LA MENTALITÉ FRANÇAISE APRÈS LA GUERRE
La toilette institue entre vous une hiérarchie dont les rangs sont infranchissables, par des signes que vous distinguez fort bien. Avouez-le: quelle que soit l'intelligence, la culture, la distinction d'une femme, ce sera pourtant par sa toilette que vous déciderez qu'elle est « de votre monde », ou qu'elle n'en est point. Tant qu'il en ira de la sorte, il existera dans les classes inférieures de la société féminine des rancunes inexpiables, justement parce qu'on n'y pense pas de façon fort différente, et que c'est sur ces marques extérieures du rang social que se porte l'envie. Donnez alors à ces envieuses une bribe d'autorité : elles vous la feront sentir. Ce sera, pour elles, une consolation.
§ 6. — Rôle des livres et de la presse sur la formation de la mentalité après la guerre.
J'ai déjà marqué ailleurs la minime influence de la plupart des livres sur la mentalité d'une époque. Si ces livres émanent de professeurs, on sait d'avance qu'ils ne font que répéter des choses cent fois dites. S'ils proviennent d'esprits originaux, ils agissent sur ^une petite élite, puissante par l'intelligence mais faible par l'influence. Pour que des idées originales étrangères à l'enseignement classique fassent leur chemin, il faut au moins une trentaine d'années.
Gomme moteurs très actifs de l'opinion publique, on ne peut guère citer que les grands journaux quotidiens, surtout ceux, bien rares aujourd'hui, qui n'appartiennent pas à des politiciens ou à des groupements financiers, plus désireux de flatter les goûts de la masse que de les orienter. La presse est devenue, qu'elle guide l'opinion ou la suive, une des forces de l'âge moderne. Pendant la guerre, les Allemands ont dépensé dans les pays neutres de nombreux millions pour la conquérir.
Son rôle en France n'a pas été très effectif, mais
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non pas nul cependant. Le directeur d'un grand journal a marqué son rôle dans les termes suivants :
Il n'est pas exagéré de dire que la presse sortira, de cette guerre, renforcée et ennoblie. En regardant en arrière, elle apercevra les dangers qu'elle a courus jadis, et comment, à certaines heures, elle a failli se déconsidérer par l'industrialisme et la violence; puis comment elle s'est ressaisie et a conquis de la moralité, de la culture, du sérieux.
La guerre de 1914 aura été pour elle l'épreuve suprême. Loin d'y avoir sombré elle a pris, en devenant l'interprète du sentiment national, des accents incomparables. Elle s'est retrempée à sa vraie source, et elle a vu de quoi elle était capable quand elle défendait la cause de la Patrie.
Son rôle pendant la guerre aura été la magnifique préface de son rôle après la guerre, lorsqu'il s'agira de reconstituer le pays et de remettre la France sur la vraie ligne de son histoire.
Souhaitons que ces prédictions se réalisent, mais ne Tespérons pas trop. Avec la presse se referait l'âme d'un pays, si les journaux n'étaient pas en immense majorité dans les mains de politiciens et de financiers plus soucieux de leurs intérêts que de ceux de leur patrie. *
§ 7. — Formation de sentiments pouvant maintenir l'union française après la paix.
La guerre a créé entre les Français une union indissoluble. Survivra-t-elle à la guerre?
Ici des doutes peuvent naître. Un adage latin rappelle que l'évanouissement des causes entraîne celle des effets. Vraie en général, cette assertion ne l'est pas cependant toujours.
J'ai indiqué, dans les Enseignements de la Guerre, qu'en vertu de certaines lois psychologiques des états affectifs intenses effacent les états affectifs moins forts.
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Des sentiments intenses seront nécessaires poui maintenir l'union des partis après la guerre. Il en est deux — et ici l'influence du livre et de la presse pourrait se montrer précieuse — que l'on devra entretenir soigneusement dans les âmes. Le premier sera la conviction que les Allemands profiteraient de nos défaillances pour recommencer leur entreprise. Le second une antipathie irréductible à l'égard du peuple germanique. Ce sentiment nous facilitera les futures luttes sur le terrain commercial, mais en outre, par suite de la loi psychologique rappelée plus haut, des inimitiés profondes au dehors diminueront les animosités à l'intérieur du pays.
Comme moyen de maintenir cette antipathie chei un peuple qui a l'oubli facile, j'avais préconisé dans mon dernier livre « que toutes les atrocités constatées soient, après vérification complète, réunies dans un livre spécial devant toujours faire partie de l'enseignement primaire ».
J'ai été heureux de voir un observateur aussi judicieux que M. Maurice Donnay arriver aux mêmes conclusions. Il les justifie par les réflexions suivantes :
En vérité nous avons besoin d'être réveillés, et nous nous habituons trop facilement. Déjà beaucoup de Français, par exemple, ont oublié ces atrocités allemandes, dont on parlait is.ni jadis, à l'automne de 1914! Dernièrement, j'ai eu l'occasion de remémorer, à plusieurs personnes assemblées, quelquesunes de ces atrocités classées, classiques. Eh bien, j'ai eu l'air de les leur apprendre ; elles avaient oublié ; ça ne les avait pas frappées.
Rappeler à des Français, chaque fois que l'occasion s'en présente, les atrocités allemandes, leur rappeler la cruauté organisée, la férocité dogmatique, c'est remplir le plus sacré
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devoir. Il faut relire sans cesse, jusqu'à les savoir par cœur, les enquêtes et les rapports établis sur les forfaits perpétrés par nos ennemis.
Ce qu'il faut rappeler surtout, et je l'ai répété plusieurs fois, c'est qu'aucune culture n'efface les instincts ancestraux. Les Germains sont aujourd'hui ce qu'ils furent jadis, ce qu'ils seront toujours. En ne l'oubliant jamais nous pourrons nous préserver d'eux.