I.ES ILLUSIONS SUK 1. A PSYCHOLOGIE DES PEUPLES ^iï
il était obligé de immir les sous-officiers placés derrière eux de triques solides. La menace des coups constituait un danger immédiat et certain, alors que les balles de l'ennemi représentaient un danger lointain et problématique.
Mais il est d'autres mobiles plus puissants encore <\ue l'appât du butin et lacrainte des châtiments. Tels, par exemple, ceux qui entraînaient les soldats de la Révolution et de l'Empire. Ils avaient non seulement, ainsi qu'aujourd'hui, l'amour de la patrie menacée, mais en outre ils se considéraient comme propagateurs de la foi nouvelle qui enthousiasmait leurs âmes, et devait, croyaient-ils, régénérer le monde.
Chez les soldats de Napoléon, l'idéal fut un peu dilï'érent, mais aussi fort. Il était à la fois d'ordre mystique et affectif. Chaque combattant se montrait fier de suivre l'invincible chef dominateur des peuples et qu'il adorait comme un Dieu. Tous les soldats participaient à sa gloire et se jugeaient un peu d'une essence supérieure. Tels autrefois les légionnaires romains vainqueurs de l'univers et qui sentaient rayonner en eux toute la grandeur de Rome.
Beaucoup d'autres éléments agissent sur la valeur du soldat. Ne pouvant les énumérer ici, parce qu'il faudrait entrer dans trop de détails, je citerai simplement rinfiuence considérable exercée par ce que l'on pourrait appeler l'àme du régiment. C'est une entité collective très réelle, très puissante, et que les chefs possédant la psychologie du soldat savent créer. Klle se trouve formée seulement quand tou> les hommes se connaissent et ont vécu ensemble sous l'autorité d'un maître capable d'orienter dans uu sens unique leurs volontés inconscientes.
Cette âme collective très forte tend à se désagréger lorsqu'on cherche à compléter d'un seul coup une compagnie ou un régiment décimé en lui envoyant un grand nombre de soldats venus de divers côtés. Le nouveau groupe ainsi constitué perd, en effet, beaucoup de son ancienne valeur et ne la récupérera que fort lentement si même il la récupère jamais. Les officiers d'état-major commandant de trop loin l'oublient i|uelquefois. Pour que la fusion d'éléments divers se fasse utilement, il faut qu'elle s'opère progressivement.
Nombreuses sont les applications de la psychologie à la conduite des hommes. Stimuler leur amourpropre, les rehausser à leurs propres yeux, obtenir leur confiance en sachant les diriger, etc., sont des éléments essentiels de cet art spécial du commandement que les galons ne créent pas.
Un des plus glorieux combattants de la guerre actuelle, le général de Maud'huy, m'a souvent entretenu de l'importance de ces notions. Cet éminent chef a vu se fortifier, par l'expérience, les opinions (ju'il avait jadis professées à l'Ecole de guerre sur l'utilité immense, au point de vue militaire, des connaissances psychologiques. Grâce à elles, il a su ramener plus d'une fois au feu des régiments débandés et obtenu de ses hommes tout ce qui leur était demandé. Je tiens de lui qu'il a journellement appliqué les principes de psychologie enseignés dans mes livres et que divers officiers ont contribué aussi à vulgariser par leurs écrits.
Un des plus distingués écrivains militaires de l'Angleterre, le colonel F.-N. Maude a signalé également dans un grand journal l'importance de ces principes a ses compatriotes.
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Ces faits prouvent que les recherches des philosophes, bien que souvent stériles, servent cependant quelquefois. On peut le rappeler avec satisfaction dans un moment où le premier devoir de tous les citoyens est d'être utile à leur pays et de se considérer comme « les ouvriers d'un des plus grands événements de l'histoire ».
Disons comme conclusion de ce chapitre, que les êtres sachant manier les forces psychologiques, «lu'ils soient diplomates, généraux ou chefs d'Etat, |iossèdent le pouvoir de diriger les volontés et les pensées des hommes, de même que le physicien connaissant les lois auxquelles obéissent les forces de la nature est maître de ces forces.
Lorsque ce, maniement leur est inconnu, ils se trouvent exactement dans la situation de l'individu mis pour la première fois devant un i)iano. Frappant aveuglément les touches de l'instrument, il n'er. tirera que des sons discordants. Or, le clavier des -l'iiliments» humains est bien plus diflicile à faire \ibrerque le plus compliqué des instruments mécaniques. Vouloir s'en servir au hasard de l'instinct en d'expériences incertaines conduit à des erreurs toujours désastreuses, quand elles s'appliquent au
iivernement des peuples.