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QUALITÉS CRÉÉES OU DÉVELOPPÉES PAR LA GUERRE

I 1. — Les ▼ariatiens de personnalités créées par

la guerre.

Les profondes transformations mentales produites par la guerre dans tous les pays ont frappé beaucoup d'observateurs.

La plus singulière surprise de la guerre, écrit Ferrero, c'est le changement qu'elle a fait, en quelques semaines, dans les idées et les sentiments des peuples et des individus. Si la guerre n'a pas encore bouleversé la carte de l'Europe, elle a complètement changé son état d'âme. Chacun de nous n'a qu'à se rappeler comment il voyait son pays, l'Europe, le monde, la vie et ses devoirs dans la première mfoitié de 1914, et à comparer ce qu'il pensait alors avec ce qu'il pense à présent. Quelle différence ! Et combien les temps qui ont précédé la guerre nous semblent éloignés ! Il n'y a pas une personne un peu habituée à la réflexion qui n'ait aujourd'hui le sentiment d'avoir vécu la première partie de son existence dans l'illusion et dans l'erreur, à propos d'un grand nombre Ae questions d'importance capitale, et d'avoir été réveillée brusquement à la vérité par une violente secousse.

L'Europe dans laquelle nous sommes nés est en grande partie croulée, depuis le l^"^ août 1914. Les traités d'alliance, les traités de commerce, les principes politiques et juridiques, l'organisation de l'industrie et de la banque, les traditions historiques, les conventions sociales, les rapports entre les États, les peuples, les classes — tout a été bouleversé, suspendu, retouraé^ détrjûit. La paix posera des problèmes formidables.

Quelle est la cause de ces changements? Sur quels éléments de la mentalité ont-ils porté?

Avant de le rechercher, nous rappellerons d'abord les lois psychologiques d'où dérivent les modifications de la personnalité.

J'ai montré, dans divers ouvrages et rappelé dans les Enseignements psychologiques de la Guerre que la personnalité, considérée comme très fixe par Tancienne psychologie, était la synthèse d'un groupe d'éléments susceptibles d'équilibres variés. Sa constance apparente résulte uniquement de la constance habituelle du milieu. Que ce milieu change notablement et, les équilibres constituant la personnalité se transforment aussitôt. L'homme alors n'est plus le même. L'histoire de tous les grands événements, la Révolution française et la guerre actuelle, notamment, offrent de nombreux exemples de tels changements.

Pour que puissent naître des personnalités nouvelles, il faut d'abord que les équilibres antérieurs des éléments de la vie mentale se trouvent désagrégés. D'autres équilibres s'établissent alors, formés par une combinaison nouvelle des éléments dissociés, et qui s'associent de façon à s'adapter au milieu nouveau.

Dans cette combinaison interviendront des matériaux divers, tels que les aptitudes inutilisées en temps ordinaire, mais surtout ces influences ancestrales un peu effacées dans la vie usuelle, qui se révèlent avec force quand l'intérêt de la race se trouve &a jeu.

C'est justement la constitution de ces personnalités imprévues qui raud la psychologie d'un peuple à l'état

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normal si différente de celle du même peuplé, quand de nouvelles conditions d'existence lui sont imposées. J'ai déjà signalé cette cause d'erreur chez les diplomates allemands. Ils n'avaient cessé de répéter, avant la guerre, que nous étions un peuple mobile, inconstant, incapable d'effort continu, voué aux discussions politiques, ne songeant qu'au plaisir. Nul d'entre eux ne soupçonnait les changements de mentalité que susciterait leur invasion.

Examinons maintenant l'action des facteurs ayant le plus contribué à la formation des caractères nouveaux observés pendant la guerre.

§ 2. — Changements dd personnalités créés par la fusion de rame individuelle dans Tâme collective de la race.

Qu'un individu aimant trop ses aises pour se soucier de ses. voisins, renonce brusquement à tout ce qui faisait le charme de son existence et sacrifie sans hésiter sa vie à l'intérêt d'êtres futurs qu'il ne connaîtra jamais, constitue un phénomène dont les causes ne résident pas dans des motifs d'ordre rationnel.

Une telle transformation n'est rendue possible que par la substitution de Tàme collective de la race à l'âme consciente individuelle. Quand, sous des influences diverses, cette substitution s'opère, la personnalité ancienne ne compte plus. Elle est entièrement dorninée par l'âme ancestrale.

Cette fusion do l'âme individuelle dans l'âme collective a pour première conséquence l'unification générale des sentiments et des idées. Ce phénomène B*est manifesté aussi bien en France qu'en Anglclorro^

Rivalités de partis, haines religieuses ou sociales, s'évanouirent dès que le conflit fut déchaîné. Les rationalistes les plus endurcis apprirent alors le sens profond de cette expression : une âme nationale.

La prépondérance de l'âme collective pendant la guerre a frappé tous les observateurs, mais il ne faudrait pas cependant en exagérer la portée. Un grand journal français écrivait que les enseignements de la guerre, relatifs à la morale, tiennent dans les deux lignes suivantes : « La communauté seule existe, et les individus ne comptent absolument pour rien ».

Cette formule simpliste n'est à demi exacte qu'à certains moments de l'existence d'un peuple. Mais ces moments sont brefs, et dans le courant de la vie ordinaire, l'élite demeure prépondérante.

La guerre nous a surtout montré que l'égoïsme collectif, c'est-à-dire l'égoïsme de la race peut, à certaines heures, devenir plus fort que l'égoïsme individuel. Si puissante en temps de paix, l^i poussée d'égoïsme individuel s'efface devant les impulsions ataviques représentant l'intérêt collectif d'un peuple.

Telle est, au fond, la grande différence entre la période de paix et celle de guerre. Dans la première, l'homme a une vie individuelle, dans la seconde, une vie collective.

§ 3. — Changements de personnalités créés par les nécessités de l'adaptation.

S'adapter à un nouveau milieu, c'est forcément changer de personnalité. Pareille adaptation offre

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généralement de grandes difficultés. Dans la guerre présente, elle fut facile, parce que les perturbations profondes apportées à l'existence rompirent brusquement la stabilité des anciens équilibres mentaux.

L'adaptation s'est, d'ailleurs, faite en France très rapidement. Le correspondant d'un journal écrivait :

Le milieu nouveau a exercé son influence de chaque heure. On a dû s'adapter à une existence si nouvelle que le « vieil homme » ne pouvait survivre. Le constant effort à accomplir; la nécessité de s'arranger tant bien que mal de toutes les circonstances; l'abandon de toutes les chères habitudes; l'attente de l'assaut à donner, tout cela a transformé profondément nos soldats. A vivre avec la mort qui rôde, on se fait un cœur simple et grave — le cœur vrai des héros.

La faculté d'adaptation des Français s'est manifestée surtout dans cette vie des tranchées, si nouvelle pour eux :

...Une fois dans ces tranchées, impression très forte, inoubliable. On réalise avec quelle rapidité, quel génie, des civilisés s'adaptent à la primitivité du milieu où ils sont forcés de vivre, et le modifient. Ce n'est pas seulement une certaine sorte de confort, c'est l'art qui apparaît, qui ressuscite. On ne pou>ait d'avance s'imaginer ce qu'un civilisé contemporain est capable de faire avec de la paille, de la simple paille. On a commencé par jeter cette paille en tas sur le sol, et par en garnir les parois, grossièrement, en maintenant les gerbes par des liens. Mais le souci de la beauté est venu; et cette paille, tressée de cent manières, est à cette heure la matière première de cent ornements. Bien plus :. dans les tranchées de Champagne, taillées dans la craie, on voit des sculptures, des chapiteaux, des linteaux gravés d'arabesques. Et peu à peu se dégage un style de moderne architecture troglodyte.

L'adaptation à cette vie nouvelle finit par la faire considérer comme un métier dont les dangers n'apparaissent pas plus au soldat qu'à l'ouvrier exer-

çant une profession dangereuse. Un médecin des tranchées, le D' Voivenel, m'écrivait à ce sujet :

On va, on vient, on travaille, on s'amuse, on meurt sans y penser, par hasard, et rofîïcicr, le soldat surpris à l'heure du repas le plus gai, se retrouvent instantanément et naturellement, inconsciemment à leur poste, face à la mort. La stabilisation mentale de ceux qui sont devenus les aristocrates du risque est complète. Le courage, étant devenu inconscient, est soustrait à toute délibération.

La guerre a révélé certains caractères des foules que j'ai jadis tâché de mettre en évidence. Une foule amorphe et non dirigée est toujours inférieure aux divers individus qui la composent. Une foule organisée et bien dirigée peut atteindre au contraire un niveau supérieur à celui des individus dont elle est formée. Ce phénomène s'observe dans toutes les armées disciplinées. Elles manifestent des qualités de courage, de patience, de dévouement, que ne possèdent jamais au même degré chacun des hommes qui la constituent.

§ 4. — Changements de personnalités par développement d'aptitudes inutilisées.

L'homme peut généralement plus qu'il ne croit, mais ne sait pas toujours ce qu'il peut. Les circonstances seules lui révèlent ses capacités.

Le valet de ferme devenu roi sous la première République et le lieutenant d'artillerie élu empereur ne pouvaient guère se supposer les aptitudes nécessaires pour remplir de telles fonctions.

La guerre actuelle n'a peut-être dévoilé aucune capacité transcendante, mais elle a monti^ la variété

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de personnalités que peuvent revêtir les individus qui nous entourent.

Dans le cours de la vie, les hommes se classent d'après la naissance, l'éducation, et surtout les diplômes acquis ranémoniquemont. Ils sont rarement hiérarchisés d'après leur valeur réelle. La rude existence du front devait forcément déterminer des classements nouveaux. L'aptitude à diriger les soldats, à s'orienter sur le terrain, à s'adapter a^x conditions imprévues, a changé spontanément les classifications sociales.

De simples commis de magasin sont devenus d'excellents chefs de compagnie, alors que des professeurs réputés, des avocats subtils, arrivaient péniblement à faire des sous-offlciers médiocres, écrivait le correspondant d'un grand journal. Il s'est révélé, chez certains, des aptitudes remarquables. Au ...•, trois officiers de réserve sont considérés comme hors ligne. L« plus capable était chef du rayon des jupons au Bon Marché.

Le même correspondant cite aussi un caporal « coupeur de confection pour femnâes » qui passait pour l'homme le plus habile de sa compagnie, et à qui l'on confiait les missions les plus difficiles et les plus dangereuses. Des faits du même ordre ont été observés par milliers.

En réalité, il est impossible de dire d'avance comment agiront, dans de grandes circonstances, les hommes qui nous entourent. Le Times a cité avec admiration l'histoire de ce garçon de café, n'ayant d'autre (iccupation habituelle que do servir des consommations et recevoir des pourboires qui, devenu soldat, accepta volontairement la dangereuse mission d'aller reconnaître des tranchées ennemies. Rentré dans nos lignes avec plusieurs blessures mortelles, il eut la force d'toe oécessaire pour demander de la

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morphine, afin de calmer ses douleurs et faire son rapport à ses chefs avant de mourir.

Ce que nous connaissons des êtres qui nous entourent, et souvent ce qu'ils en connaissent eux-mêmes, n'est qu'une toute petite face des personnalités qu'ils peuvent revêtir.

§ 5. — Qualités de caractère créées ou déreloppées

par la guerre.

Les généralités qui précèdent ont montré les causes principales des variations de personnalités créées par la guerre. Il nous reste à marquer maintenant les plus notables des qualités ainsi formées ou développées. Les unes appartiennent au caractère, les autres à l'intelligence. Les premières seront étudiées dans ce paragraphe.

Les principales qualités de caractère développées par la guerre sont les suivantes : énergie, bravoure héroïque, calme, résignation, patience, sacrifice complet de l'égoïsme personnel à l'intérêt général, continuité de l'effort. Un homme qui manifesterait dans la vie civile une faible partie des qualités pratiquées dans les tranchées serait considéré comme un être exceptionnel, et par les esprits religieux comme un saint digne de récompenses éternelles.

De tels hommes, d'ailleurs, ne se rencontrent guère dans l'existence ordinaire, parce que cessant alors d'être sons la domination d'influences collect'ves ils obéissent à leur âme individuelle. Or, j'ai, depuis longtemps, montré que la psychologie individuelle et la psychologie collective relèvent de

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lois entièrement différentes. La guerre suffirait à le prouver.

D'une façon générale, on peut dire que le conflit européen aura rehaussé le niveau de notre caractère qui, sous des influences variées, s'était un peu affaissé. Nous perdions de plus en plus l'énergie, la volonté, le sentiment de la responsabilité et surtout l'habitude de l'effort. La guerre actuelle, qui a mis sous les armes toute la jeunesse de la nation et Ta placée dans l'alternative de vaincre ou de périr, lui a enseigné pour longtemps la valeur de l'effort. Les violences de l'Allemagne, ses massacres systématiques, ses destructions de monuments, les destinées que ses intellectuels nous réservaient, ont maintenu les Français dans une situation où tout recul était impossible. Leur volonté s'est donc tendue jusqu'à la limite extrême de l'effort.

« Cette continuité dans la volonté fut peut-être une des plus remarquables qualités créées par la guerre, écrit justement Bergson. Nous serions-nous figuré une tension si prolongée des courages dans une telle continuité de danger que la charge, l'assaut, tout ce qui était l'épreuve de la vaillance, en devint presque le divertissement? Non, certes, notre imagination ne s'était pas élevée à la hauteur de ces réalités. »

La guerre aura contribué aussi à révéler bien des qualités populaires que nous ne soupçonnions guère, pour cette simple raison que, dans l'existence ordinaire, les diverses classes des citoyens peuvent se côtoyer, mais se pénètrent pas.

Dans un travail remarquable publié par la Revue. de Paris, M. Dugard, qui eut l'occasion d'observer beaucoup de blessés de toutes les classes, fait

remarquer que la guerre a révélé l'âme fort peu connue de l'ouvrier et du paysan français.

Les romanciers décrivaient seulement, dit-il, ses instincts. Pour eux, l'homme da peuple c'étaient des appétits qui marchent. Ses porte-parole ne disaient que ses revcndicjitions, et, à entendre certains d'entre eux exposer le rôve d'une société nouvelle où il aurait suffi au prolétariat de mettre la main sur toutes les formes de la richesse pour assurer à chacun loisirs et félicité, on se demandait si le bon sens national n'avait point subi d'éclipsé. Leur discipline, leur endurance, leur façon de se battre et de mourir surpasse tout ce que l'on croyait possible à l'homme. Leurs exploits font pâlir les épopées antiques.

Le stoïcisme de tous les blessés est frappant :

Ces hommes aux traits burinés par de rudes labeurs, ces ouvriers et ces paysans qui n'ont jamais lu Epictète ni Maro- Aurèle et en ignorent jusqu'au nom, ces blessés accablés de fatigue, les os brisés, les chairs meurtries, s'élèvent à la hauteur des plus grands stoïciens par la maîtrise d'eux-mêmes.

L'auteur a constaté chez eux un réel altruisme, le souci de la souffrance des camarades, une extrême délicatesse. Leur offre-t-on des friandises, des cartes postales, des cigarettes, ils en prennent une et on a quelque peine à leur en faire accepter davantage. Cette réserve ne s'étend pas d'ailleurs à des employés de commerce et de bureau.

Alors que tel bureaucrate à qui l'on présente des cigarettes prend sans hésiter la boîte entière, les paysans se mesurent leur part avec tant de discrétion qu'il faut la leur faire.

Leur maîtrise de soi est constante. L'homme du peuple blessé se fait un scrupule de déranger l'in-^ firmier dans la nuit, de crainte de lui causer quelque fatigue.

La grande préoccupation des mutilés est de savoir sien sortant de l'hôpital, ils pourront, malgré l'infirmité qui les atteint, soutenir leur famidle. De leurs

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exploits, ils ne se vantent jamais. Si on les en loue, ils répondent seulement que c'était le devoir. Aux blessés allemands soignés à côté d'eux ils témoignent des sentiments humains et les excusent en disant que leurs ennemis sont bien forcés de se battre.

§6. — Qualités intelleotaelles développées par la guerre.

Les nécessités de la guerre, nous obligeant à perfectionner sans cesse noire matéiiel de défense^ souvent même à le créer, ont été de puissants stimulants d'activité intellectuelle. En quelques mois, par exemple, l'aviation et l'artillerie ont fait d'immenses progrès. L'industrie a précédé dans cette voie la science, qu'elle suivait autrefois. Tous les pays de l'Europe se sont transformés en usines industrielles qui sont aussi des usines intellectuelles. Chacun a dû faire de prodigieux efforts pour se hausser audessus de lui-même.

Et ce ne fut pas seulement l'industrie qui réalisa de grands progrès. Des sciences, jadis un peu théoriqueSj comme la psychologie, acquirent des précisions insoupçonnées.

La guerre n'a pas fait surgir tout cela du néant, mais elle a rapidement accru ce qui n'existait qu'en germe et accéléré notre évolution.

. La science, l'industrie, lés arts et la littérature, la politique aussi, vivront pendant longtemps des expériences de la guerre actuelle. Elle ne s'est pas bornée à enseigner beaucoup de choses nouvelles, mais a permis de rectifier bien des erreurs. Aux ouvriers et aux socialistes rêvant la destruction du capital^ elle a montré que la guerre n'eût pu se continuer sans

l'aide du capital. Aux universitaires confinés dans les livres, elle a enseigné l'utilité de l'éducation technique qui fait la force de l'Allemagne.

La nécessité de travailler vite et mieux a transformé le mécanisme de toutes nos usines, obligé la routine à disparaître et stimulé les initiatives.

Nombreux sont les faits analogues à celui que citait M. Le Chatelier à propos de la fabrication des obus, devenue notre véritable labeur national. Pour créer, avec les . méthodes courantes, un ouvrier tourneur capable d'atteindre la précision de quelques centièmes de millimètre exigée dans la fabrication des obus, il fallait compter environ dix ans. En changeant la méthode, on a dressé de bonnes tourneuses en quelques jours. Le même auteur remarquait également que six mois furent nécessaires pour organiser la fabrication des projectiles alors qu'avec une méthode convenable quinze jours auraient suffi.

Cette dernière observation est aussi juste que la première, mais elle fut faite à l'époque où l'industrie privée ne s'était pas encore presque complètement substituée à l'administration routinière de l'État.

§ 7. — Mentalité de la population civile pendant

la guerre.

Les guerres du passé n'intéressaient directement que l'élément militaire d'un pays et touchaient peu le reste de la nation qui, parfois même, les ignorait. Dans une lutte à laquelle participent pendant plusieurs années tous les hommes valides de la nation, la psychologie de la population entière est nécessai-

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rement modifiée pour les raisons mêmes que je mentionnais au début de ce chapitre.

La tenue de la population civile en France, pendant la guerre, fut parfaite. Elle accepta avec résignation ce fléau inéluctable, et supporta toutes les privations sans murmurer.

Il eût été intéressant de connaître, dès les débuts du conflit, l'opinion des classes populaires si durement frappées par le départ d'un grand nombre des soutiens de famille. Mais cette opinion ne se dégageait pas facilement. La guerre survint brusquement sans que la foule eut à sa disposition les stocks de formules dont elle fait habituellement usage. Faute de traduction verbale facile, sa pensée resta longtemps muette comme elle l'est habituellement devant un cataclysme inattendu.

Un répertoire finit cependant par se former dans les journaux, mais il resta bien abstrait. Dire par exemple que nous combattions au nom du droit et de la justice, constituait pour l'esprit des masses, et aussi un peu pour celui des créateurs de ces formules, quelque chose d'assez imprécis.

Le peuple se montra toujours optimiste et confiant dans la victoire. Progressivement il s'habitua à l'idée que la guerre serait longue et comprit qu'il s'agissait d'une nécessité historique inéluctable, dont la responsabilité ne pouvait incomber au gouvernement.

Les réflexions recueillies dans les endroits populaires frappaient souvent par leur bon sens. J'ai entendu un ouvrier socialiste expliquer à ses camarades qu'il s'était trompé en supposant la guerre impossible et que c'était la faute du peuple, si nou^ n'étions pas prêts, puisqu'il votait pour les députés

promettant la réduction da budget de la guerre.

Aucune analogie entre 'a mentalité populaire de 1870 et celle de 1914. En 1870, il s'agissait d'armées de métier obtenues par la conscription et un peu étrangères au reste de la nation. En 1914, la nation tout entière combattait. Il n'est guère une famille, des plus riches aux plus pauvres, qui ne compte quîîlqu'un des si^ns sur le champ de bataille.

En 1870 l'esprit général était aussi bien différent de celui d'aujourd'hui. Nous n'avions guère que des victoires derrière nous. Celles de la Révolution et de Napoléon P% puis, sous Napoléon III, nos succès de Sébastopol et d'Italie. Sans doute, le premier Empire s'était terminé par la défaite et l'invasion, mais tant de triomphes avaient précédé ces catastrophes qu'elles ne pouvaient engendrer aucun sentiment d'humiliation.

En 1914, ce n'était plus la victoire, mais la défaite que nous avions derrière nous. Et une défaite qui, pendant quarante-quatre ans, avait pesé lourdement SUT notre existence. Chacun sentit que nous étions en présence d'une volonté ennemie décidée à détruire la France et qu'un nouvel échec serait la fin de la patrie, l'esclavage définitif sous le pied de l'étranger. Du plus petit au plus grand, tous le comprirent et cette claire notion créa u«fi-e mentalité imprévue.

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