‹ Premières consequences de la guerreChapitre 47 sur 100 · LES DISSENTIMENTS INTÉRIEURS DE L*ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES DISSENTIMENTS INTÉRIEURS DE L*ALLEMAGNE

des impôts nécessaires pour payer les rentes d'une dette dépassant 80 milliards.

Aujourd'hui le peuple reste dévoué à son gouvernement parce qu'il est persuadé que l'Allemagne,' attaquée par des ennemis jaloux, rêvant sa destruction, fut obligée de se défendre. Mais la lumière se fera un jour et que diront alors les foules allemandes d'une entreprise utile sans doute aux intérêts de leur souverain et de certaines castes, mais si funeste aux leurs?

Les rigueurs de la censure n'ont pas empêché un petit nombre d'écrivains de traduire parfois les inquiétudes des masses germaniques. Voici, par exemple, comment s'exprime Harden, dans son journal Zukunft du 13 mai 1916 ;

Si l'Allemagne veut absolument triompher, elle doit être résolue à rompre toutes relations avec le reste du genre humain et poursuivre une guerre sans pitié pendant plusieurs années. Si elle veut prendre au contraire la raison pour guide, il lui faudra se résigner à une paix possible sans les voraces annexions réclamées par plusieurs écrivains. On gave le peuple de gloire et de mensonges. La nation doit se défendre contre ceux qui la trompent et la déshonorent. Les Allemands perdront plus qu'ils ne gagneront lorsqu'ils auront fait périr par milliers par la guerre sous-marine des êtres sans défense, femmes, enfants, vieillards. Le torpillage du Lusitania fut un acte de démence. Si les Allemands ne reviennent pas à la raison et à la politique, l'impondérable fera pencher la balance en faveur de leurs ennemis. L'Allemagne reste persuadée que la paix qu'elle voudrait sans retard n'est empêchée que par l'Angleterre. Elle reconnaît que l'arme sous-marine est inefficace, mais cependant il faudrait triompher de l'Angleterre de suite parce que le faisceau des forces nationales de lAllemagne commence à être ébranlé. Le peuple éprouve des inquiétudes et des angoisses. Il n'est plus très certain que la responsabilité initiale de la guerre incombe à ses ennemis et non à son propre gouvernement. Il n'est plus très sûr de retirer quelque chose des immenses tueries d'hommes faites à ses dépens.

Il semblerait que l'opinion populaire allemande

soit en voie de se modifier un peu. Un neutre habitant l'Allemagne écrivait dans le Journal de Genève^ en date du 18 juillet 1916 :

S'il est vrai que les milieux de haute bourgeoisie demeurent belliqueux et conservent leurs ambitions, les classes populaires sont tombées dans le plus morne abattement. Littéralement* elles sont en proie à la famine. J'ai vu plusieurs personnes qui ont traversé l'Allemagne ces temps derniers. Toutes donnent la même note. Dans le peuple il n'y a qu'un cri : « Nous en avons assez, la paix à tout prix ! » Tout manque, non seulement les aliments, mais les chaussures et les vêtements. II faut une carte spéciale pour acheter une chemise. Le nécessaire manque, même à l'administration militaire, pour l'équipement des nouvelles recrues. Les vêtements de laine leur manqueront pour l'hiver. Gela ne veut pas dire que l'armée ne tiendra pas jusqu'au bout, tant le drill l'a façonnée à la discipline automatique. Mais, après la guerre, il y aura de sérieux règlements de compte. Liebknecht et ses amis ont dans le peuple une immense popularité. On le verra bien lorsqu'il y aura des élections au Reichstag.

§ 2. — Le socialisme en Allemagne pendant la guerre.

L'internationalisme prêché par les socialistes des divers pays s'est effondré, en Allemagne comme ailleurs, devant le patriotisme. Les théoriciens ont vite compris que les intérêts de la nation à laquelle un homme appartient passent pour lui avant ses intérêts professionnels. Cette vérité était élémentaire, assurément, mais la guerre seule a pu expérimentalement en prouver la justesse.

Le jour même où elle fat déclarée, toutes les chimères pacifistes s'évanouirent. Beaucoup de socialistes allemands notoires s'engagèrent spontanément sous les drapeaux. En théorie, ils étaient les citoyens du monde, mais leur âme subit le patriotisme inconscient qu'ignoraient leurs discours.

Le parti socialiste, très puissant en Allemagne

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puisqu'il représente quatre millions d'électeurs, y est fort divisé actuellement. Il se scinde à peu près en trois groupes, dont un seul révolutionnaire, les autres sont gouvernementaux.

Parmi les députés socialistes, une vingtaine de voix seulement votèrent contre les crédits de guerre. En fait, les socialistes allemands marchèrent toujours plus ou moins avec le gouvernement.

C'est bien exceptionnellement qu'ils ont proféré

des violences analogues à celle qu'on lit dans les

comptes rendus des séances du Landtag de Prusse

des 22 et 23 février 1916. Le député Strœbel y disait :

L'union sacrée n'existait que par l'étouffement de toute discussion. Après la guerre se déchaîneront les conflits politiques et sociaux les plus violents qu'on ait jamais vus, mais dès maintenant, la concorde ne subsiste que par le bâillon. Les éléments démocratiques de la nation sont privés de leurs droits par une politique férocement réactionnaire. On interdit la parole aux socialistes dans les réunions, on les jette en prison sans que personne sache pourquoi; on envoie au front comme punition pour leurs opinions politiques, des gens que les médecins ont reconnus inaptes. Plus la guerre dure et plus les conflits sociaux qui la suivront seront acharnés; on dépensera soixantedix milliards et l'accroissement du budget normal sera de six ou sept milliards.

La colère des socialistes tenait surtout aux mesures de protectionnisme agricole destinées à enrichir la noblesse agrarienne. Au Landtag de Prusse du 7 mars 1916, le député Hoffer s'exprimait ainsi :

Il faut que le peuple s'élève contre ces tarifs protecteurs, alorg qu'il est encore obligé de se serrer le ventre. Les agrariens se *)rtent bien de l'union sacrée, et ils commencent déjà à s'agiîer pour qu'on renforce les tarifs. Il est temps pour les travailleurs de passer à la contre-oflensive. Aujourd'hui vous donnez des éloges à l'ouvrier, vous l'appelez héros, vous lui attacnez la croix de fer sur la poitrine... Croyez-vous que '•ela vous suspend de vos obligations envers les travailleurs? Les travailleurs agricoles sont soumis actuellement à des lois d'exception

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inhumaines. La guerre est le moment propice pour mettre fin à cette politique réactionnaire de la Prusse. Puisqu'on a besoin des ouvriers là-bas pour gagner la victoire, il faut que les ouvriers fassent usage de leurs forces.

Dans un discours du député Haase, prononcé le 23 mars 1916 et publié par le Worwaerts, l'auteur dit :

Les coalitions qui sont aux prises sont trop puissantes pour qu'à la fin de cette lutte effroyable il puisse y avoir des vainqueurs et des vaincus. Quelle que soit l'issue de la lutte, un appauvrissement attend l'Europe. On a dit ici que les citoyens devaient se préparer à travailler quatre mois dans l'année uniquement pour payer les intérêts des emprunts de guerre et les pensions aux invalides et aux veuves de la guerre. Hier, on a même dit qu'il pourrait se faire que nous dussions travailler pour cela six mois par an...

Quel sens cela a-t-il môme au point de vue des partisans de la guerre, de la poursuivre? Nous autres socialistes détestons la guerre et voulons l'empêcher. Il est évident que si nous voulions nous borner à maintenir l'indépendance de l'Empire nous pourrions avoir déjà la paix...

Vous ne pourrez pas contester que dans les cercles capitalistes, pour autant qu'ils ne profilent pas de la guerre, on a reconnu que la guerre était un faux calcul. On devrait pourtant penser que seuls des fous furieux ou des gens, sans conscience peuvent rechercher l'hégémonie mondiale.

Il ne faut pas s'illusionner sur la portée de ces discours, d'ailleurs fort mal accueillis en Allemagne. Ce sont seulement, je le répète, des germes qui se développeront peut-être un jour.

Pour le moment, le socialisme allemand demeure en grande majorité, un parti gouvernemental.

II restera tel, sans doute, longtemps, pour cette excellente raison que l'étatisme germanique et le socialisme poursuivent à peu près le même but : réglementation étroite, sous la direction de l'Etat, d'hommes travaillant à des œuvres collectives.

Supposons un instant le triomphe du socialisme en

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