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CHAPITRE VIII

L'ÉVOLUTION DES SENTIMENTS DES PEUPLES A L'ÉGARD DE L'ALLEMAGNE ET DE LA FRANCE

§ 1. — Les courants germanophiles avant la guerre.

Avant la guerre un courant germanophile était établi dans le monde. Il fallut la démonstration de la férocité de TAlIemagne, de ses appétits de conquête, de son mépris du droi'i des neutres et des dangers qu'elle faisait courir à tous les peuples, pour renverser le sens de ce courant. Le succès des Alliés finit par devenir un souhait universel.

M. Ferrero a très bien marqué l'origine des sympathies que l'Allemagne avait su inspirer avant la guerre et la confiance aveugle qu'on plaçait en elUî.

L'industrie, le commerce, la banque, la science, l'école, l'armée, la marine marchande, la flotte de guerre, beaucoup d'institutions sociales de l'Allemagne étaient l'objet d'une admiration croissante dans le monde... L'admiration pour l'Allemagne était devenue si grande qu'on comptait surtout sur sa force et sur sa sagesse pour la conservation de la paix.

Au contraire, une méfiance singulière et croissante entourait la France. Sans doute, on s'accordait à reconnaître encore aux Français l'intelligence, la culture, le goût, et, en général, les qualités agréables et brillantes ; mais on leur déniait les qualités solides et sérieuses, l'énergie, la persévérance, l'audace, l'ampleur de vues nécessaire aux entreprises de grande envergure. La France « vieillissait et déclinait ». Parcimonieuse, prévoyante, prudente jusqu'à la timidité, déchirée par les luttes religieuses

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et politiques, affaiblie par les erreurs et les excèfif cl'un gouvernement de plus en plus démocratique, elle semblait un pays de petite industrie, de fortunes moyennes et de routine, destiné à s'effacer de plus en plus devant des rivaux mieux doués. On lui reprochait d'être un pays arriéré en beaucoup de choses, malgré toutes les révolutions qu'elle avait faites. On reconnaissait que la France était riche, mais on attribuait ses richesses enviées à la faiblesse de son esprit d'initiative, qui la portait à économiser, comme si les pièces d'or tombaient du ciel sur son sol privilégié pour être ramassées par un peuple d'heureux fainéants ! On la considérait encore, après tant d'années, comme le grand danger de la paix européenne, par ses aspirations inavouées à une revanche impossible; mais on était en même temps convaincu que sa puissance militaire avait été détruite par la richesse, les plaisirs, l'antimilitarisme, les idéologies démocratiques, la désorganisation incurable de l'armée.

Quand on se rappelle cet état de choses, le revirement produit par la guerre européenne apparaît d'a-iJtant plus extraordinaire. Il ne sera pas facile aux historiens futurs de la guerre^ de décrire le frisson d'horreur et de terreur qui a saisi partout les admirateurs de l'Allemagne, quand ils découvrirent tout à coup quelles sombres ambitions se cachaient au fond de la fiévreuse activité qui les avait si longtemps éblouis. Pendant les premiers mois de la guerre, la France fut vengée des calomnies dont elle avait été l'objet, par l'angoisse avec laquelle tant de ses anciens détracteurs supplièrent Dieu de s'être trompés en la jugeant. Un problème — un grave problème — se posa donc et se posera pour longtemps devant nous : pourquoi et comment une époque aussi éclairée a-t-elle pu se tromper si lourdement ?

La réponse sera bien facile si l'on veut se remémorer ce principe psychologique fondamental sur lequel je suis revenu tant de fois : qu'il n'existe aucun parallélisme entre Tintelligence et le caractère. Les facultés intellectuelles attribuées aux Allemands impliquaient pour les observateurs ignorants des lois de la psychologie, des qualités analogues de caractère. Or, si les siècles avaient apporté aux Germains une culture scientifique avancée, leur fond de sauvagerie ancestrale ne s'en trouvait pas atténué et il se manifesta dès que les hordes teutonnes purent

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suivre librement leurs instincts. L'édifice de la civilisation allemande était superposé à une mentalité demeurée barbare.

Si donc l'Europe s'étonne de voir un peuple fort cultivé incendier les villes, les cathédrales, les bibliothèques, brûler vifs les femmes et les enfants, torturer les prisonniers, c'est simplement par la méconnaissance d'une des lois les plus sûres de la psychologie. Aucun développement intellectuel ne pouvait empêcher l'Allemand de rester vorace, brutal, sanguinaire et pillard. Innombrables furent les lettres de femmes allemandes demandant à leurs frères ou à leurs époux de piller pour elles des bijoux, de l'or et des dentelles. « Des femmes d'officiers sont venues dévaliser en Lorraine des maisons françaises ; des officiers supérieurs ont pris part à ces pillages, et d'innombrables wagons sont partis pour l'Allemagne emportant le profitable produit des infatigables rapines allemandes. » A côté de ces habitudes de pillage les faits publiés dans les documents officiels ont prouvé avec quelle joie sadique officiers et soldats torturaient les prisonniers et brûlaient vifs d'inoffensifs habitants.

Ainsi s'est révélée au monde l'âme ignorée des Allemands et il a bien fallu reconnaître qu'elle n'était pas belle.

§ 2. — ÉYolution des sentiments des peuples à l'égard de la France depuis la guerre.

Pratiquement, de pareils instincts de rapine et de férocité appuyés sur une organisation militaire toujours accrue, constituaient un sérieux danger pour les

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autres peuples. Aucun, désormais, ne pouvait se croire à Tabri.

L'opinion publique subit donc un revirement complet à l'égard de l'Allemagne.

En même temps elle découvrait chez nous des qualités insoupçonnées. Notre prestige historique, que les désordres politiques des dernières années avaient un peu fait oublier, reparut dans un éclat nouveau.

Sur une aussi délicate matière on ne peut être son propre juge. Nous devrons donc nous borner à des citations. Elles seront empruntées non seulement à des neutres mais aussi à des ennemis.

La Kolnische Volkzeitung du 16 février 1916 écrivait :

N'exagérons pas la force morale de nos adversaires ! Mais ne nous faisons pas non plus trop d'illusions! Aurait-on suppose que les Français auraient assez de force morale pour supporter deux campagnes d'hiver? Aurait-on cru que l'Angleterre aurait assez de désintéressement pour faire des sacrifices en hommes, en argent, en vaisseaux, comme ceux qu'elle a faits pour soutenir la Russie et la France ? Aurait-on cru que la Russie aurait assez de force morale pour résister', comme elle l'a fait, à ses grandes défaites? Que de prophéties ont été démenties !

Voici maintenant l'opinion d'un neutre dans le journal hollandais Algemeen Handeh blad du 24-3-16, sous la signature de son directeur M. Boissevain :

On m'a demandé pourquoi, dans cette guerre, je me plaisais à tant honorer les Français. Et je réponds : parce que les Français méritent, à tous égards, cet hommage. Ils ont été attaqués alors qu'ils étaient un peuple pacifique et non préparé à la guerre. Mais à l'heure du danger, et quelles qu'aient été leurs divisions en temps de paix, ils se sont immédiatement unis, serrés épaule contre épaule, pour ne plus former qu'un peuple de frères.

...Et les femmes françaises se montrent ce qu'elles ont toujours été, telles que je les ai connues pendant toute ma longue

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carrière, les femmes les plus courageuses, les plus fines, les plus pratiques, les plus raisonnables, les plus patriotes femmes du monde !

...J'honore le peuple français pour le « sublime élan » avec lequel il lutte depuis tant de mois, je l'honore pour son inlassable enthousiasme. Et c'est aussi à cause de leur sublime élan que je rends particulièrement hommage à ces jeunes hommes de .France qui, par l'éblouissant rayonnement de leur idéalisme, élèvent notre âme. J'ai lu ce qu'ils ont écrit dans leurs journaux, dans leurs livres récemment parus, dans les lettres qu'ils adressent aux leurs du fond de leurs tranchées; j'ai lu les adieux qu'ils envoient au moment de mourir dans le§ hôpitaux et j'ai senti profondément combien ces jeunes chevaliers français sont restés fidèles aux nobles traditions de la douce France, combien ils sont restés fidèles à leur haut idéal, et avec quelle foi ardente ils se battent, sans amertume d'ailleurs, ni s^ns haine vindicative, uniquement pour la Liberté et le Droit, pour l'avenir de leur patrie, pour la victoire en Europe de la démocratie.

Frappée dd notre transformation, la Beichs Post écrivait :

La guerre fut pour la France une fontaine de Jouvence. Elle y retrouva des forces insoupçonnées. La lutte virile soutenue par elle, pour son existence, n'aura pas été menée en vain. Ceux qui dirigent en réalité les opérations sur tous les fronts sont Français, et ce peuple est le seul qui ait réussi à créer derrière le front une organisation très satisfaisante bien qu'elle ne soit pas comparable à la nôtre.

L'âme populaire française s'est fortifiée dans sa lutte contre nous et a été sauvée d'une décomposition certaine.

La transformation de notre mentalité a beaucoup frappé les étrangers visitant la France pendant la guerre.

Voici quelques extraits d'un article publié dans la Stampa^ de Turin, par son correspondant M. Bevione.

La guerre n'a pas affaibli mais bien renforcé la France d'une manière certaine. La France d'aujourd'hui a incomparablement plus de valeur, plus d'énergie, plus de poids que la France d'août 1914. La France a guéri beaucoup de ses maux, clic a guéri ses vieilles blessures, elle a créé les vertus qui lui man-

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quaient et a éliminé des défauts invétérés. On disait qu'elle était divisée et elle a retrouvé l'unité; qu'elle était frivole et elle est devenue sérieuse, en certains cas, austère ; qu'elle était nerveuse, excitable, hystérique, et elle s'est cuirassée de calme, de sérénité, presque de flegme; qu'elle oscillait perpétuellement entre l'enthousiasme et la dépression, et elle a acquis une inébranlable résolution, une fermeté de volonté granitique; qu'elle était incapable d'organisation, et elle a créé en huit mois une armée formidable et réveillé la vie du pays.

... Mais la transformation qui m'a le plus fait d'impression est celle des nerfs de la France. Réellement on demeure admiratif en présence de la sérénité, du sang-froid, du calme de cette nation. Quatre millions d'hommes sont loin de leurs foyers. Un million peut-Ctre sont perdus; on s'attend à des sacrifices de sang plus grands encore, et la France est là, sans ombre de souci, sans oml^re de jactance, tranquille, parfois enjouée et gaie.

Pendant la première année du conflit l'Amérique est restée neutre avec des tendances plutôt germanophiles qu'expliquent sa nombreuse population allemande et les sommes énormes dépensées en propagande.

Aujourd'hui le courant germanophile est devenu franchement germanophobe. Gomme en Europe, la conduite des Allemands dans la guerre a été la cause de ce revirement.

Un professeur américain, M. Mark Baldwin, a très bien marqué dans les lignes suivantes la genèse de cette évolution.

L'exemple des armées héroïques qui combattent sur le sol européen, les exploits de bravoure, tant individuels que collectifs, la révélation des dangers constants auxquels les peuples amis de la paix eux-mêmes sont exposés de la part de voisins pillards et fourbes, l'élévation de l'idéal de chevalerie et de sacrifice d'un côté, en face de tant d'actions basses et ignobles de l'autre, ce spectacle, vu et senti par les Américains, devait stimuler leur enthousiasme en faveur des idéals plus nobles qu'il met en lumière.

... Le frisson qui a parcouru le pays à la nouvelle de l'exécution

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d'Edith lîavell a montré que pour les Américains, aussi bien que pour les autres peuples, les Allemands incarnent le véritable ennemi contre lequel les forces morales de toute civilisation doivent être dirigées.

Si après un siècle d' « Aufklarung », il résulte que l'Allemagne a rétrogradé jusqu'à la conception tribale d'être un peuple choisi, jusqu'à la prétention dynastique du droit divin, jusqu'à la conviction d'avoir les exemptions morales et les pouvoirs sans responsabilités des bandes déprédatrices des temps primitifs, alors il est bien temps que toute la civilisation cesse de discuter avec de telles gens, et pense à prendre des armes pour les détruire.

Ce conflit n'est pas un conflit européen. G'e«t une guerre mondiale pour tout ce qui a vraiment une valeur éternelle, la confirmation du droit de se gouverner et la conservation de la moralité publique.

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