LA FRANCE A LA VEILLE DE LA CI ERBE
C'est donc d'un esprit rassuré que nous pouvons parler maintenant de nos anciennes erreurs. Celte réminiscence de souvenirs bien récents encore n'a pas seulement un intérêt historique. Rappeler dp quelles conceptions funestes nous avons failli être viclimes, montre les dangers qui nous mena(;oraienl à nouveau si nous laissions renaître les mêmes influences.
§ 2. — Les influences socialistes.
Toute la politique française d'avant la guerre fut orientée par les théories socialistes. C'est à elles surtout qu'il faut faire remonter les causes de noire désori,'anisation générale et les défaites entraînées par l'insuffisance de notre préparation militaire.
Le mot « socialisme » est un de ces termes à sens mulli()le, variant de signification suivant la mentalité des hommes qui les emploient. En France, en Allemagne et on Amérique, il désigne des choses extrêmement diiïérenles.
En France, la théorie socialiste synthétisait principalement des aspirations et des haines. Aspirations vers le partage des richesses, haines contre la fortune et riiilelligence. L'amélioration du sort des travailleurs no constituait guère qu'une formule servant de parure à ces sentiments.
Les idées dont s'alimentaient les discours socialistes étaient à peu près celles que prêchait leur grand chef Jaurès. On peut les résumer comme il suit : établissement de l'égalité et de la concorde entre les hommes, par la distribution à tous d'une même portion de richesses. Pour y arriver. suj)prinier,
par voie d'expropriation, le régime de la propriété capitaliste, en retirant à la minorité qui les détient, et en répartissant entre tous les travailleurs, les capitaux et les instruments de travail.
Dès que la propriété, au lieu d'être individuelle serait devenue collective, les opprimés recouvreraient leur indépendance et pourraient se développer librement. Il n'y aurait plus alors de luttes de classes puisque les classes auraient disparu. Tous les hommes seraient égaux et heureux. Le paradis régnerait icibas.
En attendant l'apparition du paradis rêvé, les socialistes livraient à l'organisation sociale de furieux combats. C'était sans cesse des lois nouvelles contre les industriels, des encouragements aux grèves, des tentatives répétées, et qui réussirent plus d'une fois, notamment pour le rachat de l'Ouest, de faire passer dans les mains de l'État nos grandes entreprises privées de façon à pouvoir y placer fructueusement une clientèle électorale chaque jour plus avide.
A côté du socialisme unifié étatiste grandissait un autre groupe, le syndicalisme, considéré souvent comme un frère du socialisme, mais qui en est au contraire l'ennemi. 11 repoussait, en effet, l'intervention de l'État, au lieu d'y avoir constamment recours comme les socialistes unifiés. Parti révolutionnaire, sans doute, il reposait, cependant, sur des bases moins chimériques que le socialisme.
Ayant constaté que l'ancien bourgeois capitaliste perdait graduellement son pouvoir dirigeant, que les grandes entreprises industrielles n'avaient guère à leur tête que des salariés, le syndicalisme prétendait éliminer l'élément bourgeois au profit de
LA FRANCK A I.A VEII.I.E DE I,A GLERHB âl
réléinenl ouvrier, dont, il voulait faire une classe propriétaire et indépendante.
Les so'- «listes français et allemands sf- rt^unissaient froquei.. nt dans des congrès, sans avoir jamaidécouvert l'abîme mental qui les séparait. Le socialisme allemand était un parti demi-gouvernemental, alors que le socialisme français rêvait, non seulement de renverser le gouvernement, mais encore (le rebâtir la société.
L'amélioration du sort des travailleurs est évidemment aussi en Allemagne, le but poursuivi; mais on veut l'atteindre sans les révolutions et les bouleversements si chers à nos turbulents démagogues. L'Allemand tàclio de s'adapter à la ruclu' sociale où il vit. Le Français veut d'abord la détruire. Le socialisme allemand est constructeur. Le socialisme latin destructeur.
Le gouvernement allemand considérait les socialistes avec une bienveillance peu dissimulée. L<gouvernement français les tenait en irrande défiance, bien que généralement forcé de leur obéir.
Ouant au socialisme américain, il ne ressemble pas plus au socialisme latin qu'au socialisme allemand. Notre humanitarisme, à la lois larmoyant et violent, lui est fort antipathique. L'idéal de médiocrité universelle par le nivellement des conditions et la suppression des élites, paraît fort mé[)risable aux socialistes des Etats-Unis. Ils ne cherchent aucunement à éi:aliser les conditions par l'abaissement des piu> 'levés au niveau des plus humbles, mais, au contraire, à exhausser les plus bas placés sur l'échelli' sociale au niveau de l'élite. Le socialisme américain est, en réalité, un socialisme- aristocratique.
O-i PREMIERES CONSEQUENCES DE LA GUERRE
Bien que les définitiofts théoriques qui précèdent puissent sembler sans intérêt ici, il était nécessaire le les rappeler pour montrer de quelles prodigieuses atopies vivait le socialisine français.
! Devenu une vraie croyance religieuse, il eût fini, pour propager sa foi, par détruire entièrement la société. Elle se trouvait déjà bien ébranlée, quand la guerre est venue interrompre son œuvre néfaste.
Les leçons de la guerre auront définitivement montré à quel point étaient dénuées de valeur réelle les idées que les socialistes croyaient édifiées sur une logique rationnelle très sûre. Devant les réalités, leurs principes fondamentaux se sont effondrés. Il n'en est rien resté, ni la lutte des classes, ni l'alliance internationale des travailleurs, ni le pacifisme, ni l'évanouissement de l'idée de patrie, ni même la théorie du matérialisme historique d'après laquelle le monde était uniquement conduit par des intérêts économiques.
L'expérience a prouvé aux socialistes que toutes les forces rationnelles qu'ils invoquaient étaient dominées par des éléments affectifs et mystiques dont ils ne soupçonnaient pas la force.
On peut remarquer cependant que la guerre a réalisé plusieurs des doctrines socialistes. L'Allemagne n'a fait avec sa réglementation étroite et ses distributions alimentaires que s'enfoncer davantage dans le socialisme étatiste. L'Angleterre elle-même, pays d'individualisme, s'est vue obligée de sacrifier toutes ses libertés industrielles et commerciales aux profits des intérêts généraux et d'accepter la gestion de l'État. La nécessité y a créé une organisation dont on peut dire qu'elle fut socialiste, bien que l'esprit «ocialisle ne l'inspira nullement. Le capitaJi*'ne v ^
LA FBAN'CE A LA VEÏM LE t)E LA GLBnRF 53
joué d'ailleurs un nJle prépondéranl l'orl contraire aux théories socialistes.
Tout en perdant ses principes théoriques le socialisme ne saurait disparaître parce qu'en dernière analyse il représente la tendance à l'amélioration du sart des travailleurs. En Allemagne, il représentera un jour les idées <le liberté et d'égalité dont ce pays reste si loin en( ore.
On ne saurait s'étonner, d'ailleurs, qu'il y apparaisse un jour sous une forme violente parce que pour un grand nombre de ses adeptes, il constitue un état mental beaucoup plus qu'une doctrine. La mentalité révolutionnaire a été observée à toutes les époques et s'exerce dès qu'un prétexte quelconque lui est fourni. L'hérétique des guerres de religion, le terroriste de la Révolution, le nihiliste des conspirations russes, l'incendiaire de la Commune appartieiment à une même famille ()sychologique.
^3. — L'idée d'une grève générale od cas de guerre.
L'idée d'une grève générale en cas de guerre, conçue par le parti socialiste français unifié, est une des plus singulières aberrations (jue tles cerveaux de rêveurs aient jamais enfantées. Elle montre à quel point le voile des illusions peut masquer les réalilér'
On se souvient comment, la veille même du conllit. nos députés socialistes découvrirent, après de longue» délibérations, que, pour rendre uneguerre impossible, il suffirait aux travailleurs allemands et français, si leurs gouvernements la déclaraient, de se mettre en grève.
Volé à une grande majorité chez les socialistes
unifiés franrais, le projet de grève devait être présenté par eux au Congrès International qui allait se tenir à Vienne un peu avant le début des hostilités.
Sans doute, les collectivités sont à l'abri de la honte ; mais elles se composent d'individualités qu'un tel sentiment aurait dû atteindre. Il n'apparaît pas cependant (jue les propositions, réalisées sous l'œil ironique des socialistes allemands, aient fait rougir les auteurs du projet.
Une vieille légende, rarement démentie par l'histoire, assure <iue Jupiter commence par troubler rinlelligence des hommes qu'il veut perdre. Le maître des dieux avait sûrement frappé de démence les socialistes qui votèrent ainsi la grève des soldats français en cas de guerre.
Le soutien apporté à l'impérialisme par les socialistes allemands permet de pressentir avec quel mépris ils auraient accueilli la proposition de lei^rs collègues franrais. Pour avoir songé à la faire, il fallait cette totale incompréhension entre races dont j'ai, bien des fois, signalé les effets.
Comment, cependant, parmi les auteurs de cet humiliant projet, ne s'en est-il pas trouvé un seul sachant à quel point les socialistes allemands étaient dans les mains de leur gouvernement?
Heureusement pour notre destinée, les discours des rhéteurs socialistes n'ont exercé aucune action sur l'àme ancestralc des futurs combattants. Leurs bavardages n'entravèrent en rien l'élan national qui souleva toute la France au moment de la guerre.
Le socialisme s'est d'ailleurs tout à fait elTondré pendant la guerre. Chacun a vu que la solidarité
LA FnANtK A I A VFILI.E M', I.A (.1 I.C.HP ;>.)
iiilonialioiiale dos ttiivriers iriHait (|u'uii(' <le ces loriiiules dont le [ceslige dissimule la faiblesse. I.es l>rélres de la foi liocialiste restèrent seuls convaincus (le la justesse de leurs dogmes. Le congrès qu'i l'eurent la malheureuse idée de tenir à Londres pendant la guerre semble prouver qu'ils n'ont rien compris, rien ; -pris.
L'onire du jour volA à Loinires, l'-criviiit M. 'Charmes, i irsscmblé à ceux qui l'avaient pivci-dé dans d'autres Coni,Mv<.
On y a retrouvé la guerre de classes, le pacifisme avec tontes ses chimères dont la niaiserie ap|)arait en ce moment si manifi-sie, la distinction enhe les peuples <|ui sont pour nous di-s fivres et leurs f,'oiivernt'nients (jui sont seuls d'^s ennenji», l'cspiTancc (ju'aprts la tçuerrc les nations libérées, dont on \reple l'Alsace-Lorraine, seront admises à disposer de leurs
•>linées, c'est-a-ilirci à énoncer leur volonté par plébiscite, (•[i-., c.ic. Le moricau se lerniine par une attaque contre le gouvernement russe pour ses méfaits habituels. M. Sembat étail-il 1.1 à sa place ? Nous voudrions lui trouver uni' excuse : peui- Hvc a-t-il cru qu'en y allant il exercerait une heureuse influence 8ur le Congrès et l'empêcherait de voter ces inepties dangereuses; mais, dans ce cas, il a trop |)résumé de son intluem-r : il a dû se soumettre à Londres et peut-éiro .iMnoi-il lu «ensuite se démettre à Paris.
îi 4. — La vie politique
On sait ce (pie l'ut notre vie poliliipic pendant ces (lerni('rcs années : persécutions reliu'ieuses féroces, non seulement des congrégations, mais encore de tons les citoyens n'appartenant pas au parti dominant. La terreur r(%Mîail du liant en bas de l'échelle
M-iale.' Le dépuh' taisait trembler ses adversaires, mais il tremblait lui-uu-me devant les uijonctions de petits comités électoraux où tr('>naient. à côté des débitants de boissons, les éléments les moins recoinmandables de chaipu^ cili-.
La caractéristique du gouvernement radical-socialiste était l'arbitraire le plus complet. Il professait un entier dédain pour les droits acquis, |es lois, les conventions, les contrats. Ses ennemis semblaient être la propriété et le capital, et c'est contre eux qu'il légiférait sans trêve.
Tous les moratoriums désastreux du début de la* guerre furent les conséquences de ce terrible esprit jacobin, ne reconnaissant d'autre loi que son propre intérêt et sa volonté. Aussi, accumulait-il les plus maladroites et les plus ruineuses mesures. M. R.-G. Lévy fait remarquer que :
... Le Cabinet, (jui, au début de 1914, avait jugé la situation de notre trésorerie prcspère et un appel au crédit iniltile, poussa nos établissements de banque à émettre des emprunts balkaniques, notamment une rente turque, dont le produit servit en grande partie à acheter des navires, à payer la mission militaire allemande à Constantinople, à équiper l'armée qu'on mettait sous les ordres d'un général prussien et qui ne devait pas tarder a être mobilisée contre nous.
Les grands établissements de crédit étaient maltieureusement entre les mains de gouvernants qui, faisant payer cher leur protection, enrichissaient une nuée de protégés aux dépens de ces sociétés.
Elles se rattrapaient en plaçant dans leur clientèle des actions de plus en plus véreuses, mais leur procurant de fortes remises. Le pillage de la fortune publique et privée devenait général.
On sait quelles étaient, avant la guerre, les préoccupations de la Chambre. Les persécutions religieuses ayant paru insuffisantes, elle discutait ce qu'on appelait, la, « défense laïque ». Les socialistes se trouvaient absorbés ar l'établissement de l'im ôt sur le