Analysé louguemest dua Us Débuts du 25 mars
mystiques et collectives capables de les faire agir contrairement à leurs intérêts rationnels les plus évidents.
Il pouvait assurément paraître invraisemblable qu'en un siècle aussi éclairé que le nôtre, un peuple se prétendit investi par Dieu de la mission de conquérir le monde, et que son chef osât affirmer la réalité d'une telle mission. Cependant, cette conception a fait périr des millions d'hommes, ruiné l'Europe et plongé dans le désespoir d'innombrables familles.
Ce n'est pas la première fois dans le cours des âg,es que des conceptions pouvant être considérées comme erreurs évidentes par la raison jouèrent un rôle prépondérant dans la vie des peuples. Il ne faut donc jamais dédaigner leur influence.
§ 3. — Rôl« des illusions rationalistes sur la genèse
des opinions.
A défaut de séculaires expériences échelonnées le long de l'histoire, la guerre aurait suffi à montrer le faible rôle de la raison sur la genèse des opinions, des opinions collectives surtout.
En dehors des sujets dont le contrôle expérimental est facile, bien peu d'opinions s'appuient sur la logique rationnelle. Le milieu, la contagion mentale, la suggestion et rarement la raison constituent les vraies sources de la plupart de nos opinions.
Sur des faits que l'expérience rend évidents : puissance de l'artillerie lourde, action défensive des tranchées, etc., tout le monde est d'accord, à quelque nationalité qu'on appartienne. Sur l'interprétation
de faits au fond aussi clairs, mais que n'étayent pas des expériences suffisamment tangibles, le désaccord est complet.
Les plus illustres penseurs allemands continuent à soutenir, et le peuple entier soutient avec eux, que ce sont les Anglais qui ont comploté la guerre. En vain furent mis sous leurs yeux des documents prouvant les efforts désespérés de la Grande-Bretagne pour éviter une lutte qui lui était profondément antipathique, et à laquelle rien ne l'avait préparée. En vain leur a-t-on prouvé que publicistes allemands, professeurs, historiens, généraux, etc., réclamaient depuis longtemps cette guerre et prétendaient démontrer que la volonté de Dieu concordait avec les intérêts allemands. Aucun argument n'a ébranlé les convaincus, précisément parce que la raison n'était pas le facteur de leurs opinions.
Invoquer la mauvaise foi de tout un peuple pour expliquer de telles croyances serait une pauvre interprétation. Les diplomates sont facilement de mauvaise foi, et le mensonge continu représente pour eux un devoir professionnel; mais il n'existe pas d'exemple dans le cours des siècles de plusieurs millions d'hommes ayant adopté une croyance par mauvaise foi. C'est donc très sincèrement que les Allemands restent persuadés qu'ils furent attaqués. Cette persuasion est iort utile pour eux, parce qu'elle leur confère l'énergie qu'une foi vive donne toujours.
L'opinion du peuple allemand dérive simplement de cette loi générale que les opinions collectives résultent le plus souvent de conceptions mystiques et sentimentales, propagées par contagion mentale. Sur
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de telles croyances, la raison, je le répète, reste sans prise.
Même dans la vie usuelle, et alors qu'il ne s'agit nullement de grands intérêts collectifs, le fait le plus simple se transforme dès qu'il est observé à travers les sentiments, les passions ou les croyances. La plupart des hommes se trouvent ainsi enveloppés d'un réseau de préjugés et d'erreurs qui les empêchent de voir les choses comme elles sont. Les êtres les plus réalistes ne connaissent souvent de la vie que leur rêve.
Mieux éclairés, les hommes d'État négligent les réalités parce qu'ils s'occupent eux aussi surtout de l'opinion. Incapables de la diriger, ils se bornent à la suivre. L'erreur sera aisément préférée par eux à la vérité si elle impressionne davantage.
Alors que le savant recherche la réalité, le politicien s'en méfie et l'envisage un peu comme une ennemie. La vérité, pour lui, c'est ce qui lui est utile, c'est-à-dire conforme à ses intérêts du moment.
Je conclurai des observations précédentes que si la vérité est difficile à découvrir en temps ordinaire, elle est à peu près inaccessible aux époques troublées où les passions se trouvent violemment surexcitées. Dans l'abîme d'erreurs dont ils sont enveloppés, les esprits les plus indépendants ne parviennent alors à dégager que des fragments de vérité.
§ 4. — Les illnsions politiques et le mysticisme
rationaliste.
Le rationalisme qui avait envahi notre politique avant la ejuerre, était souvent artificiel et servait à
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recouvrir d'une parure altruiste des intérêts et des appétits d'un ordre peu élevé. Agiter le flambeau de la rajson et répéter sans trêve des formules mystiques destinées à créer le bonheur des peuples, était devenu la condition d'existence des politiciens. La concurrence les vouait à ces perpétuelles surenchères qui précèdent les irrémédiables décadences.
Mais, à côté des rhéteurs cherchant seulement à suggestionner l'âme des foules, se multipliaient les théoriciens de la chaire et du livre, qui prétendaient bouleverser les sociétés au nom de la raison c'està-dire de leur raison.
Dans les temps normaux, les éléments biologiques, affectifs, mystiques, collectifs et rationnels de notre nature finissent par s'équilibrer et s'adapter aux nécessités du milieu. Mais, que des circonstances viennent à troubler violemment ce milieu, l'équilibre est rompu. Un élément quelconque, mystique, affectif ou autre devient prédominant, et la vie individuelle et sociale en est bouleversée.
L'habitude des théoriciens latins d'appliquer exclusivement la logique rationnelle à la conduite des individus et des sociétés fut précisément une des causes du déséquilibre général qui avant la guerre grandissait chaque jour. Sous la dissolvante action des rhéteurs de la chaire et du Forum, la stabilité de l'âme ancestrale se désagrégeait lentement. Ballotté dans le monde immense des phénomènes, ayant perdu ses illusions et laissé périr ses dieux, l'homme moderne cherchait péniblement à découvrir de nouvelles lumières capables de diriger ses pensées et soutenir ses eflorts. Renonçant à les
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demander aux puissances divines, il les cherchait dans la raison, et la raison ne les lui donnait pas.
Ce besoin d'un guide spirituel fut, auprès de beaucoup d'âmes, le motif des succès du socialisme, théoriquement issu de la raison, et qui faillit désorganiser entièrement la France.
Cette foi nouvelle, qui à ses débuts représentait surtout la doctrine de politiciens rêveurs, de professeurs ambitieux, d'inadaptés impuissants et de croyants mystiques, devint la religion d'un grand nombre de cœurs sensibles, avides d'espoir et incapables, comme la plupart des hommes, de se passer d'une croyance pour orienter leur vie.
Et c'est pourquoi maints esprits, peu révolutionnaires pourtant, mais hallucinés par les promesses socialistes, finirent par se mettre à la remorque des plus dangereux démagogues. Ils les laissèrent créer ces ruineuses lois dites sociales, édictées pour obéir aux convoitises de comités bruyants, et dont "les seuls résultats furent la paralysie du commerce et de l'industrie, l'excitation des haines et la préparation de violents mouvements révolutionnaires.
Et ici nous touchons à un phénomène psychologique fort curieux : le rationalisme finissant par revêtir la forme d'une croyance religieuse, c'est-à-dire engendrant un mysticisme du même ordre que celui qu'il avait prétendu détruire.
Arrivée à ce point de son évolution, une foi nouvelle échappe à l'influence de la logique rationnelle qui l'a créée. Elle appartient désormais au cycle des croyances et se propage comme toutes les autres, par affirmation, contagion mentale, répétition et prestige.
Cette transformation d'une théorie rationaliste en une croyance mystique n'est pas rare dans l'histoire. L'idée mystique de l'hég-émonie allemande contenait d'abord, elle aussi, un élément rationnel représenté par la théorie scientifique, dont la fausseté ne fut reconnue que plus tard, de l'unité et de la suprématie anthropologique de la race allemande. Sur ce fondement erroné s'édifia une doctrine qui prit bientôt une forme mystique et put, dès lors, survivre à la disparition de la théorie lui ayant donné naissance.
On peut considérer comme une loi générale que les interprétations rationalistes se transforment invariablement en croyances mystiques dès qu'on les applique à des sujets qui ne sont pas de leur domaine.
Ce mysticisme à base rationaliste est le plus redoutable de tous. Ses sectateurs proclament leurs oracles avec la plus farouche intolérance, et rêvent de détruire sans pitié les ennemis de leur foi.
De même que nombre des croyances ayant dominé l'âme des multitudes, le socialisme menaçait de devenir générateur de ces fanatismes destructeurs qu'aucune digue ne retient plus. Nous en étions là quand la guerre vint dissiper nos rêves.
§ 5. — Rôle de l'expérience sur réyanonissement
des illusions.
Les erreurs de la nature de celles indiquées dans ce chapitre sont considérées comme des vérités jusqu'au jour où leurs conséquences funestes se révèlent à
tous les yeux. Ces conséquences représentent le plus sûr élément de l'éducation des peuples. Elles ne . deviennent suffisamment efficaces, cependant, qu'en revêtant des formes catastrophiques capables de frapper tous les esprits.
Sans doute il existe d'autres moyens de persuasion, mais ils sont lents et agissent surtout pour la propagation d'erreurs agréables et non de rudes vérités.
Ne cherchant pas à séduire, la vérité ne s'occupe nullement de nos désirs. Elle n'est donc acceptée que quand des événements impressionnants montrent sa nécessité.
Et c'est pourquoi le monde appartiendra toujours aux rhéteurs qui, par la parole et la plume, enthousiasment les multitudes avec des illusions. Les fantômes cjéés par eux deviennent vite générateurs d'action. De terribles expériences peuvent seules alors les détruire, mais après qu'ils ont exercé leurs ravages.
Les penseurs obtiennent rarement sur l'âme des foules un tel pouvoir de persuasion. Les vérités qu'ils défendent pourront plus tard illuminer l'avenir, mais elles restent d'abord sans force.
A l'exception d'un petit nombre d'ouvrages religieux tels que la Bible et le Coran, les livres exercèrent toujours une faible action. S'il leur arrive accidentellement de posséder une certaine influence, c'est que les gouvernants aiment à trouver da«s les écrits des philosophes une thèse capable de justifier leurs actes. On a souvent rappelé que Robespierre et les hommes de la Révolution s'inspiraient des œuvres ^ de Rousseau. Il semble fort probable que cet écrivain leur fournit simplement, grâce à sa théorie erronée
de Tégalité naturelle des hommes détruite par les iniquités sociales, une justification de tous les décrets révolutionnaires. .
Le plus habituel rôle des écrits est de préciser les tendances de leur époque. Telle fut justement l'œuvre des publications philosophiques qui précédèrent la Révolution. Elles précisèrent des revendications rendues générales par les oppressions de l'ancien régime et ses inégalités choquantes.
La même observation est applicable aux livres des historiens et des philosophes allemands qui, depuis bien des années, ne cessaient de prêcher à l'Allemagne la conquête des nations voisines. Ils traduisaient simplement les aspirations des gouvernants et les rendirent populaires. Dans un autre pays l'influence de livres analogues eût été nulle. Un des éléments de la persuasion est d'affirmer aux hommes des choses dont ils commençaient déjà à être convaincus.
Quoi qu'il en soit du rôle des livres, il est indubitable que l'action de l'expérience est infiniment plus grande. Seule elle peut dissiper instantanément l'erreur. Devant elle les plus brillantes créations des rhéteurs s'effondrent.
La guerre européenne constitue une de ces grandes expériences au pouvoir persuasif immédiat. Tous les observateurs ont été frappés des changements occasionnés par ce gigantesque conflit dans l'âme des peuples.
C'est sur un amoncellement de ruines matérielles et morales qu'il faudra rebâtir. L'édifice n'aura de solidité que si ses constructeurs savent tenir compte des nécessités qui mènent les hommes.
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Il s'écroulera dans de nouvelles catastrophes si on tente de l'édifier pour des sociétés imaginaires, filles de la raison pure, n'ayant d'existence que dans l'esprit des politiciens ou les livres des professeurs.