LE BÊVE D^HÉGÉMONIE ALLEMANDS
mands surent toujours découvrir des théories pour justifier les ambitions successives de leur pouvernement. Utilisant les conceptions de Darw^Mi, un peu dépassées aujourd'hui, ils affirmèrent que la concurrence vitale et la sélection régissant le monde animal dominent aussi la vie des peuples. Les espèces animales qui se sont succédé à la surface du globe ont disparu pour faire place à des espèces supérieures. Les peuples eux aussi traverseraient tour à tour la scène du monde en y apportant une acquisition nouvelle et, leur rôle achevé, disparaîtraient devant une race supérieure.
Naturellement les Allemands représentent maintenant cette race supérieure destinée à dominer le monde. Étant les plus forts, ils ont seuls le droit de survivre. Les faibles doivent être asservis ou anéantis. Aucune raison n'existe de les ménager.
On a dit avec beaucoup de justesse que cette philosophie simpliste de l'histoire, reposant sur des principes biologiques très ébranlés aujourd'hui et applicables seulement au monde animal, étaient « le vernis intellectuel donné aux appétits de la race » ou du moins d'un groupe de races d'origines diverses, momentanément unifiées par les ambitions de l'empire allemand.
L'histoire est en réalité beaucoup plus complexe. Elle nous montre que depuis la chute de l'empire romain aucun peuple ne réussit à asservir définitivement les autres. De très petites nations, la Hollande par exemple, surent parfaitement prospérer. La faiblesse miliatire d'un peuple n'est pas pour lui une cause de ruine, car il arrive toujours à se créer des alliances. Chaque fois qu'un souverain tenta d'impos r son
hégémonie, comme Louis XîV et Napoléon, il vit se dresser contre lui tous les autres.
Rompre à son profit l'équilibre des nations, ainsi que l'Allemagne le tente aujourd'hui, est un rêve mystique irréalisable, mais capable tel autrefois l'islamisme, de bouleverser le monde.
La chimère allemande est redoutable parce qu'elle ne représente pas un simple plan de gouvernement comme aurait pu en concevoir Richelieu ou Bismarck, mais l'ambition nationale de tout un peuple, appuyée sur une formidable armée, et une flotte non moins formidable.
Les explications qui précèdent montrent ce qu'était ridée d'hégémonie avant la lutte européenne. Les citations qui vont suivre expliqueront comment elle se précisa au cours du conflit et devint un dogme.
§ 2. — Le rêve d'hégémonie pendant la guerre.
La guerre n'a fait qu'affermir les espoirs de domination universelle allemande restés un peu vagues dans les livres de ses historiens et de ses philosophes.
Ses projets d'extension se sont manifestés au début des hostilités et pendant toute leur durée.
On sait — et il ne faudra jamais l'oublier — que dès les premiers mois de la guerre, les six grandes associations industrielles de l'Allemagne présentèrent au chancelier un mémoire sur les conditions de la paix à imposer aux vaincus.
La côte française jusqu'à îa Somme devait être annexée de façon à garder pour l'Allemagne Dunkerque, Calais, Boulogne, Lille, Douai, Valenciennes,
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Toul, Verdun, Belfort et, par conséquent, toutes iios mines de fer et de charbon. La Russie se verrait dépouillée de ses régions agricoles.
Ces conquêtes seraient accompagnées de l'expropriation et de l'expulsion des grands propriétaires, remplacés par des sujets germains. Tel est le sort qu'eût préparé à la France une victoire allemande.
De telles ambitions, quoique assez vastes, paraissaient cependant insuffisantes à quelques-uns. Le naïf Rohrbach, pangermaniste estimé, assurait déjà en octobre 1914 que l'Orient, la Chine et l'Afrique devaient être également soumis à l'influence allemande.
Voici, à ce sujet, quelques extraits de journaux allemands choisis parmi beaucoup d'autres :
Il faut avant tout se préoccuper de la politique mondiale, de celle qui, appuyée sur une supériorité militaire écrasante, doit donner à TEmpire agrandi une situation hors de pair et assurer partout aux produits allemands des débouchés avantageux. Voilà la vraie politique d'avenir pour l'Allemagne, la seule capable de la faire triompher dans les luttes économiques acharnées qui auront lieu après la guerre. (Tagzeitung, 29-5-16.)
Il faut que l'Allemagne s'assure une situation qui lui permette de déployer partout sa force économique. L'Allemagne de l'avenir ne doit pas se contenter du rôle de puissance directrice sur le continent européen. Elle doit, unie à l'Autriche, devenir une puissance mondiale (Vossische Zeitung, 9-4-16.)
Lomer divise le monde en six domaines, voit l'Allemagne dominer plus ou moins ouvertement dans quatre d'entre eux, de sorte que, seuls, l'Empire anglais et l'Amérique du Nord échapperaient à son emprise. (Grenzboten, 24-5-16.)
Hagen dit qu'il est temps que le peuple allemand prenne conscience de son incomparable valeur et de sa mission sans limites. L'Entente, par l'étendue géographique et sa population, dépassait tellement les puissances centrales que le triomphe de celles-ci démontre chez elles une immense supériorité morale et culturelle. (Das Grôssere Deutchsland, 27-6-16.)
Quant à la Belgique, les plans proposés ont varié
entre l'annexion définitive et une sorte de protectorat. Le programme le plus général est celui que formulait la revue Das Grossere Deutschland (3-7-16) : démembrement de la Belgique, rattachement des Flamands au germanisme avec une indépendance relative, expulsion des Wallons et colonisation allemande de leur sol. Reventlow^, dans la Deutsche Tageszeitung du 28-1-16, écrit à ce sujet ;
La Belgique indépendante serait un instrument entre les mains de la France et de l'Angleterre. C'est une imbécillité que de parler de « conquêtes morales » et de se figurer que l'on pourra gagner le bon vouloir des Belges. Les Wallons, tout au moins, sont irréductibles : Un État -belge serait en tout temps et sous tous les rapports un centre de haine et d'intrigue contre l'empire allemand.
L'idée d'expulser les Wallons de la Belgique a fait Tobjet d'une brochure spéciale parue sous la signature du comte Hœnsbrœck. C'est le procédé proposé également pour l'Alsace et, nous Tavons dit plus haut, pour les propriétaires du nord de la France.
Dans un ouvrage intitulé la Réorganisation de l'Europe, le D" Aritler assure que l'Allemagne doit s'emparer du nord de la France jusqu'à l'embouchure de la Somme, annexer la Belgique, la Vénétie, la Turquie d'Asie, la Perse, le Congo, etc. Prévoyant quelques difficultés pour la conquête d'aussi vastes territoires, le publiciste berlinois déclare nécessaire de continuer la guerre mondiale pendant une dizaine d'années.
Ces prétentions ne doivent pas être considérées comme des rêveries isolées d'écrivains sans autorité. L'ancien chancelier de l'Allemagne, le prince de Bûlow, ayant réédité en mai 1916 un travail intitulé r Allemagne sous Guillaume II, y ajouta une
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préface où il réclamait les annexions comme condition de paix. « Nous devons, dit-il, garder des garanties pour notre avenir, des sûretés réelles et des dédommagements pour les peines et les souffrances que nous avons endurées. »
Les Allemands, depuis qu'ils parlent de paix, n*ont pas toujours montré la même franchise. Il est bon pour les Alliés de ne pas ignorer leurs véritables intentions.
Aujourd'hui toute la jeunesse des universités a pour idéal un grand empire mondial gouverné par des Allemands. Les petits peuples, Belgique, Hollande, Pologne, etc., doivent être germanisés les premiers.
On conçoit l'antipathie que de tels projets ont inspirée en Europe. On conçoit moins Tétonnement éprouvé par les Allemands en la constatant. Voici ce qu'écrivait un de leurs journaux :
A Verdun nous luttons non seulement contre la France, mais contre l'industrie, contre la richesse et contre la haine de la moitié de l'univers. Pourquoi nous hait-on ? Parce que nous ne sommes pas comme les autres. Mais ce que nous sommes est pour nous le vrai et le juste et ce sans quoi nous ne pouvons vivre. Nous luttons ici pour notre foi, pour notre être intime, pour notre âme allemande. (Norddeutsche, 15-7-16.)
Pas de conciliation possible évidemment.