CHAPITRE III
§ 1. — Perturbations morales résultant de la vie
militaire.
Après avoir montré les qualités suscitées ©u développées par la guerre, il ne sera pas inutile d'indiquer aussi les perturbations morales qu'elle pourra peutêtre provoquer.
Toutes les sociétés sont fondées sur des conventions et des contraintes, nécessaires à l'existence des collectivités, mais plus ou moins gênantes pour les individus. Elles sont maintenues d'abord par les sanctions des codes, puis par l'habitude qui rend à la longue les sanctions inutiles. L'expérience montre, en effet, que chez les sociétés civilisées les lois ne sont violées que par une minorité très faible.
Le fondement essentiel de la force inhibitive des lois cesse donc peu à peu d'être la crainte du châtiment, mais bien l'habitude que fortifie chaque génération jusqu'au jour où une révolution dans les esprits vient l'ébranler. Les lois perdent alors leuî puissance, l'anarchie en résulte et, si elle persiste, ramène le civilisé à la barbarie. Qq n'est jamais
78 PREMlèBES CONSÉQUENCES DE LA GUERRB
sans danger qu'un peuple est soustrait aux liens de la coutume.
Une guerre ne saurait se prolonger sans perturber toutes les habitudes qui déterminent le respect des lois. Il en résulte bientôt l'affaiblissement de l'arma- :jure sur laquelle les sociétés reposent.
Toute l'échelle des valeurs se trouve transposée en effet par la guerre. Ce qui était considéré comme respectable cesse d'être respecté. Les meurtres, les incendies, les destructions, crimes en temps de paix deviennent des vertus. Le respect de la propriété et celui de la vie humaine, fondements mêmes de la société, s'évanouissent. Des bouleversements analogues troublent la vie civile. Les droits politiques des citoyens sont abolis. Un pouvoir militaire autocratique s'impose à toutes les volontés.
En dehors de ces grandes perturbations morales, il en est d'autres, moins graves assurément, mais encore chargées de conséquences. Si fréquents que soient les combats, ils ne sont pas journaliers. Dans leurs intervalles, le soldat demeure forcément désœuvré. Il perd le goût du travail et contracte l'habitude d'êtrB alimenté par l'État. ' Prolongé pendant des années, ce pli d'oisiveté sera ensuite malaisé à détruire.
Les diverses perturbations que je viens d'indiquer restaient à peu près sans influence dans les luttes rapides d'autrefois auxquelles ne prenait part qu'une portion infime de la nation. Il en est autrement dans les longues guerres d'aujourd'hui qui intéressent tous les membres de la nation.
Sans vouloir préciser maintenant les conséquences
d'habitudes aussi générales et aussi longtemps mainr tenues, on peut dire qu'il sera bien difficile de rappeler à la vie paisible et au respect des lois les hommes dont le métier a été de tuer et de détruire.
Le code du soldat, en temps de guerre, est simplement la volonté autocratique du chef. Les lois civiles finissent par peser bien peu, quand on s'est accoutumé à n'accepter que des lois militaires indépendantes de l'action des législateurs.
§ 2. — Perturbations morales résultant de mesures
législatives.
A côté des perturbations morales résultant de la vie du front, d'autres, aussi graves peut-être, ont été créées dans l'existence civile par les erreurs de nos gouvernants. Telle, par exemple, lasuccessionde décrets moratoires suspendant le paiement des dettes, des loyers, etc.
Un des principaux fondements de la vie sociale est le respect des engagements. Ni commerce, ni industrie, ni relations d'aucune sorte ne seraient possibles sans ce respect.
Nos législateurs l'ont oublié lorsque, poussés par des influences diverses, ils édictèrent, sous le nom de moratorium, la rupture de tous les engagements. Les agents de change se virent autorisés à ne pas liquider la situation des clients, les grandes sociétés de crédit et les banquiers à ne pas rembourser les dépôts qui leur avaient été confiés, les locataires à ne plus payer leur propriétaire.
C'était l'arrêt complet de Fengrenage social. Plus de capitaux en circulation, donc plus d'industrie ni de commerce. Plus de fabrication, plus d'exportation.
Nos gouvernants mirent quelque temps à comprendre cette vérité assez évidente pourtant, mais ils finirent cependant par la saisir. Les banques furent obligées de rembourser leurs dépôts, les agents de change de liquider leurs comptes. Les usines purent alors se rouvrir et la vie économique du pays, entièrement suspendue, reprit un peu.
Si ces mesures, dictées par l'esprit jacobin le plus
étroit, avaient persisté, c'eut été la ruine totale du
pays à brève échéance, puisque nos exportations
auraient été complètement arrêtées, et qu'un peuple
ne vivant que d'importations arriverait vite à la
faillite.
Restait, cependant, un point important : la dispense
de paiement des loyers, acceptée avec joie par les
socialistes, et dont les maîtres du jour ne perçurent
pas d'abord les incidences.
Elles étaient pourtant bien claires : ruine menaçante des institutions de crédit qui avaient prêté aux propriétaires et que ces derniers, ne touchant plus de loyers, étaient dans l'impossibilité de rembourser ; pertes énormes pour le Trésor obligé de renoncer aux impôts élevés que les propriétaires lui payaient, etc.
Ce furent là des pertes matérielles considérables, mais les pertes morales furent plus graves encore.
La notion fondamentale du respect des engagements S9 trouva ébranlée au point qu'une foule de personnes, parfaitement à même de payer leur loyer, s'y refusèrent en s'autorisant de la loi . Des fonctionnaires, des employés, des industriels, dont la guerre n'avait pas atteint les ressources et qu'elle avait même souent augmentées, usèrent de la faculté accordée pal
d'imprudentes lois pour se soustraire au paiement de leurs dettes.
La permission de ne pas tenir ses engagements, destinée seulement, dans l'esprit du législateur, à empêcher les familles des soldats pauvres d'être poursuivies, s'étendit vite à toutes les classes et constitua bientôt une sorte de droit nouveau. Il se fixa tellement que les modestes tentatives de quelques juges de paix, pour faire payer leur loyer à des locataires fortunés, soulevèrent à la Chambre les hurlements et les menaces des socialistes, heureux de trouver une nouvelle occasion d'attaquer la propriété.
En janvier 1916, un député socialiste, approuvé à
l'unanimité par ses collègues, n'hésita pas à dire :
Prenez garde, monsieur le ministre, vous ne savez pas ce qui s'amasse de rancœurs, de haines ! Prenez garde qu'après la guerre les pai^vres ne se dressent contre les riches.
De telles menaces montrent l'inépuisable fonds de haine où s'alimentent les sentiments socialistes. Jamais les pauvres ne furent menacés d'aucune poursuite. Seules, les classes moyennes, qualifiées de riches par ce brave député eurent à souffrir de la privation de leurs revenus, souvent bien minimes.
Les diverses conséquences des moratoriums auront contribué à montrer Tinfluence que peuvent exercer les lois sur l'abaissement de la moralité publique. Relatant ce fait, que des locataires ayant sous-loué fructueusement l'appartement dont ils étaient détenteurs, se réfugiaient derrière le moratorium pour ne pas payer leur propriétaire, le Temps écrivait :
Que de semblables abus aient pu se produire, qu'une telle déviation de sens moral nous soit révélée chez des gens probablement fort honnêtes par ailleurs, il y a là un symptôme grave. Ce n'est pas impunément que, môme sous la pression des évé-
nemexits, on est amené a proclamer dans des documents officiels que reflet des lois et des contrats est suspendu, et qu'on est libre de ne point remplir ses engagements. Prenons garde que danf5 noire démocratie il n'y ail bientôt, à intervalles réguliers, une question des dettes, comme pour la plèbe romaine dans la décadence de la République.
§3. — Perturbations intellectuelles résultant de brusques ruptures d'çquilibres mentaiTx.
L'évanouissement de l'esprit critique.
Tous les grands bouleversements : guerres, révolutions, etc., provoquent un affaissement général 3e l'esprit critique. Le jugement s-évanouit, et la faculté de voir les choses comme elles sont disparaît.
Et ce n'est pas seulement dans les classes populaires que ce phénomène s'observe. J'ai reproduit, dans mon dernier livre, quelques divagations des plus illustres savants de rAllemagne, Wundt notamment qui, en temps normal, paraîtraient inexcusables chez un enfant. Coinbien en est-il parmi eux, après deux ans de discussions et malgré les documents les plus probants, qui ne soient encore convaincus que la guerre actuelle résulte d'un complot ourdi par l'Angleterre ?
Cette absence d'esprit critique ne fut pas spéciale à l'Allemagne. Notre presse fit preuve, pendant la guerre, on ne saurait le nier, d'une sagacité très au-dessous de la moyenne.
Qu'on se rappelle les grands journaux annonçant, dès les débuts de la guerre, l'arrivée des Russes en quelques jours, leurs assurances que dans trois ou quatre mois l'Allemagne entièrement ruinée serait dans l'impossibilité de continuer la guerre, etc.
Si le jugement et le bon sens se sont montrés à ce point faibles dans lescouohes supérieures de la société,
on peut penser ce qu'ils durent être dans les classes populaires.
Les bruits les plus absurdes ne cessèrent de circuler dès l'ouverture des hostilités. En Allemagne, des dépèches annonçaient la traversée du territoire par des automobiles pleines de millions, à destination de la Russie, et conduites par des Français déguisés en femmes. « Les douaniers ne dormaient plus à la seule pensée d'une si riche capture. »
Dans ces moments de crise, tout ce qui est d'ordrejrationnel : observation, réflexion, jugement, disparaît. Les invraisemblances les plus énormes sont acceptées et leurs narrateurs croient de bonne foi avoir vu ce qu'ils racontent. A Paris, au début de la guerre, le plus léger soupçon qu'un magasin appartînt à un Allemand suffisait pour le faire saccager.
Un cocher, que j'interrogeais sur les causes du pillage d'une grande maison de chaussures m'assura avoir vu de ses yeux, écrit en grosses lettres, sur cette boutique : « A bas la France ! Vive Guillaume I »
Comme je lui objectais doucement qu'une telle imprudence était assez improbable chez un commerçant, peu soucieux de provoquer la destruction de ses marchandises, mon brave cocher entra en fureur et me répéta qu'il avait lu lui-même l'inscription tracée sur une bande de toile de plus d'un mètre de hauteur.
Cette extériorisation d'illusions nées dans l'esprit, sous l'influence d'excitations paralysant les facultés d'observation, est un phéiromèue très fréquent dans l'histoire. 11 donne la clef de ces récits d'apparitions, dont les livres fourmillent.