L'ÉVOLUTION DES IDÉES RELIGIEUSES ET PHILOSOPHIQUES
§ 1. — Les influences religieuses pendant la guerre
Le rôle joué par les dieux dans l'histoire fut toujours prépondérant. Dans le monde antique ils étaient mêlés à tous les actes de la vie. Aux plus brillantes époques de la civilisation grecque, aucun général n'aurait osé entreprendre une expédition sans les avoir consultés.
Pendant toute la durée du Moyen Age et jusqu'aux temps modernes leur influence ne fut pas moindre. La vie religieuse continuait à envelopper la vie civile. Une providence, bienveillante quelquefois, menaçante souvent, redoutable toujours, guidait le cours de l'histoire. Elle présidait aux batailles et décidait leur sort.
Le rôle des dieux ne s'atténua que quand des investigations précises, commencées vers l'époque de la Renaissance, montrèrent qu'une foule de phénomènes, jadis attribués à des volontés divines, résultaient de lois invariables ne fléchissant jamais.
Après avoir été éliminés du domaine de la science, les dieux finirent par être éliminés aussi, quoique
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moins complètement, de celui de la philosophie. Bien rares aujourd'hui sont les philosophes ayant recours à des interventions divines dans leurs explications.
Mais en dehors des savants pour lesquels les divinités de tous les âges n'offrent plus qu'un intérêt historique, il reste un nombre immense d'âmes ayant besoin de l'assistance de ces grands fantômes. Ils représentent pour eux la consolation, l'espérance, le réconfort dans les heures sombres. Prétendre leur ôter une aussi précieuse croyance serait une vaine tentative, car si les dieux redoutent l'influence du temps ils ne craignent pas celle de la raison.
On peut remarquer d'ailleurs que les religions ne seraient pas dénuées de fondement si elles consistaient seulement à qualifier de divinités les mystères innombrables dont nous sommes enveloppés. Leur rôle hypothétique commence à ce point précis où le croyant veut attribuer des volontés intelligentes aux forces qui dominent le monde.
Les croyances religieuses sont chimériques sans doute, mais elles ne sont pas vaines. J'ai insisté bien des fois sur la puissance considérable qu'elles donnèrent à rhomme aux âges de foi.
Pendant la guerre se manifesta une certaine reviviscence des croyances religieuses, mais on ne saurait dire encore si elle survivra aux causes lui ayant donné naissance. Après la guerre de 1870, le mouvement religieux qui s'était développé avec intensité s'évanouit rapidement.
Chacun a pu remarquer que ce ne fut pas seulement sur le front, mais chez des écrivains éminents que se manifesta la renaissance de l'esprit religieux.
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La biblique conception d'un Dieu ordonnant la guerre a paru défendable à des historiens tels que M. Gabriel Hanotaux. Voici comment ce dernier s'exprime dans l'introduction de son grand ouvrage sur la guerre européenne.
^ Pourquoi cette guerre ? Était-elle dans les desseins de Dieu ? Était-elle inévitable? Quel homme ou quel groupe d'hommes doit en porter la terrible responsabilité? De tels maux résultent-ils d'une volonté déclarée, d'une erreur pitoyable ? S'agit-il d'un phénomène malheureux mais accidentel ? Est-ce une évoiution nécessaire? une fatalité inéluctable ? Est-ce une aberra-, tion affreuse, une calamité salutaire; ou bien, n'est-ce pas, plutôt, un châtiment ?
Un autre académicien éminent, M. Paul Bourget, avait, dès les premiers temps de la guerre, soutenu des opinions analogues.
Il assurait dans un grand journal que « le malheur national est une expiation de nos péchés » et pour apaiser la colère de Dieu, conseillait d'organiser des prières publiques.
Évidemment cette conception d'un Dieu se vengeant sur ses créatures de fautes commises sous l'influence de mentalités dont^ il est cependant l'auteur, semble inconciliable avec les idées modernes. Cependant, puisqu'on les formule, c'est sans doute quelles semblent encore acceptables à des esprits distingués.
Ils ont d'ailleurs pour justification de suivre fidèlement les enseignements catholiques. Dans une réunion du 22 janvier 1915, le Pape s'exprimait de la façon suivante :
Nous ne croyons pas que la paix ait quitté le monde sans l'assentiment divin. Dieu permet que les nations qui avaient placé toutes leurs pensées dans les choses de cette terre se punissent les unes les autres, par des carnages mutuels, du mépris et de la négligeaçe avec lesquels elles l'ont traité.
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Je crois douteux que beaucoup de savants retournent pour longtemps à des conceptions correspondant si peu à l'évolution de la pensée scientifique. Néanmoins, la sphère du mystique est si indépendante de celle du rationnel qu'on ne saurait considérer comme absolument impossible la persistance d'idées semblables.
Aux dieux personnels peu défendables aujourd'hui a succédé dans nombre d'esprits une religion vague sans contours arrêtés, analogue à celle professée par les protestants libéraux. On peut la résumer dans la déclaration suivante de M. Monod, rappelée par son biographe M. Albert Délateur :
« Je crois en Dieu, si c'est croire en Dieu que de croire qu'une loi supérieure gouverne le monde, loi d'ordre, d'harmonie et de bonté, à laquelle nous obéissons quand nous faisons le bien. »
En supprimant de ce passage le mot de bonté, visiblement incompatible avec la notion de loi, on arrive à la conception moderne de l'évanouissement dans l'idée de loi, des dieux personnels et providentiels de nos pères, accessibles à la prière et dominant la nature.
Bien que la science ne connaisse plus de tels dieux, ce sont pourtant les seuls que l'humanité puisse adorer. Ils sont créateurs d'espoir et les "aveugles puissances métaphysiques qui prétendent les remplacer n'enseignent que la résignation. Or, l'homme vit surtout d'espérance et n'a jamais trouvé d'éléments de progrès dans la résignation.
Il y a, on le voit, plusieurs manières de concevoir les religions. Elles peuvent, en définitive, être considérées comme des croyances mystiques dégagées
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d'éléments rationnels ou n'en contenant que fort peu. Le culte de la patrie, la foi socialiste sont des religions au même titre que le bouddhisme ou l'islamisme.
Toutes ces croyances ont un élément commun : l'espérance et un soutien nécessaire, la foi. Elles sont concrétisées dans un idéal divin, politique ou social.
La plupart des hommes étant guidés par un idéal quelconque, on peut dire qu'ils sont tous plus ou moins religieux. Un peuple sans idéal et par conséquent sans croyances disparaîtrait vite de l'histoire.
La guerre aura eu au moins pour résultat de supprimer pendant sa durée les dissentiments religieux et les persécutions qui assombrirent le cours de ces dernières années.
Beaucoup de peuples, Anglais, Américains, etc., étaient arrivés depuis longtemps à cette phase de tolérance permettant à chacun d'adorer les dieux de ses rêves ou de ne pas en adorer du tout. Il faut espérer que nous les imiterons et serons définitivement guéris de nos fanatismes.
§ 2. — L'Évolution nouvelle de la pensée philosophique.
Il serait inutile de disserter plus longtemps sur des croyances que leur antiquité et leur utilité rendent respectables. A côté d'elles surgissent ces problèmes philosophiques qui se posent toujours lorsque le temps fait pâlir la foi. Quand les hommes renoncent à invoquer les dieux ils cherchent aussitôt quelques conceptions philosophiques capables d'orienter leur vie.
Ils les cherchent mais ne les trouvent pas toujours. Nous sommes justement à une période où les diverses philosophies qui se sont succédé après un éclat éphémère ont disparu sans qu'aucune doctrine les ait remplacées. Il n'est plus aujourd'hui de système philosophique ayant conservé quelque prestige. La seule philosophie vivante, et à peine peut-on lui donner un tel nom, est constituée par l'ensemble des principes fondamentaux de chaque science. Nous avons acquis une vision philosophique des choses, mais nous n'avons plus de véritable philosophie.
Que si cependant un lecteur curieux me demandait comment, dans l'état actuel de nos connaissances, on peut considérer le problème de notre destinée et l'orientation de la vie, je répondrais qu'il paraît déjà possible de formuler quelques linéaments de la philosophie qui se constituera peut-être bientôt. Je vais dire dans quelles circonstances ils se présentèrent à mon esprit.
Un inoubliable soir de la fin d'août 1914, je traversais la place de la Concorde. Un ami sortant d'une ambassade m'apprit alors brusquement que les Allemands, supposés encore à la frontière, étaient aux portes de Paris et se proposaient d'incendier progressivement la capitale avec ses habitants, pour forcer la France à une paix rapide et pouvoir se retourner vers la Russie devenue menaçante.
Aux reflets du soleil couchant scintillaient les dômes, les coupoles et les façades des palais qui forment à la grande place une ceinture de pierre d'une si majestueuse beauté. Les rues adjacentes
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étaient pleines de vie et de mouvement. La foule ambulait lentement ignorant son destin.
Et cependant, à moins d'un improbable miracle, Paris allait périr. Dans les flammes s'évanouiraient pour toujours les vieux témoins de sa grandeur pas» sée. Ils racontaient dans leur muet langage les persistants efforts de l'hamme pour surmonter les instincts rudimentaires des âges primitifs, constituerdes empires, bâtir des cités, passer des luttes sans pitié à de solidaires groupements.
Notre époque se croyait définitivement soustraite aux violentes destructions des premiers âges et voici qu'un effroyable cataclysme allait fondre sur la capitale de la pensée et de la liberté.
Un dernier rayon de soleil frappant au centre de la place l'obélisque du roi Rliamsès me fit songer à ce conquérant réputé, qui remplissait l'Asie du bruit de son nom à un moment où les Grecs et les Romains, destinés à devenir si célèbres à leur tour, n'avaient pas encore rayonné dans l'histoire.
Si l'ombre de l'illustre roi flottait autour de cet ultime vestige de sa gloire jDassée, que devait-elle penser des causes éternelles qui firent périr tant d'empires, jadis tout-puissants, ensevelis dans l'oubli aujourd'hui?
Des grandes capitales qui éblouissaient alors le monde ne survivent actuellement que d'incertains souvenirs. Le sable recouvre les ruines de l'impérieuse Ninive et de la formidable Babylone. De la Thèbes aux cent portes subsistent seulement quelques colonnes à moitié détruites et l'obélisque, transporté bien des siècles plus tard dans la célèbre capitale menacée de périr à son tour.
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Peuples et conquérants tentent en vain de bâtir pour réiernité. La loi de Téphémère les domine toujours. Les empires naissent, grandissent et s'éteignent, les générations rentrent dans la poussière d'où elles ont surgi un instant. Les interprétations successives de la raison des choses ne durent pas davantage.
Que faut-il donc penser de ces édifications et de ces destructions successives de monuments, d'idées et de croyances? Sont-elles les conséquences de lois fatales? Faut-il y voir seulement le jeu de hasards incertains ?
Si le hasard était le seul maître des choses on pourrait se demander alors avec l'Ecclésiaste ce que retire l'homme de tout le travail qu'il accomplit BOUS le soleil et considérer ses œuvres connue infiniment vaines.
Cette conception pessimiste est la première qui s'otfre à l'esprit quand on considère combien fugitives furent les plus importantes des créations humaines. Mais il est facile d'arriver à une vision presque optimiste du. monde, si nous dirigeons nos regards non vers le passé, mais vers l'avenir et si, d'autre part, nous renonçons à vouloir isoler nos personnalités de l'ensemble dont elles font partie et à prétendre les stabiliser pour toujours.
Ce sont surtout les religions qui nous ont appris à ne regarder qu'en arrière. Elles nous enseignaient que l'homme était un être déchu de sa primitive splendeur et tout son effort devait viser à reconquérir le passé.
Mais une conception plus approfondie des phénomènes a montré au contraire que le progrès est devant