‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 11 sur 78 · LES ILLUSIONS RATIONALISTES · texte numérisé non relu

LES ILLUSIONS RATIONALISTES

de faits au fond aussi clairs, mais que n'étayent pas des expériences suffisamment tan.L'ibles, le désaccord est complet.

Les pins illustres penseurs allemands continuent à soutenir, et le peuple entier soutient avec eux, que ce sont les Aniilais qui ont comploté la guerre. En vain furent mis sous leurs yeux des documents prouvant les efforts désespérés de la Grande-Bretagne pour éviter une lutte qui lui était i)rofondénient antipathique, et à la(iuellc rien ne l'avait préparée. En vain leur a-t-on prouvé (|ue publicistes allemands, professeurs, historiens, généraux, etc., réclamaient depuis; longtemps cette guerre et prétendaient démontrer t|ue la volonté de Dieu concordait avec les intérêts allemands. Aucun argument n'a ébranlé les convaincus, précisément parce que la raison n'était pas le lacleur de leurs opinions.

Invoquer la mauvaise foi <le tout un peu|)le pour expliquer de telles croyances serait une pauvre interprétation. Les diplomates sont facilement de mauvaise foi, et le mensonge continu représente jiour eux un devoir professionnel ; mais il n'existe |)as d'exemple dans le cours des siècles de plusieurs iiiillions dhommes ayant adopté une croyance par mauvaise foi. C'est donc très sincèrement que les Allemands restent |)ersuadés qu'ils furent attacjués. <".ette persuasion est fort utile pour eux, parce qu'elle leur confère l'énergie qu'une foi vive donne l«>ujours. *

L'opinion du peuple allemand dérive simplement de cette loi générale que les opinions collectives rf'sultent le plus souvent de conceptions mystiques et sentimentales, propagées par contagion mentale. Sht

30 PREMiÈnES >c ONSÉQUENCES DE LA GUERRE

de telles croyances, la raison, je le répète, reste sans prise.

Même dans la vie usuelle, et alors qu'il ne s'agit nullement de grands intérêts collectifs, le fait le plus simple se transforme dès qu'il est observé à travers les sentiments, les passions ou les croyances. La plupart des hommes se trouvent ainsi enveloppés d'un réseau de préjugés et d'erreurs qui les empêchent de voir les choses comme elles sont. Les êtres les plus réalistes ne connaissent souvent de la vie que leur rêve.

Mieux éclairés, les hommes d'Etat négligent les réalités parce qu'ils s'occupent eux aussi surtout de l'opinion. Incapables de la diriger, ils se bornent à la suivre. L'erreur sera aisément préférée par eux à la vérité si elle impressionne davantage.

Alors que le savant recherche la réalité, le politicien s'en méfie et l'envisage un peu comme une ennemie. La vérité, pour lui, c'est ce qui lui est utile, c'est-à-dire conforme à ses intérêts du moment.

Je conclurai des observations précédentes que si la vérité est difficile à découvrir en temps ordinaire, elle est à peu près inaccessible aux époques troublées où les passions se trouvent violemment surexcitées. Dans l'abîme d'erreurs dont ils sont enveloppés, les esprits les plus indépendants ne parvionncDt alors à dégager que des fragments de vérilé. '

§ 4. — Les illusions politiques cl le rayslicisaia - ' rationaliste.

Le rationalisme qui avait envahi imirc jxjlitiri'i.' avant la suerre, était souvent urlilicicl cl servait a

LES ILLUSIONS K ATI0NALISTB9 i^ I

recouvrir d'une parure altruiste des intérêts et de» appétits d'un ordre peu élevé. Agiter le flambeau de la raison ot répélor sans trêve des formules mystiques destinées à créer le bonheur des peuples, •Hait devenu la condition d'existence des politi- ( iens. La concurrence les vouait à ces perpétuelles surenchères qui précèdent les irrémédiables décadences.

Mais, à côté des rhéteurs cherchant seulement à suggestionner l'âme des foules, se multipliaient les théoriciens de la chaire et du livre, qui prétendaient bouleverser les sociétés au nom de la raison c'està-dire de leur raison.

Dans les temps normaux, les éléments biologique?, alTectifs, mystiques, collectifs et rationnels de notre nature finissent par s'équilibrer et s'adapter aux nécessités du milieu. Mais, que des circonstances viennent à troubler violemment ce milieu, l'équilibre est rompu. Un élément (pielconque, mystique, afl'ectif ou autre devient prédominant, et la v-ie individuelle et sociale en est bouleversée.

L'habitude des théoriciens latins d'appliquer exclusivement la logique rationnelle à la conduite des individus et des sociétés fut précisément une des « anses du déséquilibre général qui .ivant la guerre ^M'andissait chaque jour. Sons la dissolvante action des rhéteurs de la chaire et du Forum, la stabiliit; de l'àme ancestrale se désagrégeait lentement. Bal lolté dans le monde immense des pht'nomènes. ayant perdn ses illnsions et laissé périr ses dieux, l'homme (noderne cherchait péniblement à découvrir de nouvelles lumières capables de diriger ses pensées et soutenir ses ellorts. Renonçant à les

demander aux puissances divines, il les cherchait dans la raison, et la raison ne les lui donnait pas.

Ce besoin d'un guide spirituel fut, auprès de beaucoup d'âmes, le motif des succès du socialisme, théoriquement issu de la raison, et qui faillit désorganiser entièrement la France.

Cette foi nouvelle, qui à ses débuts représentait surtout la doctrine de politiciens rêveurs, de professeurs ambitieux, d'inadaptés impuissants et de croyants mystiques, devint la religion d'un grand nombre de cœurs sensibles, avides d'espoir et incapables, comme la plupart des hammes, de se passer d'une croyance pour orienter leur vie.

Et c'est pourquoi maints esprits, peu révolutionnaires pourtant, mais hallucinés par les promesses socialistes, finirent par se mettre à la remorque des plus dangereux démagogues. Ils les laissèrent créer ces ruineuses lois dites sociales, édictées pour obéir aux convoitises de comités bruyants, et dont les seuls résultats furent la paralysie du commerce et de l'industrie, l'excitation des haines et la préparation de violents mouvements révolutionnaires.

Et ici nous touchons à un phénomène psychologique fort curieux : le rationalisme finissant par revêtir la forme d'une croyance religieuse, c'est-à-dire engendrant un mysticisme du même ordre que celui qu'il avait prétendu détruire.

Arrivée à ce point de son évolution, une foi nouvelle échappe à l'influence de la logique rationnelle qui l'a créée. Elle appartient désormais au cycle des croyances et se propage comme toutes les autres, par affirmation, contagion mentale, répétition et prestige.

LES HXUSIONS nATIONALISTES 33

Celte Iransformaliun d'une théorie rationaliste en

■■ iiiio croyance myslifjue n'est pas rare dans l'iiisloire.

I L'idée mystique de Ihégcmonie allemande contenait

f d'abord, elle aussi, un élément rationnel représenté

|iar la thc'orie scientifique, dont la fausseté ne fut

reconnue que plus tard, de l'unité et de la su|)ré-

Miatie anthropologique de la race allemande. Sur ce

l'undemcnt erroné s'édifia une doctrine qui prit hien-

t("il une forme mystique et put, dès lors, survivre

à la disparition de la théorie lui ayant donné nais-

>anée.

On peut considérer comme une loi générale que les interprétations rationalistes se transforment invaliahlement en croyances mystiques dès qu'on les ;i|ipli(jue à dos sujets qui no sont pas de leur domaine.

Ce mysticisme à base rationaliste est le plus redoutable de tous. Ses sectateurs proclament leurs oracles avec la plus farouche intolérance, et rêvent de détruire sans pitié les ennemis de leur foi.

De même (|ue nombre des croyances ayant domim'' lame des multitudes, le socialisme menaçait de devenir génératour de ces fanatismes destructeurs qu'aucune digue ne retient plus. Nous en étions là quand la guerre vint dissiper nos rêves.

§ 5. — Rôle de l'expérience sur lévanouissement des illusions.

Les erreurs de la nature de celles indiquées dans ce <iiapilre sont C(Misidérées comme des vérités jus(]u'au jour où leurs conséquences funestes se révèlent à

tous les yeux. Ces conséquences représentent le plus sûr élément de l'éducation des peuples. Elles ne deviennent suffisamment efficaces, cependant, qu'en revêtant des formes catastrophiques capables de frapper tous les esprits.

Sans doute il existe d'autres moyens de persuasion, mais ils sont lents et agissent surtout pour la propagation d'erreurs agréables et non de rudes vérités.

Ne cherchant pas à séduire, la vérité ne s'occupe nullement de nos désirs. Elle n'est donc acceptée que quand des événements impressionnants montrent sa nécessité.

Et c'est pourquoi le monde appartiendra toujours aux rhéteurs qui, par la j)arole et la plume, enthousiasment les multitudes avec des illusions. Les fantômes créés par eux deviennent vite générateurs d'action. De terribles expériences peuvent seules alors les détruire, mais après qu'ils ont exercé leurs ravages.

Les penseurs obtiennent rarement sur l'âme des foules un tel pouvoir de persuasion. Les vérités qu'ils défendent pourront plus tard illumirter l'avenir, mais elles restent d'abord sans force.

A l'exception d'un petit nombre d'ouvrages religieux tels que la Bible et le Coran, les livres exercèrent toujours une faible action. S'il leur arrive accidentellement de posséder une certaine influence, c'est que les gouvernants aiment à trouver dans les écrits des philosophes une thèse capable de justifier leurs actes. On a souvent rappelé que Robespierre et les hommes de la Révolution s'inspiraient des œuvres (le Rousseau. Il semble fort probable que cet écrivain leur fournit simplement, grâce à sa théorie erronée

!.ES ILLUSIONS HATIONALISTBS 3.>

lie l'égalité naturelle des hommes détruite pur les iniquités sociales, une justification de tous les décrets révolutionnaires.

Le plus habituel rôle des écrits est de préciser les tendances de leur époque. Toile fut justement l'œuvre (les publications philosophiciues qui précédèrent la Kévolution. Elles précisèrent des revendications rendues générales par les oppressions de l'ancien régime et ses inégalités choquantes.

La même observation est applicable aux livres des historiens et des philosophes allemands qui, depuis bien des années, ne cessaient de prêcher à l'Allemagne la conquête des nations voisines. Ils traduisaient simplement les aspirations des gouvernants et les rendirent populaires. Dans un autre pays l'influence de livres analogues eût été nulle. Un des éléments de la persuasion est d'affirmer aux hommes des choses dont ils commem^'aient déjà à être convaincus.

Quoi qu'il en soit du rôle des livres, il est indubitable que l'action de l'expérience est infiniment plus irrande. Seule elle peut dissiper instantanément l'erreur. Devant elle les plus brillantes créations des rhéteurs s'elTondrent.

La guerre européenne constitue une de ces grandes expériences au pouvoir persuasif immédiat. Tous les observateurs ont été frappés des changements occasionnés par ce gigantesque coiillit dans l'àme des peuples.

C'est sur un amoncellement de ruines matérielles et morales quil faudra rebâtir. L'édifice n'aura de solidité (jue si ses constructeurs savent tenir compte des nécessités qui mèiirnl les hoiiimt's.

ûO PIHEMIERES CONSEQUENCES DK LA GUERRE

Il s'écroulera dans de nouvelles catastrophes si on tente de l'édifier pour des sociétés imaginaires, filles de la raison pure, n'ayant d'existence que dans l'esprit des politiciens ou les livres des professeurs.

Page 1