‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 18 sur 78 · LA FRANCE A LA VEILLE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA FRANCE A LA VEILLE DE LA GUERRE

revenu, constituant, grâce à l'inquisition fiscale, un excellent procédé de tyrannie contre leurs adversaires.

Le désordre, d'ailleurs, s'étendait à toutes les branches d'administration. Que dira l'histoire de ces ministres de la guerre démagogues, demandant eux-mêmes, nous l'avons vu, la réduction des budgets militaires pour se rendre populaires? Que dira-t-elle des politiciens gaspillant les ressources nécessaires à l'armement du pays dans les plus toiles aventures : rachat de chemins de fer dont le ooùt dépassa un milliard, lois prétendues sociale.^ plus onéreuses encore, fonds électoraux empruntés, par (le savants virements, au budget de la guerre qui, accru parfois sur le papier se trouvait, en réalité, chaque jour plus appauvri.

J'avais longuement montré, voici plusieurs années, dans ma Psychologie politique, où notre régime actuel conduirait la France, et prouvé que la guerre grondait déjà. Ce ne sont malheureusement pas les écrits des philosophes, je le disais plus haut, mais uniquement les expériences qui instruisent les hommes.

Je n'ai jamais été grand admirateur des démocraties. L'histoire enseigne que leur triomphe dans umnation précède généralement son déclin. II faut bien reconnaître, cependant, (jue si nous n'avons pas sombré dans le goutlre où nous poussaient les sophismes des rhéteurs et les manœuvres électorales, c'est uniquement grâce à l'héroïsme clairvoyant de toute une nation. Ce ne fut pas alors l'élite qui sauva h- [»euple, mais le peuple qui sauva l'élite.

Paus une sorte de vision instantanée, le pays eiilioi

découvrit l'abîme aux bords duquel l'avaient conduit des politiciens d'aventure, dominés par la peur, la h»me et l'envie. Tout un passé d'erreurs, de mensonges, de fallacieuses promesses s'évanouit en un jour.

Qui oserait actuellement parler encore du retour à !a loi de deux ans, des persécutions religieuses, de la défense laïque, de la lutte des classes, de socialisation (les richesses, de pacifisme, de grève en cas de guerre, du programme de Pau, etc.? Que tout cela paraît aujourd'hui lointain, morne, désuet et surtout honteux.

11 n'existe pas, peut-être, dans l'histoire, d'exemple d'aveuglement aussi complet que celui de notre Parlement avant la guerre. La cécité mentale de nos législateurs était absolue. Elle serait même incompréhensible, si OB ne savait à quel point le fanatisme obscurcit l'esprit. Le sectarisme étroit et haineux des socialistes qui, malgré leur nombre restreint, dominaient toute la politique, constituait une atmosphère spéciale empêchant de rien juger sainement ni de rien comprendre.

Devant une politique conduisant la France à la déchéance, et encouragée, semblait-il, par le peuple puisqu'il choisissait lui-même ses députés, on conçoit le pessimisme qui envahissait les penseurs. Bien difficile était l'optimisme en face d'un tel tableau. On m'a parfois reproché la note assombrie de certains de mes livres. Les événements, en vérifiant plusieurs de mes pl"édictions, ont trop montré que je n'avais rien exagéré.

LA FHANtK A LA VEILLE UK l.A GUERRE

§ 5. — Le personnel parlementaire.

Le personnel gouvernemental se composait de députés dont le niveau moral baissait à chaque législature. Ils n'étaient guère nommés sans l'appui du gouvernement, qui les recrutait dans le monde des petits politiciens de province, à l'élocution facile, ne, reculant devant aucune surenchère et jugés, pour cette raison, par leurs électeurs, capables de rendre des services.

A beaucoup d'eux aurait pu s'appliquer ce mot de Proudhon : « Les hommes qui ignorent le plus complètement l'état d'un pays, sont presque toujours ceux qui le représentent ». Ce qu'ils représentaient, c'était surtout les intérêts matériels de nombreux partis qui toujours ont divisé la France.

Dans la Gaule, disait déjà César, un ne voit que factions, non seulement dans les cités et provinces, mais dans les moindres communes.

Nos députés inspiraient d'ailleurs une bien médiocre estime, même à ceux qui les utilisaient. Dans un discours prononcé à Commercy, en 1890, et cité par M. G. Lachapelle, M. Foincaré disait :

La députiilioti est devenue un emploi, un métier, une fonction, au lieu de rester un contrat de bonne foi entre les électeurs et les élus; et nous nous uclieminiiiKS peut-être rapidement vers l'heure où elle ne sera plus, sauf de rares exceptions, que le luxe de la richesse ou le gagne-pain du politicien d'aventure. On v.e saurait trop dénoncer un tel péril. Le jour où naîtrait une sorte de classe [)olili(]ue et parlementaire sans attaches avec les parties les plus vivantes de la démocratie, sans racines dans les profondeurs du sol national, qui sait entre quelles m.ilns inhabiles et inexpérimeiUées, qui sait peut-Ctre entre quelles mains criminelles toiiiberaieni les destinées de la France'/

Dans la dernière Chambre élue, le parti socialiste avait obtenu 1.400.000 suffrages contre 1.100.000 aux élections précédentes.

La plupart des députés ne professant aucune opinion arrêtée, votaient pour le parti supposé le plus fort. M. Clemenceau a donné sur ce fait les détails suivants :

La moyenne des désintéressements publics aime à se placer sous la protection de la force, et rien n'est plus commode pour savoir l'opinion que l'on a que de connaître celle qui doit triompher. C'est pourquoi, pendant de longues années, j'ai vu de très près — ayant été, jadis, secrétaire de la Chambre — de braves députés s'entasser autour des corbeilles du scrutin, en toute innocence — bulletin blanc dans une main, bulletin bleu dans l'autre — pour montrer la patte blanche de la chèvre ou la patte noire du loup, selon que la raison du plus fort — toujours la meilleure — allait être attribuée à l'une ou l'autre partie.

§ 6. — L'opinion de l'étranger sur l'état de la France au moment de la guerre.

Il serait attristant de reproduire l'opinion des étrangers sur la France avant la guerre, si nous n'avions pas la satisfaction de prouver, dans un autre chapitre, par des citations fort éloquentes, à quel point cette opinion s'est modifiée depuis que la guerre a révélé les qualités solides masquées par notre désordre et nos dissensions.

En ce qui concerne l'opinion étrangère avant l'ouverture des hostilités, je me bornerai à un petit nombre de citations recueillies dans des journaux amis, et ne pouvant, par conséquent, être accusés de dénigrement systématique.

Voici d'abord un extrait du Journal de Genève du 2 décembre 1914 :

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