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CHAPITRE I L'ÉVOLUTION MENTALE DE L'ANGLETERRE

^1. — Importance des documents psychologiques fournis par révolution de la mentalité anglaise pendant la guerre.

L'histoire de l'évolution mentale de l'Angleterre depuis les débuts de la guerre présente, au point de vue de la documentation psychologique, un intérêt de premier ordre. On y voit d'abord avec quelle difficulté évoluent les peuples stabilisés par un long passé et la force de ce patrimoine ancestral qu'on appelle l'âme d'une race. L'Angleterre, pour triompher des menaces soudainement dressées devant son existence nationale, dut lutter péniblement contre la puissance de ses morts, s'arracher sans transition aux vieilles assises qui depuis des siècles

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avaient maintenu sa stabilité. L'histoire de son évolution éclaire également les rôles respectifs de la nécessité, des individualités et des collectivités. Bien d'autres enseignements en découlent et notamment l'utilité de connaître l'âme d'un peuple quand on veut pressentir sa conduite dans une circonstance déterminée. Si les diplomates allemands avaient compris l'âme anglaise ils eussent bien facilement évité d'avoir la Grande-Bretagne commf ennemie et l'issue de cette guerre eût été probablement fort différente pour eux. Croyant prépondérante l'influence des intérêts matériels dans la conduite, persuadés que l'Angleterre était mal préparée et menacée d'une guerre civile en Irlande, ils s'imaginèrent qu'elle éviterait à tout prix le conflit. Une psychologie plus pénétrante leur eût montré que dans la balance où se pèsent les mobiles des actions des peuples, certains facteurs affectifs et mystiques l'emportent de beaucoup sur

les intérêts matériels.

§ 2. — Différences séparant l'âme anglaise de l'âme

allemande.

Quelques anthropologistes ont cherché à établir une parenté entre les Anglais et les Allemands. Alors même, ce qui est fort douteux, que ces peuples auraient une commune origine, il serait difficile de citer deux nations dont la mentalité soit plus dissemblable.

Peu soucieux des idées et de la logique, l'Anglais n'envisage que la réalité et tâche de s*y adapter. L'Allemand, au contraire, déduit ses jugements delà conception qu'il s'est faite ajonori des choses. S'étant bâti,

par exemple, de l'âme anglaise une certaine idée impliquant une certaine conduite, sa stupeur fut grande et son indignation intense quand il constata que la conduite réelle des Anglais était autre que celle qu'il imaginait.

Sur toutes les questions fondamentales : politique, droit, morale, etc., l'Allemand et l'Anglais diffèrent profondément. Le premier est amoureux de discipline, le second de liberté. L'Anglais demande tout à l'initiative du citoyen, l'Allemand à l'intervention de l'État. L'Anglais a des règles morales très fixes, il respecte ses engagements et considère un traité comme sacré. L'Allemand enseigne qu'un engagement doit être respecté seulement si l'on n'a pas la force suffisante pour le violer.

On pourrait prolonger ce parallélisme. Il montrerait qu'entre la mentalité anglaise et la mentalité germanique existe ce mur d'incompatibilité qui sépare toujours des peuples de mentalité très différente.

Ces notions psychologiques expliquent l'indescriptible explosion de fureur des diplomates et du peuple germanique quand ils virent, aussitôt le territoire belge violé, l'Angleterre se placer à côté de la France. Bien entendu, ils restèrent persuadés que cette violation n'avait été pour rien dans la décision de l'Angleterre. Accepter une si formidable conflagration pour un simple chiffon de papier, comme disait Bethmann-Hollweg, est incompréhensible à un homme d'Etat allemand.

Et pourtant il n'y avait pas eu à la résolution dePAngleterre d'autre cause immédiate que la nécessité morale de respecter sa signature. Le lecteur qui voudra

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parcourir dans notre dernier livre le récit des pourparlers diplomatiques au moment où éclata la guerre verra avec quelle profonde antipathie le ministère anglais repoussait l'idée que l'Angleterre pût être mêlée au conflit.

En vain l'ambassadeur de France, le président de la République même, multipliaient-ils de pressantes démarches près de la Grande-Bretagne pour qu'elle déclarât qu'en cas de guerre on la verrait aux côtés de la France. Le refus répété de prendre un tel engagement fut catégorique.

Impossible du reste d'exiger ce concours, l'Angleterre ne nous étant pas liée par un traité, contrairement aux idées répandues alors en France.

Elle ne se décida à prendre parti que le jour précis où les armées allemandes foulèrent le sol de la Belgique.

On a même pu affirmer que si l'Angleterre avait déclaré plus tôt vouloir soutenir la France, l'Allemagne eût renoncé à la guerre. Mais comment auraitelle pris cet engagement, puisque sa conduite dépendait d'une éventualité non réalisée encore? Elle attendit au dernier moment pour savoir ce que ferait l'Allemagne à l'égard de la Belgique. Quand elle jeta son épée dans la balance, il était trop tard pour arrêter la marche du destin.

Une des grandes causes du soulèvement de l'Angleterre fut la conduite féroce des Allemands. C'est ce qu'a très bien marqué M. G. Cure dans le journal américain The United Press :

L'Angleterre vibre comme elle n*a jamais vibré. Une forte haine de l'Allemagne a été soulevée dans ce pays par le naufrage du Lusitania, l'exécution de miss Gavell et du capitaine Fryalt. les tentatives d'assassinat en bloc que sont les raids de zeppelins

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Tous les écrivains sont d'accord sur ce dernier point. Un des auteurs qui connaissent le mieux l'Angleterre, M. Rudyard Kipling, écrit :

Si l'ennemi s'était autrement conduit, s'il avait observé quelque mesure de décence dans ses procédés, si, tout au moins, il avait tenté de les pallier sous des artifices de langage, l'Angleterre n'aurait pas déployé tout son effort, et peut-être même, elle aurait fini par envisager quelque arrangement possible...

Notre état d'esprit actuel ressemble aussi peu à celui où nous étions lorsque nous commençâmes la guerre qu'à celui qui sera le nôtre, quand nous la terminerons...

L'Allemagne n'imaginait pas qu'un peuple qui n'a pas voulu î'armer pour la guerre, peut cependant s'y décider pour un devoir.

Les Anglais n'ont jamais pu concevoir la mentalité des Allemands et la conduite de ces derniers est toujours restée pour eux un objet d'indignation et de stupéfaction.

Ces sentiments sont fort bien traduits dans les lignes suivantes d'un membre du parlement anglais, M. Arthur Lynch :

La guerre est due à une multitude de causes qui, toutes, ont concouru au même résultat; mais au premier plan de la scène apparaît l'Impérialisme allemand, piédestal du régime des Hohenzollern. Les ambitions d'une petite famille prussienne ont abouti à transformer les plus beaux pays de l'Europe en abattoirs où ont trouvé la mort des millions d'hommes, fleur de la jeunesse et du talent.

A ce spectacle, comme en face de la décadence de l'Empire romain, l'âme se sent envahie par un même sentiment de flétrissure et d'avilissement. Que des hommes d'un autre âge, d'une responsabilité limitée, aient été capables de semblables folies, on peut ne pas s'en étonner outre mesure; mais qu'un peuple civilisé, avec tous les dehors de la grandeur, en soit arrivé à tolérer un pareil état de choses, cela choque.

Le kaiser, ses fils,, sa famille, sont-ils des êtres à perpétuer, fût-ce au prix d'un océan de sang? Gomment expliquer qu'un peuple intelligent soit dominé par une espèce d'idolâtrie dynastique qui, en pays allemand, tient lieu de religion ?

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A propos des conceptions politiques de l'Allemagne, M. le professeur Burton Adams, écrit :

Le triomphe de l'Allemagne dans la guerre actuelle signifierait pour le monde entier la prépondérance d'une forme de gouvernement dont les Anglais se sont débarrassés il y a deux cent cinquante ans et que presq»;? tous les peuples civilisés ont abandonnée au cours du xix' siècle. Ce serait la ruine des progrès péniblement accomplis en matière de civilisation politique, un retour à une phase du développement des sociétés, d'où nous ne pourrions sortir qu'en revivant les mêmes luttes. (Chicago Daily News, 22-8-16.)

§ 3. — Situation de l'Angleterre au moment de la guerre.

Au moment de la guerre, la Grande-Bretagne traversait une des phases critiques de son histoire. Fortement troublée par les conceptions du parti radical qui avait entrepris une véritable réorganisation sociale, elle se trouvait de plus menacée d'une guerre civile par l'Irlande.

Jugeant sa supériorité navale suffisante pour sauvegarder sa sécurité, l'Angleterre ne possédait qu'une insignifiante armée de mercenaires. La conscription et le service obligatoire n'existant pas chez elle, il semblait que cette armée ne pût s'accroître.

Avec son seul concours et celui de sa puissante flotte, l'Angleterre était parvenue en deux ou trois siècles d'efforts, à dominer entièrement les mers, créer de riches colonies et fonder le plus vaste empire que le monde ait connu. Rien ne la menaçait. Isolée dans son île, que pouvait-elle craindre? Le

plus grand capitaine de l'histoire avait vainement tenté de l'ébranler.

Se croyant à l'abri de toutes les attaques et jugeant une guerre impossible, la Grande-Bretagne se laissait envahir par les théories pacifistes que professaient non seulement les socialistes^ mais encore quelques-uns de ses gouvernants.

Le réveil fut terrible mais lent.

Le peuple anglais mit longtemps à découvrir la grandeur du danger qui le menaçait et comprendre que sa destinée était en jeu. Des rives de l'Angleterre au Nil et au golfe Persique, un ennemi redoutable poursuivait la destruction de la puissance britannique.

Il fallait donc créer une armée pour la lui opposer et improviser un matériel de guerre dont elle ne possédait aucun élément.

Dès le début des hostilités se dressa devant l'Angleterre un problème dont pouvait dépendre son existence nationale. Quelle serait la conduite des provinces diverses de son immense empire?

Il n'existe aucune analogie entre l'Angleterre moderne et l'ancien empire romain. Beaucoup de colonies britanniques, une partie de l'Inde, notamment, bien que rattachées théoriquement à la couronne se gouvernent avec leurs propres lois. D'autres, comme TAustralie et le Canada ont un gouvernement presque entièrement indépendant. Dans l'empire romain, au contraire, les vaincus devenaient citoyens. Les consuls, les empereurs même pouvaient être choisis parmi eux.

L'eini)ire britannique restait loin de cette unité. 11 ne semblait ni très cohérent uï très homogène.

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Il l'était beaucoup plus, cependant, que ne le pensaient les Allemands. L'Angleterre avait su gouverner les peuples soumis avec des règles équitables. Au Transvaal vaincu elle avait rendu l'indépendance. L'Australie se gouvernait à son gré et le Canada également.

A l'heure du danger, l'Angleterre récolta les bienfaits de sa politique. De tous les points du globe, de l'Austral-ie, du Canada et de l'Inde, lui parvinrent des renforts. Les tentatives de soulèvement fomentées ,par les Allemands dans ses colonies, échouèrent à peu près partout. La guerre ne fit que consolider un empire à demi agrégé seulement et lui donner une grande cohésion.

§ 4. — Évolution mentale de rAngleterrè pendant la guerre.

L'Angleterre est gouvernée par ses morts. En descendant au tombeau l'homme n'y meurt pas tout entier. Il reste étroitement relié aux vivants, se mêle à toutes leurs actions et dirige leurs volontés d'une façon souvent despotique.

Cette domination des vivants par leurs ancêtres est une cause de force, car seule l'âme des morts a le pouvoir de stabiliser celle des vivants. Cependant, elle peut devenir une cause de faiblesse à certaines heures où des nécessités impérieuses exigent une adaptation rapide aux circonstances. La puissance des ombres devient alors une entrave. L'Angleterre en fit pendant plus d'une année l'expérience.

Nous fûmes étonnés et parfois irrités de la lenteur avec laquelle les Anglais s'armèrent pendant la pre-

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mière année de la lutte. Soldats, canons, munitions, tout faisait défaut.

Les difficultés de cette préparation se conçoivent parfaitement en songeant d'une part à l'action si puissante du passé et de l'autre à celle très limitée des gouvernants sur le peuple anglais.

Pour imposer une organisation nouvelle en Angleterre, il fallait conquérir non seulement l'opinion des vivants mais aussi celle des morts, détacher brusquement le peuple des conceptions, des coutumes, des traditions qui, depuis des époques très reculées de l'histoire le guidaient à travers les circonstances et lui conservaient sa stabilité.

Le roi, les ministres, le Parlement ne peuvent rien sans l'opinion. Ils gouvernent avec elle et jamais contre elle.

Changer les idées du peuple anglais fut une laborieuse entreprise. Avant de réaliser les transformations de tout ordre que nécessitait la guerre, avant d'arriver surtout à établir le service militaire obligatoire, il fallut amener ( l'Anglais à renoncer aux traditions séculaires d'indépendance et de liberté lentement conquises et lui faire accepter des contraintes fort opposées à son caractère.

Or, rien n'est plus antipathique à un Anglais qu'une contrainte obligatoire. Des hommes habitués à se gouverner eux-mêmes ne permettent pas à l'Etat d'attenter à leur liberté. Les sujets britanniques veulent bien payer ce qu'on leur demande, s'associer aux œuvres les plus diverses, créer des écoles, des universités, des régiments même, mais ils entendent que toutes ces choses soient des œuvres libres et non imposées.

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Arriver à les persuader non seulement de la nécessité du service obligatoire mais encore d'une foule de contraintes aboutissant à Tétatisme que le pays avait en horreur, exigea des gouvernants une inlassable patience. Leur argument fondamental, le seul efficace, fut de prouver que l'existence de l'Angleterre se trouvait sérieusement menacée. Les Allemands se chargèrent d'appuyer la démonstration en envoyant plusieurs zeppelins bombarder l'intérieur de la Grande- Bretagne. Le peuple entier comprit alors qu'elle n'était pas une île inaccessible.

Les ministres n'en eurent pas moins une difficulté très grande à convaincre les Anglais qu'ils devaient renoncer à toute indépendance. Leur méthode de persuasion, fort bien adaptée à la structure de l'âme anglaise, consista d'abord à laisser croire à leurs auditeurs qu'ils agissaient toujours d'après leur propre volonté et sans contrainte. On en peut juger par l'extrait suivant d'un discours adressé à Liverpool par Lloyd George aux patrons et ouvriers métallurgistes, à propos de la question des munitions :

Je vous demande, disait-il, de former vous-mêmes votre comité de direction, d'organiser entre vous les ressources industrielleà de cette région, pour en obtenir la "plus grande production possible. Aux hommes d'affaires de cette communauté, je dis : « Considérez cette affaire comme la vôtre. Ce n'est pas un gouvernement qui entre en négociations avec vous. Vous êtes le gouvernement. Vous avez un intérêt dans cette entreprise. Et je parle de même aux ouvriers. Il s'agit aussi de leur affaire... »

Dans ces courtes lignes éclate toute la dilférence séparant la mentalité anglaise de la mentalité allemande.

En Allemagne, le gouvernement commande et le

peuple obéit. En Angleterre, pour amener le peuple à obéir, il faut d'abord conquérir sa volonté. Ce n'est en réalité qu'à sa propre volonté qu'il se soumet délibérément.

Obtenir le concours des ouvriers pour la fabrication des munitions, arrêter les grèves qui naissaient de divers côtés^ accroître les engagements volontaires, préparer l'opinion à accepter la nécessité finale du service militaire obligatoire, exigea des gouvernants un prodigieux labeur et des interventions personnelles répétées.

Connaissant le rôle de l'image sur l'âme anglaise, ils couvrirent le pays d'affiches illustrées représentant des engagés volontaires avec des inscriptions dans le genre de celle-ci : « Il a fait son devoir, ferezvous le vôtre? » Paroles fort impressionnantes pour un peuple chez lequel le mot devoir a un sens absolument impératif.

Les gouvernants s'adressaient aux femmes et leur disaient :

Vous êtes-vous demandé ce que feraient les Allemands s'ils envahissaient votre pays ? Comprenez l'action de ce seul mot : « Partez! » prononcé par vous pour décider les hommes à se battre pour leur roi et pour l'Angleterre. *

En octobre 1915, lord Derby écrivait individuellement à chaque Anglais susceptible de s'engager une lettre ainsi conçue : ^

Permettez-moi, monsieur, de vous prier de vous poser cette question : « Ai-je fait tout ce que je pouvais pour la sécurité de mon pays? »

Au lent et persévérant travail de persuasion prirent part les ministres, les journaux, les femmes, les chefs du parti ouvrier, dans la mesure de leurs

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moyens. Et lorsque le public comprit que les engagements volontaires ne suffisaient pas, il finit par admettre l'obligation du service obligatoire. Plus d'un an fut nécessaire, cependant, pour que le Parlement l'acceptât. On n'aurait pu le faire voter plus vite sans provoquer une révolution.

Ce n'étaient nullement les dangers de la vie militaire qui causaient cette opposition, puisque deux millions d'Anglais s'enrôlèrent volontairement, résultat qu'aucun autre pays du monde, n'aurait obtenu- Seule l'idée de contrainte semblait intolérable au peuple britannique.

Pour mettre l'Angleterre en état de faire la guerre, il ne suffisait pas d'avoir des hommes, il fallait les instruire, les armer, créer des usines, utiliser celles existantes et pour cela changer toutes les habitudes d'indépendance des industriels. Un département des munitions fut institué. Une loi, dite des munitions, permit au gouvernement de contrôler les patrons et les ouvriers, de fixer les besognes, d'intervenir dans le taux des salaires, en un mot de subordonner de plus en plus le citoyen à l'intérêt public. Ce fut l'effondrement du vieil individualisme et de toutes les traditions anglaises.

De telles transformations ne s'accomplirent pas toujours sans résistance. La grève des charbonniers du pays de Galles faillit paralyser la flotte anglaise. Les employés des chemins de fer menacèrent d'une grève générale. Le ministère se divisa contre luimême. Jamais gouvernement ne connut difficultés semblables.

Mais la nécessité, cette ultime souveraine des choses, finit par surmonter tous les obstacles. L'âme

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anglaise céda, lentement, sans doute, ni-ais elle céda et réussit à s'adapter aux formes d'une existence si imprévue pour elle.

C'était l'abandon final de libertés conquises par des siècles d'efforts, une transformation complète de régime, la volonté de l'Etat substituée, comme en Allemagne, à l'initiative des citoyens qui, suffisante en temps de paix, ne l'est plus en temps de guerre. La Grande-Bretagne passa dans l'espace d'un an de l'individualisme à l'étatisme.

Nul ne peut encore prévoir les conséquences lointaines d'une pareille évolution. Heureusement pour TAngleterre, les qualités qui ont fait sa force : ténacité invincible, goût de l'effort, domination de soi-même, respect de la parole donnée, sentiment du devoir, ne périssent pas avec des changements momentanés d'existence.

§ 5. — L'armée anglaise.

Nous venons de voir que l'Angleterre était arrivée en quinze mois à créer une armée de trois millions d'hommes munis de tout le matériel de guerre moderne. Pour y parvenir, il lui fallut improviser non seulement l'armement, la formation des soldats et des officiers, mais encore la direction des opérations militaires. Cette dernière fut constituée par des gouvernants peu préparés à pareille tâche. Il en résulta de lourdes et coûteuses erreurs. Dans les Dardanelles et dans les Balkans, ces erreurs furent surtout des erreurs psychologiques. L'histoire comprendra difficieraent par exemple qu'il ait pu se rencontrer des diplomates d'âme assez simple pour se laisser berner pendant

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des mois par la tortueuse diplomatie d'un roitelet bulgare, ne prenant même pas la peine de cacher son jeu.

La conduite de l'Angleterre à l'égard des Turcs ne se montra pas moins médiocre. Rien n'était plus facile, je l'ai déjà montré ailleurs, que d'entrer à Gonstantinople à la suite du Gœhen et du Breslau. Le ministère anglais hésita, parlementa, et quand finalement il comprit à quel point les Turcs l'avaient joué, il décida la pitoyable expédition des Dardanelles. Cent mille Anglais y périrent de la plus inutile façon. Dans la vie individuelle, les conséquences des erreurs peuvent être minimes. Dans l'existence des peuples, elles sont souvent désastreuses.

Mais toutes ces observations appartiennent à un passé irréparable. Le présent seul doit être considéré et il est devenu satisfaisant.

N'oublions pas, pour le juger, qu'au moment de la guerre, l'Angleterre n'avait pu envoyer en France qu'une armée de moins de cent mille hommes. Ce contingent modeste, que l'empereur Guillaume appelait « la méprisable petite armée du général French », est devenu une armée de plus d'un million d'hommes. Un autre million de soldats a été réparti sur divers points de TEmpire britannique et un dernier million reste en Angleterre.

§6. ~ Sources de la force dd l'Angleterre.

La grande fnrce de l'Angleterre, pendant la guerre actuelle, fut de détenir la liberté des mers. Ainsi put-elle continuer son commerce d'exportation. L'importance capitale de ce point a été fort bien mar-

quée par le chancelier de l'Echiquier dans une interview, dont voici un extrait :

Je ne dois pas oublier la nécessité vitale pour l'Angleterre de maintenir son commerce; les exportations et les importations nous sont essentielles en paix comme en guerre. Nos alliés et nous, dépendons de notre puissance d'exportation. Et nous entreprenons volontiers n'importe quelle tâche militaire ou navale que les nécessités de la guerre exigent. Nous ne devons jamais oublier que notre devoir primordial est de maintenir nos approvisionnements, pour le paiement desquels le maintien de notre entier commerce d'exportation est essentiel.

Gomme preuve de l'excellente situation financière de l'Angleterre, conséquence de la continuation de son commerce, le même ministre a fait les constatations suivantes :

Notre marché de l'or est toujours libre et chaque billet émis par le Gouvernement peut être échangé sur demande contre de l'or à la banque d'Angleterre. Il est à peine nécessaire de montrer la différence qu'il y a entre ce système et les résultats qu'il donne et la situation financière de l'Allemagne.

Le système allemand n'admet pas d'impôts à l'heure actuelle et ne peut fournir de quoi faire face aux énormes dettes créées par l'émission sans contrôle du papier-monnaie, que par la cumulation d'emprunts nationaux pratiquement forcés. Ainsi, des dettes devant être payées ne le seront jamais et conduiront infailliblement à leur répudiation ou à la banqueroute.

Les données précédentes sont fondamentales. Les peuples ne se battant plus seuFement à coups de canons, mais à coups de milliards, la nation la plus riche vaincra forcément. Les pays dont les ressources, étant renouvelées, ne se tarissent pas, l'emporteront fatalement sur ceux dont les ressources, si grandes qu'on les suppose, s'épuisent parce qu'elles ne se renouvellent pas.

L'Allemagne vit actuellement sur des richesses considérables, sans doute, mais qui ne se renouvellent pas, son commerce extérieur ayant cessé.

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L'Angleterre, non seulement possède des ressources excessivement supérieures à celles de l'Allemagne, puisque sa fortune est évaluée à cinq cents milliards, mais, de plus, ces ressources sont constamment alimentées par son commerce.

Il en résulte qu'elle pourrait, tous ses alliés seraientils même vaincus, poursuivre la guerre indéfiniment. Par le fait seul que sa flotte continuerait à empêcher l'Allemagne d'expédier ou de recevoir des marchandises, elle forcerait finalement cette dernière à demander la paix.

Elle l'y obligerait même sans avoir à tirer un coup de canon, simplement, je l'ai dit déjà, par la présence dans ses ports d'une flotte si redoutable qu'aucun navire de commerce allemand n'ose se risquer sur les mers.

L'Angleterre peut, d'autant plus facilement, continuer indéfiniment la guerre, que sa population civile n'en pâtit nullement, alors qu'étroitement rationné en Allemagne, le peuple souffre beaucoup. En Angleterre, le chômage a disparu ; les salaires, par suite de la diminution du nombre de bras, ont augmenté dans d'énormes proportions ; l'aisance, et parfois le luxe, sont entrés dans une foule de ménages qui les ignoraient. Ce sera même un danger, après la guerre, lorsque les classes laborieuses se verront obligées de revenir à leur ancienne situation.

Quant aux classes moyennes et élevées, elles n'ont pas hésité à consacrer une notable partie de leurs ressources aux frais de la lutte. Les impôts nouveaux enlèvent, aujourd'hui, aux citoyens environ le tiers de leurs revenus.

L'Angleterre se montre justement fière de ces

lourds sacrifices. L'opinion générale est celle que traduisait le Daily Telegraph, à propos du vote de la loi militaire :

La nouvelle loi militaire est une des choses les plus remarquables et mémorables que l'Angleterre ait accomplies. Le système du service militaire obligatoire a été institué par la volonté délibérée du peuple entier.

Au commencement de la guerre, peu de personnes crurent que l'Angleterre, qui comptait avec assurance sur sa flotte pour garder ses côtes inviolées, se soumettrait à cette gigantesque révolution dans sa vie nationale. Sur nos épaules repose le quadruple fardeau d'une marine qui est la vie même de l'alliance, d'une armée de plusieurs millions d'hommes, d'une production de matériel de guerre que rien n'égale, enfin d'une puissante réserve financière qu'il est plus difficile encore d'estimer. C'est un fardeau que la nation supportera avec fierté et ne se repentira pas d'avoir assumé. Déjà môme elle se sent rajeunie par cet effort de sacrifice.

L'histoire de l'Angleterre pendant la guerre aura montré une fois de plus encore à quel point la destinée d'un peuple dépend de son caractère.

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