LES ILLUSIONS SU|\ LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES
Aucune communauté de caractère n'existe entre les deux peuples. Il n'en est peut-être pas dans le monde de plug dissemblables. L'Espagnol est chevaleresque, loyal, respectueux de la foi jurée, l'Allemand n'a aucune de ces qualités et possède à un très faible degré le sens de l'honneur. Fort discipliné il ne demande qu'à obéir alors que l'Espagnol est fier, indépendant, indiscipliné et pour cette dernière raison assez difficile à gouverner. L'Allemand se révèle âpre au gain, rapace, l'Espagnol est généreux et conserve même dans la pauvreté des manières de grand seigneur. Obséquieux avec ses chefs, insolent avec ses inférieurs, l'Allemand, quels que soient sa fortune et son rang, n'a jamais les allures d'un gentleman.
§ 2. — Les facteurs psychologiques de la vie des penpies
et l'art de les manier.
La guerre européenne a nïDntré l'importance des connaissances psychologiques dans la conduite des individus et des nations. Les illusions que s'étaient faites les diplomates sur la mentalité de certains peuples et les mobiles qui les inspirent ont eu pour leurs pays de terribles conséquences.
Ce n'est pas assurément que les hommes d'Etat aient manqué de principes directeurs, mais ces principes furent généralement un peu rudimentaires et parfois fort erronés. Telle, par exemple, la conception si répandue que l'intérêt constitue le grand mobile des actions humaines. Or l'intérêt est justement le mobile qui agit le moins sur les multitudes. Puissant sur les individus isolés, il perd toute influence sur les mêmes hommes fondus dans une collectivité.
C'est là une des lois essentielles que j'ai mises en évidence dans ma Psychologie des foules. Egoïste à l'état isolé, l'homme incorporé à une foule devient immédiatement altruiste. Dès que l'âme individuelle est agrégée à l'âme collective elle abdique sa personnalité et l'être le plus égoïste devient capable de sacrifier sa vie au triomphe des croyances qu'on »ui a suggérées.
Pour l'individu isolé on peut donc faire appel à l'intérêt, mais tout autre sera le maniement des multitudes, tâche qui représente justement celle des hommes d'État. Il faut alors agir sur des mobiles très différents de l'intérêt et, suivant les circonstances, s'adresser à des sentiments ou à des croj^ances. Ce sont là deux domaines fort distincts puisque le premier appartient à la sphère des influences affectives et le second à celle des influences mystiques. Ces dernières sont les plus puissantes car le mystique domine parfois l'affectif au point d'amener l'être le plus égoïste à sacrifier sa fortune et sa vie.
Si l'homme d'État peut utiliser la logique rationnelle pour parer ses discours il ne doit pas oublier — ei les Allemands le savent très bien — que ce ne sont pas des raisons qui conduisent les peuples. Certaines opinions et croyances jugées absurdes par la raison sont, je le répète encore, bien plus puissantes sur les âmes que les vérités les mieux démontrées ou que les intérêts les plus évidents.
Les problèmes psychologiques qui se posèrent aux hommes d'État pendant la guerre et se poseront pendant la paix, sont nombreux. Comment faire naître et grandir un sentiment, une opinion, une croyance? Gomment provoquer la régression d'un
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sentiment? Comment substituer un élément affectif à un autre ? Quels sont les moyens d'agir sur la volonté inconsciente des individus et des peuples? Comment manier les éléments fondamentaux de la persuasion : le prestige, l'affirmation, la répétition, la suggestion mentale et la contagion?
J'ai trop de fois traité ces questions dans mes derniers livres pour qu'il soit utile d'y revenir encore. Je rappellerai seulement que Fart de persuader doit, suivant les cas, s'adresser aux influences affectives, mystiques et collectives qui mènent les hommes et très peu à leur intelligence. La raison, sans doute, arrive à convaincre quelquefois, mais elle ne fait pas agir. C'est pourquoi les grands meneurs d'hommes y eurent si rarement recours.
Je rappellerai encore, en passant, le rôle capital de la contagion mentale dans la vie des individus et des peuples. Génératrice des opinions, du courage, de l'héroïsme et aussi de la peur, elle constitue un des plus puissants facteurs de l'existence sociale.
Les erreurs dans le maniement des forces psychologiques sont le plus souvent, en politique, des erreurs sans remède.
Celles des hommes d'État de l'Entente sur la mentalité des peuples balkaniques ont engendré toutes les lourdes fautes commises en Orient. Un journal de Genève en citait ainsi quelques-unes :
La Quadruple Entente n'a pas été habile ni heureuse dans les Balkans. La Russie, en déclarant ses visées sur Gonstantinople, a découragé les sympathies de la Roumanie et de la Grèce ei facilité l'action de l'Allemagne en Bulgarie : car ce n'est un mystère pour personne que tous les Balkaniques préfèrent voir Gonstantinople et les détroits rester dans les mains de la faible Turqme : ils gardent ainsi l'espoir de lui succéder un ous.
Toute la situation dans les Balkans était au début favorable aux Alliés : elle s'est retournée presque entièrement contre eux. Tant d'erreurs sont encore réparables, mais l'efifort pour les réparer coûtera de plus grands sacrifices.
Ce qui a manqué le plus aux diplomates avant et pendant la guerre, c'est la connaissance de la psychologie réelle des divers peuples et, par conséquent, l'appréciation des vrais mobiles capables d'agir sur chacun d'eux.
L'âme profonde d'un peuple se lit, je le répète, très bien dans ses actes, très mal dans ses discours, plus mal encore dans les propos de ses diplomates. La guerre en a fourni beaucoup de preuves. Peu de personnes soupçonnaient la véritable mentalité des Allemands et ces derniers ne connaissaient pas davantage celle de l'Angleterre et la nôtre.
Si la plupart des hommes d'Etat ont montré, au cours du conflit européen, une si totale incompréhension de l'âme des peuples, notamment de celle^des Balkaniques, c'est qu'au lieu de rechercher comment ces peuples s'étaient conduits dans des circonstances analogues, ils fondaient leurs jugements sur la conduite habituelle de chacun d'eux dans les circonstances de la vie courante. Or, nous avons vu que les grands événements provoquent la naissance de personnalités nouvelles, dues surtout à des reviviscences ancestrales.
L'âme de la race surgit alors avec tous ses instincts et domine l'âme formée par les nécessités de chaque jour. Si donc vous voulez pressentir lear réactions mentales d'un peuple, étudiez d'abord Tinfluence de son âme ancestrale dans les graves circonstances de son histoire. Ces puissances ataviques, n'appa-