L*AB8BNCE DE MORALITÉ DANS LES RELATIONS
quelques années par un ancien ambassadeur des États- Unis en Allemagne.
Le temps n'est plus où, chez les nations européennes, une guerre de rapine était considérée comme une entreprise à laquelle les pouvoirs publics pouvaient légitimement s'employer. Il ne se trouverait probablement pas d'homme d'Etat responsable, dans un pays civilisé, pour proposer une guerre de conquête et d'asservissement ayant pour but le vol de richesses et de territoires. Il n'y a pas une nation civilisée qui voudrait songer sérieusement à une telle politique.
Tous les faits de l'histoire moderne, y compris la guerre européenne, apportent un absolu démenti à ces étranges assertions. Les tentatives d'envahissement et de pillage à main armée n'ont jamais cessé non seulement à l'égard des nègres, quand on eut besoin de leurs territoires, mais à l'égard de peuples très civilisés.
Dans les relations internationales, la conduite d'un pays vis-à-vis d'un autre dépend de la force de ce dernier ou du moins de l'idée qu'on s'en fait. Seuls les peuples forts sont certains d'être respectés.
Envers des races dont la faiblesse est évidente, Nègres et Peaux-Rouges par exemple, la race supérieure ne se croit tenue à aucun ménagement. Pendant des siècles et jusqu'à l'abolition de l'esclavage en Amérique, les nègres n'étaient pas mieux traités que les bêtes de somme. Leurs territoires se trouvaient périodiquement envahis, les hommes les plus vigoureux enlevés et vendus à des planteurs qui les faisaient travailler à coups de fouet.
Si le peuple inférieur ne pouvait pas être utilisé comme esclave, on le détruisait méthodiquement ainsi qu'un gibier malfaisant, après s'être emparé de son pays. Tel fut le sort des Peaux-Rouges, qui
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ont disparu à peu près compiètement des États-Unis. Les rares survivants, conservés comme échantillons de la race, furent parqués pendant longtemps dans des enclos d'où ils ne pouvaieni sortir sous peine d'être immédiatement abattus à coups de fusil.
J'ai reproduit dans mon dernier livre les passages des historiens et des philosophes allemands les plus illustres montrant avec quelle naïveté et sans chercher d'autre justification que leur supériorité prétendue, ils poussaient l'Allemagne depuis de nombreuses années à envahir leurs voisins pour s'emparer de leurs biens.
La théorie de la conquête, en vertu du droit du plus fort, a été exposée dans vingt ouvrages différents et notamment dans le livre du professeur Tannenberg, publié en 1911 [La plus grande Allemagne), C'est simplement celle du chasseur à» l'égard du gibier. M. Hanotaux l'a bien résumée dans les lignes suivantes, indiquant ce que -l'Allemagne croyait pouvoir obtenir par l'envahissement de ses voisins:
Peu de risques, une courte campagne; et, après, la vie grasse pour les pères, les enfants et les petits-enfants, la richesse en terres, la richesse en capitaux, la prospérité de l'industrie, la possession des débouchés. Eblouissante certitudo. Apocalypse de la ripaille!
Je crois donc pouvoir répéter ce que j'écrivais, il y a quinzie ans, dans un autre ouvrage :
Les relations entre peuples restent aujourd'hui ce qu'elles fiuent depuis l'origine du monde, aussitôt jijue des intérêts diff;.;rents sont en présence ou simplement lorsqu'un pays éprouve le désir de s'agrandir. Le droit ci la justice n'ont jamais joué aucun rôle dans les relations entre nations de force inégale. Vainqueur ou vaincu, gibier ou chasseur, telle a toujours été la loi. Ce sont !à des vérités essentielles fort dangereuses à cacher. On eût rendu grand service aux Espagnols, avant la
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conquête i*<i G^^a par les Etats-Unis, en leur inculquant solidement cette notion, qu'aussitôt qu'ils seraient suffisamment aftaibiis par leurs discussions intestines, des voisins puissants profiteraient du premier prétexte venu pour s'emparer de leur grande colonie. Peut-être alors eussent-ils compris l'utilité de renverser moins de ministères, de prononcer moins de discours et d'organiser leur défense de façon à ôter aux étrangers l'idée de les attaquer 1.
Les peuples possesseurs de nombreux canons ont seuls le droit de compter sur l'honnêteté de leurs voisins. Ceux qui en sont dépourvus ou mal pourvus n'ont aucun droit.
Inutile, J'imagine, de s'appesantir sur des vérités aussi évidentes. Les Allemands nous ont appris à renoncer aux théories humanitaires pour en revenir à l'ancien droit de la force qui possède au moins le mérite de la franchise.
Leurs écrivains, je le rappelais à l'instant, n'ont jamais manqué une occasion de proclamer h?iutement ce droit. Dans un congrès tenu à Garlsruhe par une importante association allemande en 1910, les orateurs assuraient déjà que TEmpire allemand devenant trop restreint pour la densité de sa population, devait s'emparer par la force de quelques pays voisins : la Hollande, la Belgique et le Danemark notamment. Vers la même époque, les journaux d'outre-Rhin discutaient gravement la question de savoir s'il vaudrait mieux envahir le Congo belge et massacrer ses défenseurs, que de l'acheter à prix d'argent. L'hésitation entre ces deux solutions ne tenait pas à une préoccupation morale quelconque qui eût fait sourire un Germain, mais simplement à l'incertitude où l'on était de savoir si l'Angleterre
1. Gustave Le Bon, Psychologie du Socialisme, 7* édition, p. 330.
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ne prendrait pas les intérêts belges sous sa protection.
Les diplomates, qui font preuve de tant de scrupules dans leurs écrits, les abandonnent entièrement dans leur conduite et s'inclinent toujours bien bas devant l'autorité du plus fort. Au cours de la seconde guerre balkanique, dès que les Bulgares furent victorieux, les représentants des grandes puissances renoncèrent à réclamer pour la Turquie le statu quo si fièrement proclamé avant les hostilités.
Un peuple qui veut assurer son existence ne doit donc jamais oublier qu'en matière de droit international, le seul droit réel est celui du plus fort. Le cynisme et la mauvaise foi dominent les relations respectives des peuples. Nulle promesse ne compte. Les traités les plus formels sont violés sans honte quand on peut le faire impunément. L'Autriche n'a pas hésité à violer le traité de Berlin en s'annexant la Bosnie dès qu'elle crut pouvoir réaliser cette conquête sans danger grâce à l'appui de l'Allemagne. L'Empire germanique n'hésita pas davantage à violer la neutralité de la Belgique, qu'il s'était engagé à respecter.
Quand les États forts se supposent à l'abri des risques de guerre, ils se dispensent de toute formalité envers les plus faibles. On le vit clairement au fameux congrès de Berlin en 1878. N'ayant rien à redouter, les grandes puissances ne cherchèrent qu'à obtenir des territoires pour elles ou leurs clients. Aucune lueur de justice ne présida aux opérations. La Roumanie en fit la dure expérience et comprit les dangers de l'association du pot de fer avec le pot de terre. Alliée de la Russie, à laquelle ses armées avaient
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évité une défaite durant la guerre contre les Turcs, elle vit cependant cette grande voisine lui prendre sans nulle gêne la Bessarabie, ne concédant en échange que de vagues marais. L'Autriche étant forte et par conséquent redoutée, obtint, contraire^ ment au prétendu principe des nationalités, le protectorat de la Bosnie et de l'Herzégovine, peuplées pourtant de Serbes qui demandaient à faire partie de la Serbie.
Les seules associations que les peuples puissent former entre eux avec chance de les voir respecter, sont des associations d'intérêts. Elles n'ont naturellement d'autre durée que celle des intérêts engagés. Entre nations de forces inégales, les alliances représentent des contrats unilatéraux et non synallagmatiques.
La première guerre des Balkans montra une fois de plus encore ce que deviennent les alliances quand cessent les intérêts qui les ont dictées. La lutte terminée, Serbes, Grecs et Bulgares s'empressèrent de déchirer leurs traités et l'Europe ne parvint pas à les empêcher de s'entr'égorger.
Les principes régissant les relations entre peuples peuvent s'autoriser d'une extrême ancienneté. Ils furent formulés voici vingt-quatre siècles par Thucydide en des termes tellement applicables à l'âge moderne qu'on ne trouverait rien à y changer.
Vous mettez en avant des principes de justice qui jamais n'ont détourné personne de s'agrandir par la force quand l'occasion s'en est présentée... Il est dans la nature de l'homme d'opprimer toujours qui lui cède et de se tenir sur la réserve avec qui lui résiste.
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§ 2. — Raisons psychologiques de l'absence de moralité dans les relations internationales.
La moralité entre nations n'a donc fait, on le voit, aucun progrès depuis les temps les plus reculés de rhistoire, tandis qu'au sein de chaque peuple la morale sociale s'est au contraire notablement améliorée.
Mais pourquoi des gouvernants et des diplomates, justement considérés comme très honnêtes en leur propre pays, font-ils preuve d'un manque si total de moralité dans les relations avec d'autres peuples ? Un fait aussi constant a nécessairement une cause.
Cette immoralité continue, ce mépris permanent du droit et des engagements tient uniquement à ce qu'une morale dépourvue de sanction ne saurait exister. Or, jusqu'ici, on n'a découvert, en dehors d'un Dieu incertain et dont chaque conquérant interprète à sa guise la volonté, aucune puissance assez forte pour faire respecter des lois morales internationales. Les relations des peuples entre eux restent alors nécessairement régies par la loi du plus fort.
Il en sera sans doute ainsi longtemps encore mais peut-être pas toujours. Nous le verrons bientôt en recherchant si, sous l'influence de nécessités nouvelles auxquelles l'humanitarisme, l'altruisme, l'honnêteté et toutes les vertus sont complètement étrangères, il ne se formera pas entre peuples certaines lois morales respectées simplement parce qu'on aura un intérêt évident à ne pas les violer.