‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 21 sur 78 · I.A FORMATION DE l'ERSONN AMTKS NOl VRI.I KS i · texte numérisé non relu

I.A FORMATION DE l'ERSONN AMTKS NOl VRI.I KS i

généralement de grandes difficultés. Dans la guern présente, elle fut facile, parce que les perturbations profoudos apportées à l'existence rompirent l)rusquement la stal)ilité des anciens érpiilibres mentaux.

L'adaptation s'est, d'ailleurs, laite en France Jrès rapidement. Le rorrospondant d'un journal écrivait :

Li' iiiilieii nouveau a exenô son inlluéiice tli- rli.iqiie hcuif. On a tilt s'adapter à une existence si nouvelle '/ue le « t>i>i7 ftotnnte » ne pouvait survivre. Le coeislan' efTort ;i accomplir; la nécessité de s'ananuor tant l)ien que mal ilo toutes les circonstances; l'abandon de toutes les rhères lial)itMde>; l'attente d<' l'assaut à durnier. tout cela a trarisfornif iiruf.mcJément nos siddats. A vivre avec la mort i|ui ro<le, on se lait un . .vur sim|il" • l trrave — li- iieur vrai drs héros.

La faeullt' d'adaidalion des l'raiirai.s s'est manilesléo surtout dans cette vie des trancliées, si nouvelle pour eux :

■ ... Une fois dans ces tranchées, irapressinn très lorte, iiiou- Idialde. On réalise avec (juelle rapidité, (juel t;i-nie, de*j civilises s'adaptent à la priinilivilé du milieu où ils sonffonés de vivre. »t le modihent. (^e n'est pas seulement une (t-rtaine sorte de ronfort, c'est l'art ipii ajiparail, <|ui ressuscite. On ne pouvait d'avance s'imaginer ce ipi'un civilisé conlemporain est capable de faire avec de la paille, de la simple pailh'. On a commencé par jeter cette paille eu las sur le sol, et par en irarnir les parois, ^grossièrement, en maintenant les ;,'erbes par des li.-na. Mans le siiui'i de la beauté est venu; et cellt> paille, tressée de cent niameres, est à cette heure la matièp; première de cent Drnenienls Kieii plus : dans les tranchées de (Ihaiiipague, taillées dans, la craie, on voit des sculptures, des chapiteaux, des luileaux gravés d'arabescpies. Kt peu à peu se dégage un style de moderne architecture trogloilyte.

L'adaptation à cette vie nouvelle linil par la fair»' iiMisidérer comme un métier dont les dangers n'apparaissent pas plus au soldat (jua l'ouvrier exer-

çant une profession dangereuse. Un médecin des tranchées, le D"" Voivenel, m'écrivait à ce sujet :

On va, on vient, on travaille, on s'amuse, on meurt sans y penser, par hasard, et l'oflicier, le soldat surpris à l'heure du repas le plus gai, se retrouvent instantanément et naturellement, inconsciemment à leur poste, face à la mort. La stabilisation mentale de ceux qui sont devenus les aristocrates du risque «si complète. Le courage, étant devenu inconscient, est soustrait à toute délibération.

La guerre a révélé certains caractèrels des foules que j'ai jadis tâché de mettre en évidence. Une foule amorphe et non dirigée est toujours inférieure aux divers individus qui la composent. Une foule organisée et bien dirigée peut atteindre au contraire un niveau supérieur à celui des individus dont elle est formée. Ce phénomène s'observe dans toutes les armées disciplinées. Elles manifestent des qualités de courage, de patience, de dévouement, que ne possèdent jamais au même degré chacun des hommes qui la constituent.

§ 4. — Changements de personnalités par développement d'aptitudes inutilisées.

L'homme peut généralement plus qu'il ne croit, mais ne sait pas toujours ce qu'il peut. Les circonstances seules lui révèlent ses capacités.

Le valet de ferme devenu roi sous la première République et le lieutenant d'artillerie élu empereur ne pouvaient guère se supposer les aptitudes nécessaires pour remplir de telles fonctions.

La guerre actuelle n'a peut-être dévoilé aucune <:apacité transcendante, mais elle a montré la variété

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de personnalités que peuvent revêtir les individus qui nous entourent.

Dans le cours de la vie, les hommes se classent d'a[)rès la naissance, l'éducation, et surtout les diplômes acquis mnémoniquement. Ils sont rarement hiérarclii.<és d'après leur valeur réelle. La rude existence du front devait forcément déterminer des clas- -iinents nouveaux. L'aptitude à diriger les soldats, u s'orienter sur le terrain, à s'adapter aux conditions imprévues, a changé spontanément les classilications

'Ciales.

De simples commis de ma'^asin sont deVenus d'excellents chefs de compagnie, alors (jue des professeurs réputés, des avocats subtils, arrivaient péniblement à faire des sous-officiers médiocres, écrivait le correspondant d'un grand journal II s'est révélé, chez certains, des aptitudes remarquables. Au ...*, trois officiers de réserve sout considérés comme hors ligne L« plus capable était chef du rayon des jupons au Bon Marché.

Le même correspondant cite aussi un caporal • coupeur de confection pour femmes » qui passait pour l'homme le plus habile de sa compagnie, et à (jui l'on confiait les missions les plus difficiles et les plus dangereuses. Des faits du même ordre ont été observés par milliers.

En réalité, il est impossible de dire d'avance comment agiront, dans de grandes circonstances, les hommes qui nous entourent. Le Times a cité avec admiration l'histoire de ce garçon de café, n'ayant d'autre occupation habituelle que de servir des consommalions et recevoir des pourboires qui, devenu soldat, accepta volontairement la dangereuse mission d'aller reconnaître des tranchées ennemies. Rentre dans uos lignes avec plusieurs bjessures mortelles, il eut la force d'âme nécessaire pour demander de la

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morphine, afin de calmer ses douleurs et faire son rapport à ses chefs avant de mourir.

Ce que nous connaissons des êtres qui nous entourent, et souvent ce qu'ils en connaissent eux-mêmes, n'est qu'une toute petite face des personnalités qu'ils peuvent revêtir.

§ 5. — Qualités de caractère créées on déyeloppées par la guerre.

Les généralités qui précèdent ont montré les causes ] principales des variations de personnalités créées par la guerre. Il nous reste à marquer maintenant les plus notables des qualités ainsi formées ou développées. Les unes appartiennent au caractère, les autres i à l'intelligence. Les premières seront étudiées dans ce paragraphe.

Les principales qualités de caractère développées par la guerre sont les suivantes : énergie, bravoure héroïque, calme, résignation, patience, sacrifice complet de l'égoïsme personnel à l'intérêt général, continuité de l'effort. Un homme qui manifesterait dans la vie civile une faible partie des qualités pratiquées dans les tranchées serait considéré comme un être exceptionnel, et par les esprits religieux comme un saint digne de récompenses éternelles.

De tels hommes, d'ailleurs, ne se re'ncontrent guère dans l'existence ordinaire, parce que cessant alors d'être sous la domination d'influences collect'.ves ils obéissent à leur âme individuelle. Or, j'ai, depuis longtemps, montré que la psychologie individuelle et la psychologie collective relèvent de

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lois entièrement dilTéreiites. La guerre suffirait à le prouver.

D'une façon générale, on peut dire que le conflit européen aura rehaussé le niveau de notre caractère qui, sous des inlluences variées, s'était un peu alTaissé. Nous perdions de plus on plus l'énergie, la volonté, le sentiment de la responsabilité et surtout l'habitude de l'elTort. La guerre actuelle, qui a mis sous les armes toute la jeunesse de la nation et l'a placée dans l'alternative de vaincre ou de périr, lui a enseigné pour longtemps la valeur de l'effort. Les violences de l'Allemagne, ses massacres syslémati(jues, ses destructions de monuments, les destinées que ses intellectuels nous réservaient, ont maintenu les Français dans une situation où tout recul était im{)0ssible. Leur volonté s'est dune tendue jusqu'à la limite extrême de l'effort.

« Cette continuité dans la volonté fut jjeut-être une des plus remarquables qualités créées par la guerre, écrit justement Bergson. Nous serions-nous figuré une tension si [irolongée des courages dans une telle continuité de danger que la charge, l'assaut, tout ce qui était l'épreuve de la vaillance, en devint presque le divertissement? Non, certes, notre imagination ne s'était pas élevée à la hauteur de ces réalités. »

La guerre aura contribué aussi à révéler bien des (jualités j)opulaires que nous ne soupçonnions guère, pour cette simple raison que, dans l'existence ordinaire, les diverses classes des citoyens peuvent se côtoyer, mais se pénètrent pas.

Dans un travail remarquable publié par la Revue de l'nris, M. Dugard, qui eut l'occasion d'observer beaucoup de blessés de toutes les classes, fait

remarquer que la guerre a révélé l'âme fort peu connue de l'ouvrier et du paysan français.

Les romanciers décrivaient seulement, dit-il, ses instincts. Pour eux, l'homme du peuple c'étaient des appétits qui marchent. Ses porte-parole ne disaient que ses revendications, et, à entendre certains d'entre eux exposer le rêve d'une société nouvelle où il aurait suffi au prolétariat de mellre la main sur toutes les formes de la richesse pour assurer à chacun loisirs et félicité, on se demandait si le bon sens national n'avait point subi d'éclipsé. Leur discipline, leur endurance, leur façon de se battre et de mourir surpasse tout ce que l'on croyait possible à l'homme. Leurs exploits font pâlir les épopées antiques.

Le stoïcisme de tous les blessés est frappant :

Ces hommes aux traits burinés par de rudes labeurs, ces ouvriers et ces paysans qui n'ont jamais lu Epictète ni Marc- Aurèle et en ignorent jusqu'au nom, ces blessés accablés de fatigue, les os brisés, les chairs meurtries, s'élèvent à la hauteur des plus grands stoïciens par la maîtrise d'eux-mêmes.

L'auteur a constaté chez eux un réel altruisme, le souci de la souffrance des camarades, une extrême délicatesse. Leur offre-t-on des friandises, des cartes' postales, des cigarettes, ils en prennent une et on a quelque peine à leur en faire accepter davantage. Cette réserve ne s'étend pas d'ailleurs à des employés de commerce et de bureau.

Alors que tel bureaucrate à qui l'oh présente des cigarettes prend sans hésiter la boite entière, les paysans se mesurent leur part avec tant de discrétion qu'il faut la leur faire.

Leur maîtrise de soi est constante. L'homme du peuple blessé se fait un scrupule de déranger l'infirmier dans la nuit, de crainte de lui causer quelque fatigue.

La grande préoccupation des mutilés est de savoir si en sortant de l'hôpital, ils pourront, malgré l'infirmité qui les atteint, soutenir leur famille. De leur*

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