CHAPITRE VI LES PEUPLES POURRONT-ILS ÉVITER LE MILITARISME
§ 1. — Les principes de civilisations en lutte.
Dans la phase d'évolution où le monde est entré, les actions des peuples sont souvent indépendantes de leurs désirs. Ils peuvent, par exemple, souhaiter la paix et le désarmement, mais comment pourraient-ils réaliser de tels vœux devant les menaces d'agression?
Le militarisme représente pour beaucoup, et non sans raison, une régression vers des âges barbares. Il apparaît synonyme d'asservissement, de ruines et de misère. Pourrons-nous l'éviter? Il importe de le rechercher.
Quand les peuples luttent pour des intérêts circonscrits : possession d'une ville, changement d'une dynastie, etc., la lutte est généralement brève et vite oubliée. Quand ils combattent pour des croyances religieuses ou sociales, la lutte est, au contraire, longue et féroce. Les guerres religieuses en fournissent des exemples.
Aujourd'hui ce ne sont pas des religions qu'on voit aux prises,' mais deux idéals sociaux ayant l'intensité des croyances religieuses et entre lesquels
aucune conciliation n'est possible. L'individualisme et ^a liberté se dressent contre le militarisme et l'étatisme auxquels TAllemagne prétend soumettre l'Europe.
Des écrivains neutres ont cherché à établir une comparaison entre les événements actuels et ceux qui se terminèrent en 1815, c'est-à-dire il y a un siècle. Bien que vaincue, la France avait alors imposé à l'Europe un idéal d'égalité des droits civils et politiques contraire à l'ancienne conception féodale. Cet idéal était évidemment fort puissant, puisque après avoir survécu à la défaite de la France, il devint le fondement de la plupart des institutions politiques de l'Europe.
A cet idéal, l'Allemagne oppose sa foi nouvelle. Le prestige du succès ét^nt tout-puissant sur la majorité des esprits, les écrivains dont je parlais à l'instant se demandent si cette foi ne serait pas appelée à remplacer l'idéal d'égalité et de liberté. ^
Il est donc intéressant de montrer encore comment les Allemands formulent l'idéal qu'ils admirent au point de vouloir l'imposer à l'Europe. Ses fondements sont très bien exposés dans le célèbre ouvrage de Naumann, Mittel Europa, dont j'ai déjà parlé et qui représente clairement les aspirations des dirigeants allemands.
Pour justifier d'abord la conception germanique avec les projets d'absorption qui en sont la suite l'auteur affirme que la période des petits États indépendants est close. Ils seraient condamnés à se voir englobés dans les grands États, en vertu d'une loi historique du même ordre que celle qui amena l'absorption de toutes les petites industries dans les