SOUMIS A LA DOMINATION ALLEMANDE
§ 1. — L'Europe centrale et les projets d'agrandissement
en Orient.
Tout en rêvant d'annexions variées, les gouvernants allemands ont fini par pressentir qu'elles ne seraient peut-être pas faciles à réaliser. Ils ont alors songé à iix fondation d'un grand empire central et oriental qui, sans annexions réelles, rendrait l'Allemagne commercialement indépendante des autres peuples.
Ce nouvel empire comprendrait la Serbie conquise, la Turquie et la Bulgarie en vasselage, l'Autriche en tutelle, TAsie Mineure à conquérir. Tous ces pays étant reliés par le chemin de fer d'Anvers et de Hambourg au golfe Persique il ne resterait plus, la paix signée, qu'à les exploiter. Deux fois par semaine roule déjà « l'express des Balkans » allant d'Anvers à Constantinople. Début d'un grand rêve.
L'absorption économique par l'Allemagne de l'Autriche, de la Turquie, des pays balkaniques et d'autres régions ne pouvant être considérée comme une conquête ne constituerait pas à proprement dire une
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domination politique, mais une association d'États sous la direction allemande. Ce serait un bloc qu'un mur douanier protégerait contre les autres peuples.
Pareille association d'États sous le contrôle germanique impliquerait pour chacun d'eux l'abdication de ses libertés politiques et économiques. L'Allemagne dirigerait en réalité leurs destinées.
Les écrivains allemands ont consacré de nombreuses pages à discuter les avantages de ce nouvel empire, désigné par eux sous le nom de Mitiel Europa. Naumann a publié un volume sous ce dernier titre où il déclare que la fondation d'un empire central représente le principal but de la guerre.
La fédération germano-austro-turco-bulgare, à laquelle devraient être annexées un jour la Roumanie et la Grèce, sans parler de la Suisse et de la Hollande, constitue une forme nouvelle des ambitions germaniques.
Les Allemands trouveraient dans les pays ainsi agrégés des produits d'alimentation et des matières premières et y écouleraient sans concurrence leurs marchandises.
Une illusion, immédiatement révélée par la statistique, réside a la base de cette conception. Il peut être flatteur de dominer Constantinople, de syndiquer les agriculteurs bulgares, turcs et autrichiens, mais les chiffres montrent quel faible commerce l'Allemagne faisait autrefois avec les pays qu'elle voudrait associer, comparativement à celui réalisé avec la France, l'Angleterre, la Russie et le reste du inonde.
• Former une union douanière entre certains pays
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auxquels seraient réservés des traitements privilégiés, c'est naturellement se fermer les débouchés avec d'autres nations. L'Allemagne s'ouvrirait donc des marchés peu avantageux pour en perdre de très fructueux. L'impérialisme économique ne serait pas sans doute plus heureux pour les Allemands que leur impérialisme politique. Il est douteux, d'ailleurs, que les commerçants germaniques consentent à perdre leurs anciens débouchés pour les remplacer par un commerce faible et incertain.
Les rares économistes allemands que n'illusionnent pas les chimères ne conservent guère d'illusions sur les bienfaits commerciaux de l'Europe centrale. Voici ce qu'écrit le D'^ Jastrow, proifesseur à l'Université de Berlin :
Les Étals du centre ne peuvent se suffire h eux-mêmes ni /•énoncer au commerce de dix milliards qu'ils faisaient avec les puissances de l'Entente. Celles-ci, d'autre part, ne peuvent se passer de l'Allemagne, l'un de leurs meilleurs clients. Il ne peut être question de haine après la guerre. On aura un tel besoin de matières premières et de machines qu'on n'hésitera pas à les acheter partout où on les trouvera.
Une autre revue, Preussiche Jarbûcher, de février
1916 ne fonde pas non plus beaucoup d'espérances
sur la formation de cet empire central, clos de toutes
parts, et elle écrit :
L'exportation n'est pas seulement nécessaire pour faire vivre l'industrie nationale, elle sert aussi à payer les matières premières et les moyens d'existence que l'Allemagne est forcée de tirer de l'étranger. A ceu»»qui répètent que l'Allemagne peut et doit se suffire à elle-môme, il faut répondre que c'est une chimère de croire qu'avant longtemps, l'Allemagne pourra se passer de l'étranger. Beaucoup d'Allemands fondent de grandes espérances sur une entente économique avec l'Au triche-Hongrie, l'Orient et la Turquie. Sans doute, avec du temps et de la patience on obtiendra beaucoup, notamment de l'amélioration économique de l'Asie Mineure; mais ces résultats sont encore
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lointains. En attendant, l'Allemagne réduite à sa puissance continentale, continuerait d'être à la merci d'une coalition européenne.
§ 2. — La vie dans les pays soumis à là domination
allemande.
Les peuples qui, à rimitation des Turcs, seraient tentés d'accepter l'hégémonie allemande feront bien d'étudier d'abord ce qu'est l'existence des nations étrangères soumises à la domination germanique. Ils pouvaient s'en faire déjà une idée par l'histoire de l'Alsace et de la Pologne prussienne, avant la guerre.
Des incidents comme ceux de Saverne constituent un saisissant exemple du despotisme militaire subi par les malheureux Alsaciens. Les expropriations multiples en Pologne prussienne et des persécutions variées avaient révélé l'application du même régime dans un autre pays, pourtant bien pacifique et soumis à la domination prussienne depuis plusieurs générations. Le système d'organisation dont les Allemands sont si fiers a montré ce qu'il produisait chez des peuples dont l'âme n'était pas héréditairement asservie.
A ces exemples, antérieurs au conflit européen, se joignent ceux observés durant son cours, même dans les régions telles que la Belgique et la Pologne, que l'Allemagne prétendait rattacher définitivement à l'empire.
Au pillage et aux massacres des premiers jours succéda le régime beaucoup plus productif des réquisitions. En 1915, les Allemands extrayaient mensuellement par voie de réquisition 50 millions de la Belgique.
Pour l'Alsace la domination prussienne avait tou-
jours été si oppressive que la population ne s'est
jamais résignée à l'accepter. Devant cette évidence,
plusieurs écrivains émirent depuis les hostilités l'idée
d'expulser complètement de l'Alsace les propriétaires
du sol pour distribuer leurs territoires à des vétérans
de la guerre.
La colonisation faite en Alsace par d'anciens combattants, écrivait la Post, favoriserait à la fois les deux buts que l'on se propose : assurer à ceux-ci une existence agricole et servir la cause nationale.
Dans la Pologne récemment conquise, les Allemands, tout en exploitant le pays au point de réduire les habitants à la famine, et en exportant les ouvriers pour les faire travailler dans leurs mines à coups de nerf de bœuf, ont tâché de se concilier quelques sympathies parmi les intellectuels par des faveurs morales qui ne coûtaient rien. Les Russes, psychologues fort médiocres au temps de leur domination, n'avaient pas eu assez de sens politique pour accorder ces faveurs, telle par exemple, la faculté d'enseigner en polonais dans les écoles et les universités.
On peut juger de la valeur et de la durée du libéralisme germanique en constatant que, dans la Pologne prussienne, l'usage du polonais était interdit aux enfants, sous peine du fouet, et qu'une loi permettait de s'emparer des propriétés convoitées par des Allemands.
L'ancien chancelier, le prince de Bûlow, ne reprochait guère d'ailleurs aux Polonais que leur tendance à « pulluler comme des lapins ».
Tous les pays soumis à l'Allemagne pendant la guerre ont subi le plus effroyable régime. Une conférence lithuanienne, qui siégea du 31 mai au 4 juin 1916