‹ Premières consequences de la guerreChapitre 40 sur 100 · INVARIABILITÉ DE L'AMÈ ALLEMANDE PENDANT LA GUERRE · texte numérisé non relu

INVARIABILITÉ DE L'AMÈ ALLEMANDE PENDANT LA GUERRE

§1. — Pourquoi l'âme allemande n'a pas évolué.

La mentalité de bien des pays, France, Angleterre et Russie, notamment, s'est profondément modifiée sous l'influence de la guerre. Les manifestations de l'âme allemande, étudiées dans cet ouvrage, prouvent qu'elle n'a, pas sensiblement évolué encore. La croyance mystique du peuple allemand, persuadé qu'il a été choisi par Dieu pour dominer le monde, est restée intacte. Ses projets de domination universelle persistent. Les illusions sur les causes du conflit gardent leur force.

Pourquoi la guerre, qui a transformé l'âme de plusieurs peuples, exerça-t-elle si peu d'action sur la mentalité germanique? On ne saurait le découvrir,

sans rappeler quels éléments l'ont orientée depuis un demi-siècle.

§ 2. — La stabilisation de Tàme allemande. L'Étatisme et le,réye d'hégémonie.

La psychologie des Allemands modernes est, en partie, une création artificielle due à la conquête, par la Prusse, des différents pays de l'Allemagne. Elle remonte à la fondation du royaume prussien, et surtout à celle de l'Empire allemand.

D'une éducation civile et militaire nouvelle est sortie une mentalité spéciale, des conceptions imprévues sur le droit, le mépris des traités, la prédominance de la force, etc.

Les grands stabilisateurs de la mentalité allemande furent l'école et la caserne. Elles apparaissent comme les créatrices d'une rigoureuse discipline tendant à faire de l'être individuel un être collectif, entièrement soumis aux volontés de ses chefs.

A défaut de la discipline héréditaire formée depuis longtemps par la monarchie prussienne, l'école et la caserne eussent suffi à modeler l'âme allemande sur le type précis rêvé par ses maîtres. L'école est, en Allemagne, le vestibule de la caserne.

Les principes de son éducation se rapprochent de ceux des anciens Jésuites : détruire les germes de volontés personnelles et imposer l'habitude de l'obéissance, de façon à former des rouages dociles. L'élève se trouve vite enfermé dans un réseau étroit de pensées et d'habitudes. L'emploi de ses moindres minutes est réglé. Du haut en bas de Téchelle, il représente une unité, modeste ou importante, suivant

INVARIABILITÉ DE l'aMÈ ALLEMANDE 143

ses aptitudes, mais toujours un simple rouage. A peine entré dans la vie, le jeune Allemand est classé. Plus tard, il jugera de la valeur des hommes d'après leur classement. La vie sociale lui apparaît sous forme d'une liste de grades et de règlements.

Avec une mentalité semblable l'étatisme, si funeste à d'autres peuples, était la seule organisation politique possible pour les Allemands. Grâce à lui, une poussière d'individualités médiocres a pu devenir un bloc homogène, redoutable pour la paix du monde.

Chez les peuples très vigoureux et où chaque individu compte uniquement sur lui-même, les éléments de l'édifice social n'ont pas besoin d'être agrégés. Chez les peuples dont la docilité est grande et l'initiative faible, la constitution étatiste représente, au contraire, un facteur de puissance. L'individu isolé a conscience de sa médiocrité. Devenu partie intégrante de rÉtat, il s'imagine participer à son pouvoir. Grâce à Péeole et à la caserne, chaque sujet allemand est tellement identifié avec l'État que le moindre garçon de laboratoire, en rinçant ses flacons, considère qu'il travaille à la prospérité de l'Empire et participe à sa grandeur.

La puissance allemande s'appuie aujourd'hui sur des éléments redoutables : un souverain, maître absolu des volontés de son peuple, une féodalité héréditaire très forte, une organisation industrielle perfectionnée, une armée immense assez disciplinée par le rude régime delà caserne pour ne reculer devant aucun elTort. Jamais peuple dans l'histoire, y compris les Romains, ne réunit pareilles conditions de succès.

Le rendement de la machine militaire et sociale allemande est formidable. 11 a fallu ralliance d'une

grande partie des pays de l'Europe pour lutter contre la germanisation du monde dont l'Allemagne les menaçait.

A l'étatisme rigide qui plia si rigoureusement les Allemands, mais les rendit si forts, s'est superposé un nouvel élément de puissance : la croyance mystique du peuple dans la mission divine de conquérir l'Europe.

Cette conception a fait, je l'ai déjà montré ailleurs, de la guerre actuelle une lutte comparable aux grandes crises religieuses de l'histoire. Ce n'est pas la première fois que Tunivers se voit ravagé par des peuples s'imaginant choisis de Dieu pour régénérer les infidèles, en les pliant à leurs lois. Les Arabes au temps de Mahomet, les Turcs plus tard, obéirent aux mêmes illusions que les Allemands actuels.

Les croyances religieuses qui ont dévasté le monde furent toujours fort tenaces. La croyance mystique des Allemands dans leur misssion le sera plus encore parce que, contrairement à d'autres croyances, elle possède à sa base des conceptions d'origine rationnelle.

Les illusions mystiques des Allemands n'eurent point, en effet, comme tant d'autres religions, des hallucinés pour fondateurs, mais des historiens et des philosophes. Les plus célèbres, ceux qui exercèrent l'influence la plus effective sur les Universités allemandes, Treitscke et Lamprecht, notamment, ne cessèrent d'enseigner que le peuple germain est appelé par Dieu à régénérer le monde. Suivant Lamprecht, Guillaume II avait reçu de toute évidence la mission divine de reconstituer le Saint-Empire ger-

mVARIABILITÉ DE L*AMB ALLEMANDE 145

manique. La guerre, d'après lui, était voulue par Dieu.

Aux yeux de la plupart des écrivains allemands, les autres peuples n'ont eu pour rôle que de préparer la grandeur de l'Allemagne et l'accomplissement de sa destinée providentielle. Elle ne peut la remplir, suivant eux, qu'en acquérant assez de force pour être la terreur des nations. Il faut obliger le monde, sinon à devenir allemand, puisqu'il n'en est pas digne, au moins à subir l'hégémonie allemande. Toutes les races restant inférieures aux Germains, doivent être traitées par eux comme Tétaient jadis les nègres par les blancs.

Ces conceptions résultent directement de la formation scolaire et militaire de la Prusse. J'ai eu l'occasion de montrer, dans mon dernier livre, que les philosophes allemands se mirent toujours au service de l'absolutisme prussien. Ils devaient, naturellement, tenter de persuader à leurs compatriotes que la forme inférieure de civilisation représentée par l'étatisme est, au contraire, l'expression la plus haute de la culture, et que le peuple qui la pratique se trouve supérieur à tous les autres.

Pareilles notions, solidement ancrées dans l'esprit de chaque Allemand, font comprendre pourquoi la mentalité germanique a si peu changé pendant la guerre. Quand l'âme d'un peuple est fortement stabilisée par son passé et surtout par ses croyances, les raisons les plus claires, les désastres militaires les plus accentués ne la changent pas. Le temps seul et des expériences répétées peuvent agir.

§ 3. — Conséquences de l'incompatibilité entre les conceptions allemandes et celles des autres peuples.

Le bref exposé que je viens de faire des origines de la mentalité allemande montre que la guerre actuelle synthétise une lutte d'idées et de croyances contradictoires et irréductibles. Le fait qu'elles sont inconciliables prolongera la dui-ée du conflit ou le renouvellera fatalement.

Lorsque des peuples luttent pour des intérêts momentanés : conquête d'une colonie, ambitions dynastiques, etc., leurs dissentiments ne sont pas bien profonds ; les haines provisoires qui les divisent ne survivent pas à la paix.

Il en est tout autrement lorsque les nations aux prises sont séparées par des différences de mentalité et de croyances impliquant des conceptions totalement divergentes.

Les théories militaires et étatistes de l'Allemagne sont, en efi'et, l'antithèse absolue des notions de liberté individuelle de la plupart des autres pays. Aux principes de liberté et de droits des citoyens, les écrivains allemands substituent l'absolutisme militaire et civil de l'Etat. Nos théories d'égalité et de liberté sont considérées par eux comme des bavardages de légistes. Ils qualifient volontiers de sociétés d'avocats les peuples qui les professent, et soutiennent que de tels peuples ne sauraient triompher d'une nation d'ingénieurs et de techniciens. Les indécisions des Alliés et des Etats-Unis, les dissertations des neutres, leur ont fait affirmer que la plupart des peuples appartiennent au type avocat. A l'éducation latine qui ne

INVARIABILITÉ DE l'aME ALLEMANDE 147

formerait, suivant eux, que des rhéteurs, ils opposent leur éducation technique, permettant de cantonner chaque citoyen dans une cellule sociale d'où il ne doit jamais sortir.

Si les Allemands réussissaient à établir leur hégémonie sur le monde, ils lui imposeraient naturellement leur régime. Les Anglais et les Américains, qui ont réalisé tous leurs progrès par l'individualisme, préféreraient assurément la mort à un tel esclavage.

Nous verrons, dans un autre chapitre, que le grand problème de l'avenir sera de savoir, non pas assurément si les Allemands domineront l'univers, mais dans quelles limites les peuples désireux de maintenir leur indépendance pourront se soustraire au militarisme et à rétatisme peut-être nécessaires comme moyen de défense.

Page 1