‹ Premières consequences de la guerreChapitre 57 sur 100 · Situation économique de la Russie an moment · texte numérisé non relu

Situation économique de la Russie an moment

de la guerre.

Quelques indications statistit^nes suffiront à montrer la situation économique de la Russie avant la guerre ; je les emprunte à un travail de M. G. Alexinsky, ancien député de la Douma.

L'Europe a exercé par la pénétration de ses capitaux en Russie une très grande influence et tenait, en réalité, ce pays sous sa dépendance économique.

Les capitaux ont été surtout prêtés par la France, à laquelle la Russie doit plus de 18 milliards. Une grande partie de cet argent est passée dans des entreprises industrielles dirigées par les Allemands. « Les entreprises industrielles étrangères en Russie sont plus fortes que celles des Russes... Les plus importantes, la métallurgie, les charbonnages, les tissages, sont en grande partie au pouvoir du capital européen. » L'auteur conclut cependant « que l'Europe exerce sur la Russie une influence économique considérable, mais il n'est pas exact qu'elle la tienne dans une complète dépendance ».

La France, qui fournissait à la Russie d'immenses capitaux, faisait bien peu de commerce avec elle.

En 1913, l'Allemagne fournissait h la Russie 52,7 % du total de ses importations, et la France seulement 4,6 «/o- La supériorité commerciale allemande était écrasante.

Peu à peu les Allemands avaient évincé tous leurs concurrents. D'après le même écrivain, pour 9.421 Français et 7.481 Anglais établis en Russie, le nombre de ses habitants ayant pour langue maternelle l'allemand s'élevait à un minimum de 2 millions.

Une des causes auxquelles l'auteur attribue l'invasion du marché russe par l'industrie allemande et l'élimination de tous ses concurrents tiendrait au « système spécial adopté par les syndicats industriels allemands, des primes d'exportation qui leur permet non seulement de braver les droits d'entrée, mais ^ même de vendre leurs produits beaucoup moins cher au dehors qu'à l'intérieur ».

J'ai déjà exposé dans mon volume. sur les Enseignements psychologiques de la guevre ce système, désastreux pour les pays qui ont à le subir, parce qu'il ruine l'industrie indigène. Il est momentanément avantageux pour les industriels allemands, mais comme l'a fait justement remarquer M. Alexinsky, « il nuit à la population allemande elle-même, obligée de subir ce renchérissement artificiel pour donner aux syndicats les moyens de pratiquer l'exportation forcée et à bas prix ».

La conclusion de Fauteur est fort juste :

Le caractère général des relations économiques entre les deux pays était une tendance évidente de rAllemagnc à faire de la liussie sa colonie... La Russie importe d'Allemagne surtout des objets fabriqués et y exporte des matières brutes. C'est-à-dire

l'évolution mentale de la RUSSIE 223

que l'industrie allemande achète à bas prix ses matières premières à la Russie et les lui revend après les avoir ouvrées. Tel est précisément le rôle d'une métropole.

Ces faits étaient assurément connus depuis longtemps, mais la guerre en a démasqué les graves conséquences. En Russie, ainsi que dans" bien d'autres pays, le conflit européen aura donné des leçons fort instructives et soulevé aussi beaucoup de problèmes à résoudre.

§ 2. — Rôle des étrangers en Russie pendant la gueire.

La Russie a pu constater pendant la guerre à quel point il était dangereux pour un pays de se laisser envahir par des étrangers. Leur influence engendra la plus sombre catastrophe de son histoire. S'il lui fallut pendant de longs mois lutter contre les ennemis du dedans en même temps que contre ceux du dehors, c'est pour n'avoir pas su préserver son âme nationale de l'action dissolvante des étrangers.

On ne peut pas dire encore dans quelles limites cette épi^3uve l'aura modifiée, mais elle a visiblement plus évolué en deux ans qu'elle ne l'avait fait pendant un siècle.

Psychologues et historiens découvriront facilement que cette brève période de l'histoire de la Russie fut très fertile en enseignements. Les faits ont révélé non seulement le danger des éléments étrangers, mais aussi ceux de l'autocratie, l'utilité à certains moments de la représentation populaire, le funeste effe^

224 PREMIÈRBS CONSÉQUENCES DE liA GUERBB

des persécutions religieuses et bien d'autres vérités encore.

Au moment où commencèrent les hostilités, la Russie se trouvait dans une situation industrielle, économique et militaire tellement médiocre, qu'à moins de supposer chez ses gouvernants une cécité invraisemblable, aucun d'eux ne pouvait souhaiter la guerre.

L'Allemagne n'ignorait pas combien la Russie était peu préparée à un grand conflit et ce fut probablement un des motifs de son agression. Tout ce que tenta le gouvernement du tsar ne pouvait dès lors l'empêcher.

Parmi les plus graves dangers menaçant la Russie à cette époque, il faut mettre au premier rang sa pauvre situation industrielle. Pays surtout agricole, elle avait abandonné ses usines, ses mines, son administration, même à des étrangers. On ajustement fait remarquer que dans aucun pays d'Europe l'élément étranger n'exerçait une influence aussi importante qu'en Russie. C'est d'ailleurs grâce à elle que te. peuple semi-asiatique, à l'âme indécise et imprécise, avait fini par s'européaniser un peu. Presque toutes les industries, les écoles professionnelles, les installations électriques, les chemins de fer, etc., étaient des créations d'étrangers, parmi lesquels les Allemands avaient conquis une place prépondérante.

Ils possédaient des représentants non seulement dans l'industrie, mais dans les universités, ies^ administrations et l'armée. Sans la guerre la conquête industrielle, économique et administrative de la Russie eût été complète en moins de cinquante

l'évolution mentale de la RUSSIE 225

ans, et un conflit avec l'Allemagne serait devenu impossible.

On peut dire sans exagération que, malgré les ruines accumulées, la lutte actuelle aura été un bienfait pour la Russie, si elle l'amène à acquérir les capacités techniques et commerciales qui lui manquaient pour exploiter elle-même son riche territoire.

L'utilité d'un tel effort apparut dès les débuts de la conflagration européenne. Pays sans industrie, la Russie se trouva brusquement lancée dans une guerre dont les armes étaient des mécanismes compliqués, créés par une technique savante. Au temps de Nelson et de Napoléon, la plaisante définition de la fabrication des canons, « couler du bronze autour d'un trou », indiquait bien la simplicité de cette fabrication. Aujourd'hui, un des engins les plus usités, la mitrailleuse Maxim, employée par plusieurs nations d'Europe, comprend 280 organes rigoureusement calibrés et fabriqués avec des machines-outils fort compliquées. Il faut 540 opérations d'usinage pour fabriquer une mitrailleuse et près de 1.000 calibres sont employés à la vérification des diverses pièces.

Heureusement pour elle, la Russie put recourir en ce qui concernait la fabrication de son matériel aux Japonais, dont l'éducation technique était fort supérieure à la sienne. Grâce aux ingénieurs et aux usines de son ancienne adversaire et aussi à l'assistance des Français, la Russie finit par obtenir le matériel nécessaire, mais son déficit pendant la première partie de la guerre fut une des causes de ses défaites.

ij

§ 3. — Le gouvernement de la Rnssie pendant la gnerre.

La Russie, au début du conflit, pouvait être considérée comme une autocratie pure, avec pour moyens de gouvernement, une bureaucratie compliquée, soutenue par une police nombreuse et un clergé ignorant, mais docile.

Contre les conséquences de ce qu'on aappelé l'absolutisme moscovite, se dressaient de temps à autre des violences révolutionnaires et des conspirations meurtrières dont le nihilisme terroriste représente une des formes.

La révolution qui suivit la guerre malheureuse avec le Japon avait amené la création d'une sorte de parlement, la Douma, que le gouvernement se crut plusieurs fois obligé de dissoudre. Réunie dès les débuts de la guerre, elle fut bientôt congédiée; mais, après les premiers désastres, il fallut bien la convoquer encore, malgré l'opposition du parti réactionnaire. Elle exerça une action fort utile en dévoilant, comme une des causes prépondérantes des échecs russes, l'insuffisance et la corruption de l'administration. Grâce à elle, des traîtres dangereux, protégés par le ministre de la Guerre, furent démasqués et le ministre lui-même arrêté.

La Douma se vit congédiée de nouveau à la suite de quelques violences. Il était impossible, évidemment, de faire passer sans transition un peuple n'ayant que des ébauches de civilisation et composé de races fort différentes, d'un régime autocratique à des institutions libérales. Mais la guerre aura certainement contribué à cette évolution.

Le rôle joué par la Douma et surtout la lumière

l'évolution mentale de la RUSSIE 227

qu'elle projeta sur le désordre administratif et les concussions des plus hauts fonctionnaires, pourra être invoqué à l'appui de l'utilité des gouvernements représentatifs. Sans elle il eût été impossible de découvrir le rôle d'administrations corrompues à tous les degrés de la hiérarchie, et conspirant pour TAllemagne. Pas de munitions, pas d'armements, la trahison installée jusqu'à côté du trône, les influences allemandes prédominant partout.

Jamais peut-être gouvernement ne se trouva en présence de difficultés semblables. Sans le patriotisme du peuple et de ses représentants, la Russie y eût probablement laissé son indépendance.

L'état de ce vaste empire a toujours paru assez sombre aux observateurs qui le visitaient. Voici, par exemple, ce qu'écrivait le correspondant d'un grand journal neutre très favorable à la cause des Alliés :

Elle sortit, voici dix ans, d'une guerre malheureuse, impopulaire et criminelle, où sa puissance maritime sombra et où faillit sombrer son prestige pour entrer dans une longue guerre civile où s'entre-choquèrent d'atroces haines. L'édifice tout entier parut un moment ébranlé. La main forcée, les maîtres firent quelques concessions qui arrachèrent à la révolution une bonne partie de ses forces. La Douma se réunit, fut dissoute au bout de trois mois, tenta un 89 qui avorta. On restreignit le cens électoral. Une seconde Douma vint, moins agitée. Un compromis s'établit, un apparent apaisement dont on profita en haut lieu pour assouvir des ressentiments implacables. On remplit les prisons, la Sibérie. La révolution matée, le silence se fit et le danger parut écarté..»

La Douma en est à sa quatrième législature. Neuf ans d'efforts et de publicité n'ont pas abouti à de grands résultats. Administration corrompue, routine et paresse, favoritisme, arbitraire, dénis de justice, méconnaissance des droits les plus élémentaires, violation des libertés promises, oppression des allogènes, persécution des ouvriers; le régime de la violence et du mépris a continué sa route triomphale... Deux Russies : celle qui gouverne, celle qui est gouvernée, séparées par un abîme toujours

plus profond et plus large dont seules une haute sagesse et une bonne volonté éperdue pourraient rapprocher les bords.

Certains événements de la guerre, dont nous allons parler maintenant, justifient les appréciations qui précèdent en montrant ce que valait l'administration russe et dans quel abîme elle faillit plonger l'empire.

§ 4. — L'administration russe et les conspirations allemandes pendant la gnerre.

Une des plus grandes difficultés du gouvernement russe pendant la guerre fut la lutte qu'il eut à soutenir contre un parti allemand comptant des représentants dans les ministères, l'aristocratie, la presse et l'armée. Plus de deux cents généraux en activité étaient d'origine allemande, et gardaient des sympathies allemandes à peine dissimulées, comme Rennenkampf, que l'on dut priver de tout commandement à cause de sa mollesse voulue chaque fois qu'il se trouvait en présence d'armées germaniques. Les dirigeants des ministères de l'Intérieur et de la Justice prétendaient provoquer une paix séparée avec l'Allemagne. Certains journaux appartenant, comme presque toute la presse russe, à des juifs, continuaient leurs éloges à l'Allemagne. Suivant M. Barrière, « du début de la guerre jusqu'au mois d'avril 1915, le département de la police au ministère de l'Intérieur a été un foyer de trahison que les patriotes russes eurent beaucoup de mal à détruire, tant il était soutenu par les personnages les plus puissants ».

Les Allemands restèrent influents en Russie surtout pendant la première année de la guerre, et ils s'y livrèrent à plusieurs complots. Le plus terrible fut

L*éVOLUTI0N MENTALE DE LA RUSSIE 229

celui dirigé par des allemands qui amena Texplosion, en avril 1915, de la grande usine de munitions d'Ochta. Plus de 1.500 ouvriers y périrent et pendant tout un mois se trouva suspendu le ravitaillement en fusils et en cartouches de l'armée russe des Carpathes.

Cette destruction ne fut pas assurément la seule cause de l'insuffisance des armements russes. Les débats d'août 1915 à la Douma prouvèrent qu'elle avait eu pour raison principale la volontaire inertie du ministre de la Guerre et aussi d'autres ministres qui, dominés par les influences allemandes, espéraient forcer ainsi le gouvernement à une paix séparée.

« Ils étaient, écrit M. Barrière dans la Revue de Paris, du 15 mars 1916, visiblement encouragés, sinon inspirés par le grand-duc de Hesse-Darmstadt, frère de la tsarine. »

On sait avec quelle rapidité se virent refoulés, en avril 1915, les Russes qui menaçaient déjà d'envahir la Hongrie. 1.400.000 Allemands, lancés brusquement contre eux, les obligèrent à évacuer toutes les forteresses conquises et bientôt la Pologne. Les conséquences furent naturellement désastreuses. Le prestige russe dans les Balkans se trouvait ruiné et ruinée aussi l'idée de l'unité slave sous l'hégémonie russe. Les Bulgares se joignirent aux Allemands, la Grèce se confina dans une neutralité pleine de bienveillance pour les Germains. Les Japonais^ principaux fournisseurs de munitions, prirent des & Mures protectrices et dès qu'on essayait de restreindre leurs exigences en Chine, les envois d'armes se ralentissaient.

Il est prouvé maintenant que ces défaites répétées

230 PREMlàRES CONSÉQUEIUCES DB LA GUBRRB

eurent, avec le défaut de munitions et la trop visible incapacité du commandement, de graves trahisons pour cause. Le général Roussky, commandant les armées du nord-est, frappé de voir l'ennemi prévenu de chacun des mouvements russes, arriva à découvrir qu'il était renseigné par un des chefs du ministère de la Guerre, le colonel Miassoiédof. Les papiers saisis dans les bagages de cet officier, grâce à l'intervention personnelle du tsar, seule capable de contre-balancer l'influence du ministre de la Guerre, prouvèrent qu'il communiquait à l'ennemi et souvent directement au Kaiser, tous les ordres ^u grand quartier général russe et ce qu'il pouvait se procurer des projets du grand quartier général français.

A la suite d'un court procès, il fut pendu en compagnie d'une demi-douzaine de juifs ses complices. Un autre traître, le conseiller d'État Freinât, fut condamné aux travaux forcés, le protecteur du colonel exécuté, le ministre de la Guerre Soukhomlinov, emprisonné comme fort suspect de trahison.

Les tendances allemandes continuèrent cependant à se manifester en Russie dans certains milieux. Un journal russe, VOutro Rossii, consacrait un article à dénoncer les sympathies germanophiles des hautes sphères de Pétrograd. Ces milieux sont connus dans la presse sous le nom de parti de Potsdam. Ce sont ceux que M. Vozniesiensky appelle dans une conférence reproduite par le Novoié Vrémia, esclaves de l'Allemagne. Au sein de ces sphères était recruté, paraît-il, presque tout l'entourage de M. Sazonov, l'ancien ministre des Affaires étrangères. « Presque tous les hauts fonctionnaires de ce ministère y sont arrivés directement de Berlin où ils

l'évolution mentale de la RUSSIE 231

occupaient des postes insignifiants au moment de la célèbre entrevue de Potsdam en 1910. » M. Sazonov eut grand peine à lutter contre la mauvaise volonté de ses collaborateurs.

Le parti allemand s'appuyait aussi en Russie sur la nécessité où se trouveraient les Russes après la guerre de renouer des relations atlec l'Allemagne. La Rietch signale ces difficultés. Elle faisait remarquer que les Germains sont les meilleurs clients de la Russie pour ses produits agricoles.

§ 5. ^ Les projets de paix séparée.

Les influences allemandes furent si fortes en Russie qu'après la prise de Lemberg deux ministres présentèrent au tsar une note pour proposer une paix séparée. La reconnaissance est assurément un sentiment ignoré en politique, mais vraiment ces tristes conseillers oubliaient un peu trop vite que si la France se trouvait en une sombre situation c'était uniquement pour être venue en aide à la Russie.

Les extraits de cette note furent publiés dans la Revue de Paris par M. Marcel Barrière. Il y était dit que :

Rien ne sépare la Russie de l'Allemagne. Leurs principes de gouvernement sont identiques. Leur ennemi commun est la démocratie d'Occident. La cessation immédiate de la guerre entre les deux empires assurerait l'écrasement définitif de cet ennemi de toujours par l'armée allemande...

L'auteur assure même que pour achever de tenter le tsar on offrit de lui céder Gonstantinople à la simple condition qu'il s'opposât absolument à l'autonomie de la Pologne.

Ces manœuvres échouèrent et n'eurent pour résul-

lat que le renvoi des ministres qui les favorisaient et

la convocation de la Douma.

Son premier soin fut de décider qu'aussitôt résolue 4a question de l'arraenient des troupes elle mettrait en accusation tous les fonctionnaires coupables d'avoir laissé le parti allemand conduire le pays au bord d'un gouffre.

L'Assemblée prit de suite une grande autorité et réussit à faire éliminer les hommes trop inférieurs à leur tâche.

L'œuvre d'assainissement et de régénération qu'elle exerça en août et en septembre 1915 fut considérable. D'importantes commissions se trouvèrent créées, l'industrie nationale mobilisée. La Douma sentait le peuple avec elle. Le gouvernement s'en rendait très bien compte, c'est pourquoi toutes les remontrances de la grande assemblée furent acceptées. Les influences allemandes se virent progressivement éliminées. Des généraux coupables de ne pas avoir poussé à fond la lutte contre « un ennemi sympathique » tombèrent en disgrâce. Toute crainte d'une paix séparée se trouva définitivement écartée comme le prouva l'insuccès des nouvelles tentatives de l'Allemagne pour amener la Russie à rompre avec ses alliés. L'ancien ministre de la Guerre fut, nous l'avons dit plus haut, emprisonné et l'entourage allemand de l'Impératrice tenu en grande suspicion. Un visionnaire inculte, Raspoutine, dont les conseils étaient jadis très influents à la cour, sans perdre tout son pouvoir se vit un peu tenu à l'écart.

§ 6. — Le problème polonais.

Une des grandes difficultés de la Russie sera le gouvememejît de la Pologne si elle parvenait à la reconquérir.

l'évolution mentale de la bussib 233

, On connaît les interminables dissensions qui amenèrent jadis ce royaume à être rayé de la carte d'Europe et partagé entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.

Il tomba alors dans cet état de dure servitude où sombrent les peuples incapables de se gouverner.

Les provinces qui, dans le partage, échurent à la Prusse et à la Russie furent rudement traitées. Celles annexées à l'Autriche un peu moins parce que cet artificiel empire est bien obligé de ménager les races diverses dont il se compose.

L'Autriche n'eut pas, d'ailleurs, à regretter sa tolérance. Quand la Galicie fut momentanément conquise par la Russie qui se montra fort oppressive, elle regretta la domination des Autrichiens et les accueillit comme des libérateurs lorsqu'ils revinrent expulser les Russes.

La partie russe de la Pologne conquise par la Prusse fut promptement ruinée et affamée, mais les Allemands eurent au moins l'intelligence de concéder aux Polonais le droit d'employer leur langue dans renseignement. Cette bien modeste faveur sembla inestimable à un peuple habitué aux persécutions de toutes sortes. Le Ozar, organe de la bourgeoisie galicienne, expliquait, dans son numéro du 24 décembre 1915, comment la fin de cette année restera célèbre dans l'histoire :

Elle aura marqué le commencement de la décadence de la Russie et le début de la délivrance de l'Occident pour qui cette dernière était une menace permanente depuis l'époque du démembrement de la Pologne. Le partage de la Pologne avait ouvert à l'Empire russe les portes de l'Europe et le .rix* siècle nous montre ce dernier s'efforçant d'imposer sa volonté à l'Occident tout entier.

234 PBBMIÀRES GONSBQUBNCBS DB LÀ GUERRB

Bien entendu, la presse polonaise paraissant eik Russie est moins sévère. Le Dziennik Kijowski, du 1" janvier 1916, se borne à gémir discrètement sur le sort de la Pologne et il écrit:

L'année nouvelle, que les cloches ont déjà annoncée au peuple polonais, est pour lui la cent vingt et unième du démembrement de sa patrie. Le monde est en guerre, la Pologne en ruines est plongée dans la misère. Elle jette des regards éperdus vers l'avenir, qu'une muraille de fer voile à ses yeux. Elle voit l'ouragan, déchaîné sur la terre, y marteler en caractères de feu, à grands coups d'engins meurtriers, l'inscription suivante : € Les temps passés ne reviendront plus »>.

Avons-nous le droit d*espérer que la guerre actuelle imprimera aux appétits égoïstes des autres nations une direction qui pourrait nous être favorable? Hélas! de pareilles suppositions sont illusoires. L'horizon politique ne nous fait entrevoir aucun signe précurseur annonçant la reconstitution de la Pologne, telle que nous la désirons.

Je crois que la Pologne pourra pendant longtemps exhaler d'inutiles plaintes. Qu'il retombe sous la domination russe ou sous la domination prussienne, ce pays semble devoir rester rayé de la liste des nations et condamné à une perpétuelle servitude. Tel fut, depuis l'âge lointain des Grecs, le sort de tous les empires auxquels des dissensions intestines firent perdre l'indépendance. C'est une leçon à méditer pour toutes les nations.

Les Russes eux-mêmes se rendent très bien compte de leurs erreurs politiques en Pologne et de leur impuissance. UOutro Bossii, écrit sous la signature de M. Ardov :

Quelle terrible tragédie pour la Russie que cette « éternelle » question polonaise! Quel abîme, quel gouffre nous séparent aujourd'hui des nobles et glorieuses intentions d'Alexandre I"*" l Pendant que nous jouions à « libérer » la Pologne, les Allemands nous l'ont enlevée 1 N'est-ce pas terrible en vérité ? Quelle iouffrance pour ceux d'entre nous, qui connaissent les vraies

l'évolution mentale de la RUSSIE 235

tendances de l'évolution russe, de savoir que de l'autre côté de la frontière nos ennemis forment des projets de la libération de la Pologne, qu'ils élaborent une autonomie pour les provinces polonaises, qu'ils convoquent des conférences auxquelles prennent part même des. représentants des Polonais de Russie, fondent des universités polonaises, introduisent l'autonomie municipale et en général font tout le nécessaire pour donner aux Polonais l'illusion qu'on les a libérés du joug de la Russie « barbare et réactionnaire ». La Prusse dans le rôle de libéra trice des Polonais ! Cette Prusse qui a déchiré en lambeaux le corps de la Pologne et a elle-même grandi du sang de ce peuple frère de la Russie. Tout ce qui jusqu'ici s'est passé en Pologne et ce qui s'y passe encore aujourd'hui est un reproche vivant pour ceux qui, au cours des dernières dizaines d'années, ont été à la tête de la politique russe.

...La Pologne aurait dû être dotée d'un régime autonome bien avant la guerre et le fait que cela n'a pas eu lieu a été' depuis qu'il règne en maître absolu, une des plus grandes fautes du gouvernement de Pétersbourg. G'est une faute non seulement envers la Pologne, c'en est une aussi envers la Russie, car c'est une erreur politique que rien ne peut réparer, même les flots de sang qui couleront encore. Ces flots de sang n'auraient pas été, eux-mêmes, si abondants, si cette erreur n'avait pas été commise. Après tout ce qui s'est passé, après un siècle d'expérience, après deux révolutions et des preuves innombSfibles de l'impossibilité de « calmer j> la Pologne sans l'avoir appelée à une renaissance nationale, enfin après deux années de guerre, alors que notre Pologne est occupée par les armées allemandes, il se trouve des gens qui conseillent encore de n'octroyer à la Pologne, « quand on l'aura reconquise », qu'une autonomie locale. Et ce ne sont pas des diplomates allemands, ce sont des hommes d'État russes, qui donnent ce conseil !

On peut, au point de vue politique, résumer la transformation de mentalité produite en Russie par la guerre, en disant qu'un des plus importants remparts de l'autocratie dans le monde a été sérieusement ébranlé. Les institutions démocratiques auront fait des progrès dans ce grand empire parce que l'expérience a prouvé qu'elles avaient rendu beaucoup plus de services que les conceptions autocratiques. La

vieille définition du gouvernement russe : une autocratie tempérée par l'assassinat, pourra être remplacée par cette autre définition moins sombre : une autocratie tempérée par des institutions démocratiques.

Il ne faudrait pas s'exagérer l'importance de cette évolution et croire qu'un pays composé de races fort diverses, dont plusieurs sont encore demi-barbares, puisse supporter beaucoup de liberté. Chaque peuple a des institutions en rapport avec sa mentalité. Si, sous l'empire des nécessités nouvelles, les Russes perdent leur indécision, leur indolence et tâchent de se suffire à eux-mêmes sans l'assistance permanente des étrangers, ils arriveront graduellement à posséder les qualités qui permettent à une nation de se gouverner et assurent son indépendance.

Page 1