J'étais alors dans une autre légion, ayant quitté la rue Madame pour la place de la Madeleine. Cette période d'activité ne fut pas longue, parce que je fus, après le i'"'" Mai, dispensé du service comme tous les députés. C'est dans ce court intervalle que je fis la plus belle faction de ma vie ; une faction qui dura près de cinq heures en face de l'ennemi. De l'ennemi ! faut-il que je sois réduit à me servir de ce mot quand il s'agit de citoyens français !
C'était le lendemain de la journée des bonnets à poil .
Les bonnets à poil avaient fait, la veille, tout ce qu'ils avaient voulu ; mais les shakos entreprirent, pour le lendemain, une contre-manifestation colossale. Ils descendirent de BeUeville, de Montmartre, et des Batignolles en colonne serrée, se formèrent lagnies le long des boulevards, en chantant la Marseillaise et Mourir pour la patrie, et vinrent se masser sur la place de la Concorde et dans les Champs-Elysées. Ils longèrent ensuite les quais et e de Rivoli en deux colonnes parallèles, et
annonçaient qu'ils marchaient à l'Hôtel-de- Ville où leurs adversaires luontaientla garde ce jour-là, pour les désarmer d'abord, et ensuite pour s'emparer de leurs bonnets à poil dont ils feraient un trophée. Les avisétaientpartagés. Onparlait d'un feu dejoie. Mais un feu dejoie de bonnets à poil serait d'une puanteur horrible ! Les jeter à la Seine entraverait la navigation. Les esprits pratiques proposèrent de les emporter dans les faubourgs et de les transformer en manchons pour les dames. Mais on répondait que la marchandise serait sur-le-chanip dépréciée à cause de son origine. Pendant ce temps-là, mon caporal m'avait campé de faction devant la grille de l'Hôtel-de- Ville, avec ordre de ne pas toléi^er les rassemblements de plus de dix personnes. Le rassemblement qui se produisit aussitôt après étant de plus de cent mille hommes, on ne put reprocher, ni à moi, ni aux autres sentinelles qui garnissaient le pourtour de l'Hôtel-de-Ville, de n'avoir pu réussir à les dissiper. On n'y songea pas. On ne songea pas non plus à nous relever. Nos camarades restèrent blottis dans les cours du palais, pendant que les membres du gouvernement s'époumonnaient crier : « Vive la République ! Vive le peuple ! Vivent les faubourgs ! Plus de corps d'élite ! »
Plus de corps d'élite ! C'était la concession de la journée. La possession des bonnets à poil constituail un privilège pour la première légion, parce qu'ils coûtaient vingt-deux francs, et qu'on avait un sliako pour quatre francs, et cinq francs vingt-cinc
^ centimes avec le plumet. Le gouvei^nement. par cette habile reculade, nous épargnait des rhumes de poitrine ; nous n'envisageâmes la question que sous ce point de vue ; et comme on se guérit de tout quand on est jeune, même des fatigues d'une longue faction, je finis par me réjouir d'avoir fait une des plus belles factions dont il soit question dans notre histoire.
Au fond, mes mémoires de garde national sont finis avec le i^"^ Mai 1848, c'est-à-dire avec mon élection comme député. Cependant, j'ai bien envie d'y ajouter, comme appendice, un épisode des journées du mois de Juin suivant. J'y fus mêlé, non comme garde national, mais comme député présent, en écharpe, sur le champ de bataille.
C'était derrière l'église Saint-Gervais, sur la place \ audoyer, aujourd'hui détruite. Il se passa là trois épisodes mémorables. Je ne vous dirai pas le premier, parce que j'aurais l'air de me vanter, ce qui n'est pas dans mes habitudes. Je ne veux pas non plus parler du second épisode, par pitié pour le pauvre homme qui en fut le triste-héros, et qui a peut-être été brave un autre jour. Mais il n'y a pas d3 raison pour omettre le troisième. Il faut vous dire que la place Vaudoyer marquait l'entrée de la rue Saint- Antoine, et qu'on avait élevé là une terrible barricade qui paraissait infranchissable. Les insurgés remplissaient les maisons des deux côtésde lu rue, et criblaient les assaillants de coups de fusil.
iCavaignac fit avancer deux pièces de canon. Il ût impossible d'entamer une barricade massive
qui montait jusqu'au second étage et qui avait six ou huit mètres d'épaisseur. On foudroya d'abord les maisons qui la bordaient, et on les transforma en chemins couverts, par lesquels nos soldats pénétrèrent dans la rue Saint- Antoine, Le combat, dans ces conditions, fut meurtrier, mais rapide. Les insurgés s'enfuirent par toutes les rues avoisinantes, poursuivis par les mobiles qui ressemblaient à des chasseurs acharnés contre leur gibier. Nous étions trois représentants qui avions assisté à toutes les péripéties : Corbon, David d'Angers et moi. Nous voulûmes passer par le chemin triomphal, c'est-à dire par dessus la barricade, qui nous avait coûté un officier d'artillerie tué, quatie artilleurs blessés à mort, sans compter cinq ou six blessés dans la ligne et la mobile. Il n'y avait plus rien à craindre des armes à feu ; mais l'entreprise n'en était pas moins difficile dans cet amoncellement désordonné et immense d'objets de toute nature. Je cheminais péniblement, en ra'accrochant des mains et des jambes, quand je sentis qu'on me tirait en arrière parles basques de mon habit. Je me retournai assez inquiet, mais je ne vis qu'un garde nationaljoufflu, essoufflé et souriant, qui se mit aussitôt à me saluer, tout en continuant à me tirer à lui.
— Que faites-vous donc, lui dis-je, moitié riani. moitié en colère. Laissez ma redingote, laissez-la à l'instant, vous allez la déchirer.
— Citoyen, me dit-il avec le sourire le plus aimable, ce n'est pas là votre place. Vous allez servir de
cible à quelque insurgé embusqué derrière un pan de muraille. Vous serez tué sans utilité pour la cause, vous qui avez tant de services à rendre.
Je fus flatté naturellement, et je lui dis d'un ton adouci :
— Vous me connaissez donc ?
— Non, répondit-il, mais je vous connais à votre écharpe pour un représentant, et je vous arracherai au péril, si je peux, en dépit de vous.
— Allons, dis-je, finissons-en. Je ne reculerai pas, vous perdez votre temps et ne faites que m'offenser et me gêner. D'ailleurs, ajoutai-je pour ne pas paraître trop dur, vous êtes aussi exposé que moi.
— Oh ! moi, c'est bien différent, je suis sous les armes (et il montrait son fusil qu'il portait en bandoulière). Je fais mon métier, etvous ne faites pas le vôtre.
L'animal faillit deux ou trois fois me faire perdre l'équilibre. Quand il vit que mon parti était pris, il tira sa carte de sa poche et me la mit dans la main presque malgré moi. Je ne sais ce qu'il devint, il disparut comme un personnage de féerie dans un opéra.
J'étais dans ma chambre, le lendemain matin, occupé à me faire la barbe, et encore tout brisé de mes fatigues d'3 la veille, quand on m'apporta lacarte de M. Merlin, bijoutier en doublé, rue St-Martin. « Au diable ! dites qaeje n'y suis pas ». On me rapporta la carte sur laquelle il avait écrit au crayon : Garde national.
« Garde national ! C'est un frère d'armes, pensai- J€. Mais nous sommes nombreux dans le régiment, ; s'il fallait les recevoir tous...» J'entendis alors
mon homme qui criait à tue-tête dans l'antichambre: « Dites-lui que c'est moi qui lui ai sauvé la vie, hier, à la barricade Vaudoyer ! » Impossible de lui faire faire antichambre jilus longtemps.
Il entra avec la même figure joviale et souriante, les mêmes saints respectueux que la veille.
— Enfin, lui dis-je,que voulez-vous?
— Un bureau de tabac, répondit-il en me tendai unplacet tout rédigé pour la circonstance, jenevoi connaissais pas, je sais qui vous êtes aujourd'hui Vous êtes ami personnel de M. Goudchaux, et il n€ peut vous refuser ce léger service, songez...»
Je vis que j'en avais pour longtemps, et je prisj mon parti en brave. «Je parlerai à M. Goudchaux,j lui dis-je, je lui raconterai vos hauts faits, mais| rappelez-vous qu'il y a beaucoup de solliciteurs».
Il se trouva qu'il avait des droits, et un besoin urgei d'être secouru dans la détresse de la bijouterie doublé, que la révolution avait assommée. Goudchaui lui donna sonbureau de tabac, j'avais fait un heureux^
Je ne puis mieux finir que par cette petite scène. Je me flatte d'y avoir déployé les deux vertus dï soldat: le courage et la générosité. Je ne suis ni ui Gondé, ni un Turenne,mais peut-être qu'après avo^ pris connaissance de mes mémoires, mes amis l'Académie ne refuseront pas d'écrire dans m( épitaphe ces mots autrefois si souvent répétés si la tombe des honnêtes gens: « Bon époux, bon citoyen, excellent garde national. »