L'ÉVOLUTION DES IDÉES RELIGIEUSES ET PHILOSOPHIQUES
5 1. — Les influences religieuses pendant la guerre
Le rôle joii<^ par les dieux dans l'hisloire fut toujours f»n'|io(idéranl,. Dans le momie anli(iue ils élaient mèlf^s a tous l«!s acles de la vie. Aux (dus brillanles époiiues de la civilisation grec(]ue, aucun général n'aurait osé entreprendre une expédition sans le? avoir cotisullés.
^Peinlaiil toute la durée du Moyen Age et jusqu'aux temps modernes leur inlluence ne fut pas moindre. La vie religieuse continuait à enveloftper la vie civile. Une [>rovidencc, hienvoillante quchpiefois, menaçant!^ souvent, redoutable toujours, guidait le cours de I liisifurc. Elle présidait aux batailles et décidait leur sort.
Le rôle des dieux ne s'atténua que quand des invcsligalious précises, commencées vers l'époque de la Henaissance, montrèrent (ju'une foule de phénoim-nes, jadis attribués ià des volontés divines, résultaient de lois invariables ne lléchissant Jamais.
Après avoir éié éliminés du domuiiu' de la science, les dieux Uniront par être éliminés aussi, quoique
moins complètement, de celui de la philosophie. Bien rares aujourd'hui sont les philosophes ayant recours à des interventions divines dans leurs explications.
Mais en dehors des savants pour lesquels les divinités de tous les âges n'offrent plus qu'un intérêt historique, il reste un nombre immense d'âmes ayant besoin de l'as^sistance de ces grands fantômes. Ils représentent pour eux la consolation, l'espérance, te réconfort dans les heures sombres. Prétendre leur ôter une aussi précieuse croyance serait une vaine tentative, car si les dieux redoutent l'influence du temps ils ne craignent pas celle de la raison.
On peut remarquer d'ailleurs que les religions ne seraient pas dénuées de fondement si elles consistaient seulement à qualiQer de divinités les mystères innombrables dont nous sommes enveloppés. Leur rôle hypothétique commence à ce point précis où le iîroyant veut attribuer des volontés intelligentes aux forces qui dominent le monde.
Les croyances religieuses sont chimériques sans doute, mais elles ne sont pas vaines. J'ai insisté bien des fois sur la puissance considérable qu'elles donnèrent à l'homme aux âges de foi.
Pendant la guerre se manifesta une certaine reviviscence des croyances religieuses, mais on ne saurait dire encore si elle survivra aux causes lui ayant donné naissance. Après la guerre de 1870, le mouvement religieux qui s'était développé avec intensité s'évanouit rapidement.
Chacun a pu remarquer que ce ne fut pas seulement sur le front, mais chez des écrivains éminents que se manifesta la renaissance de l'esprit religieux.
l'évolution des iniiES nF.rioiEusEs \2'>
La biblique conception d'un Dieu oràonnanl la guerre a paru défendable à des historiens tels que M. Gabriel llanolaux. Voici comment ce dernier s'exl»rinic dans l'inlroduction de son grand ouvrage sur la guerre européenne.
Pourquoi celte guerre? Etait-elle dans les desseins de Dieu? llait-clic inévilaMo? Quel homme ou quel groupe d'hommes (iiiit en porter la terrible responsabilité? De tels maux résulunt-ils d'une volonté déclarée, d'une erreur pitoyable .' S'agil-il d'un pliénomt''no malheureux mais accidentel ".' Est-ce une évolution nécessaire? une fatalité inéluctable? Est-ce une aberraliiin affreuse, une calamité salutaire; on bien, n'est-ce pas. tilutôt. un châtiment?
Un autre académicien éminent, M. l'.iul Bourget. avait, dès les premiers temps de la guerre, soutenu «les opinions analogues.
Il assurait dans un grand journal que « le malheur national est une exjùation de nos péchés » et pour apaiser la colère de Dieu, conseillait d'organiser des prières publiques.
Évidemi7ientcctte conception d'un Dieu se vengeant -iir ses créatures de fautes commises sous lintluence de mentalités dont il est cependant l'auteur, sembl»inconciliable avec les idées modernes. Cependant, puis(iu'on les formule, c'est sans doute qu'elles -l'mblent encore acceptables à des esprits distingués.
Ils ont d'ailleurs pour justilication de suivre lidèlement les enseignements catholiciues. Dans une réunion du '22 janvier 11)15, le Pape s'exprimait de la façon suivante :
Nous ne ccoyons pas que la paix ait qiiiltt^ 1« uonde sans I assenlimi^nt divin. Dieu permet que li>s nations qui avaient |ilacé toutes leurs pensées dans les choses de «elle terre Sf punissent les unes les autres, par îles earnuL'cs mutuels, du mépris cl de la negli!.'enrc avec ies<niels i-lk-x l'oal iraiié.
Je crois douteux que beaucoup de savants retournent pour longtemps à des conceptions correspondant si peu à l'évolution de la pensée scientifique. Néanmoins, la sphère du mystique est si indépendante de celle du rationnel qu'on ne saurait considérer comme absolument impossible la persistance d'idées semblables.
Aux dieux personnels peu défendables aujourd'hui a succédé dans nombre d'esprits une religion vague sans contours arrêtés, analogue à celle professée par les protestants libéraux. On peut la résumer dans la déclaration suivante de M. Monod, rappelée par son biographe M. Albert Delatour :
« Je crois en Dieu, si c'est croire en Dieu que de croire qu'une loi supérieure gouverne le monde, loi d'ordre, d'harmonie et de bonté, à laquelle nous obéissons quand nous faisons le bien. »
En supprimant de ce passage le mot de bonté, visiblement incompatible avec la notion de loi, on arrive à la conception moderne de l'évanouissement dans l'idée de loi, des dieux personnels et providentiels de nos pères, accessibles à la prière et dominant la nature.
Bien que la science ne connaisse plus de tels dieux, ce sont pourtant les seuls que l'humanité puisse adorer. Ils sont créateurs d'espoir et les aveugles puissances métaphysiques qui prétendent les remplacer n'enseignent que la résignation. Or, l'homme vit surtout d'espérance et n'a jamais trouvé d'éléments de progrès dans la résignation.
Il y a, on le voit, plusieurs manières de concevoir les religions. Elles peuvent, en définitive, être considérées comme des croyances mystiques dégagées
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d'éléments rationnels ou n'en contenant que fort peu. Le culte de la pairie, la foi socialiste sont des religions au môme titre que le bouddhisme ou l'islamisme.
Toules ces croyances ont un élément commun : l'espérance et un soutien nécessaire, la fui. Elles sont concrétisées dans un idéal divin, politique ousocial.
La plu[»arl des hommes étant guidés par un idéal quelconque, on peut dire qu'ils sont tous plus ou moins religieux. Un peuple sans idéal et par conséquent sans croyances disparaîtrait vite de l'histoire.
La guerre aura eu au moins pour résultat de supprimer pendant sa durée les dissentiments religieux • l les persécutions qui assombrirent le cours de ces lernières années.
Beaucoup de peuples, Artglais, Américains, etc.. étaient arrivés depuis longtemps à cette phase df tolérance permettant à chacun d'adorer les dieux de ses rêves ou de ne pas en adorer du tout. Il faut ispérer que nous les imiterons et serons dénnilivetiH'iit t-MK'ris de nos fanatismes.
J. - L'Évolution nouvelle de la pensée philosophique.
Il serait inulile «If disserter |»lus longtemps sur les croyances que leur antiquité et leur utilité rendent lespectables. A côté d'elles surgissent ces problème? pliilo»oplii(|ues qui s«» [losent toujours lors(|ue Ir temps fait pâlir la loi. Ouand les hommes renoni-nt à invociiior les dieux ils clicrchcnl aussitôt (lueljiies conceplious philosophiques cajiables d'uritMilcr leur vie.
128 PREMiÈnES CONSÉQUENCES DE LA GL'ERRB
Ils les cherchent mais ne les trouvent pas toujours. Nous sommes justement à une période où les diverses philosophies qui se sont succédé après un éclat éphémère ont disparu sans qu'aucune doctrine les ait remplacées. Il n'est plus aujourd'hui de système philosophique ayant conservé quelque prestige. La S€ule philosophie vivante, et à peine peut-on lui donner un tel nom, est constituée par l'ensemble des principes fondamentaux de chaque science. Nous avons acquis une vision philosophique des choses, mais nous n'avons plus de véritable philosophie.
Que si cependant un lecteur curieux me demandait comment, dans l'état actuel de nos connaissances, on peut considérer le problème de notre destinée et l'orientation de la vie, je répondrais qu'il paraît déjà possible de formuler quelques linéaments de la philosophie qui se constituera peut-être bientôt. Je vais dire dans quelles circonstances ils se présentèrent à mon esprit.
Un inoubliable soir de la tin d'août 1914, je traversais la place de la Concorde. Un ami sortant d'une ambassade m'apprit alors brusquement que les Allemands, supposés encore à la frontière, étaient aux portes de Paris et se proposaient d'incendier progressivement la capitale avec ses habitants, pour forcer la Fra'nce à une paix rapide et pouvoir se retourner vers la Russie devenue menaçante.
Aux reflets du soleil couchant scintillaient les dômes, les coupoles et les façades des palais qui forment à la grande place une ceinture de pierre d'une si majestueuse beauté. Les rues adjacentes
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étaient ploinos de vie et de mouvement. La foule ambulait lentement ignorant son destin.
Et {-eijendaiif, à moins d'un im[)robable miracle, Paris allait [x^rir. Dans les flammes s'évanouiraient pour toujours les vieux témoins de sa grandeur passée. Ils racontaient dans leur muet langage les persistants efforts de l'homme pour surmonter les instincts rudimentaires des âges primitifs, constituer des empires, bâtir des cités, passer des luttes sans pitié à de solidaires groupements.
Notre époque se croyait délînitivement soustraite aux violentes destructions des premiers âges et voici qu'un elVroyable cataclysme allait fondre sur la capitale de la pensée et de la liberté.
Un dernier rayon de soleil frappant au centre de la [)lace l'obélisque du roi Hhamsès me lit songer à ce conijuérant réj)uté, qui remplissait l'Asie du bruit de son nom à un moment où les Grecs et les Romains, destinés à devenir si célèbres à leur tour, n'avaient pas encore rayonni* dans l'histoire.
Si l'ombre de l'illustre roi llottait autour de cet ultime vestige de sa gloire passée, que devait-elle penser des causes éternelles nui firent périr faut d'empires, jadis tout-puissants, ensevelis dans l'oubli aujourd'hui?
Des grandes ca[)ilales qui éblouissaient alors le monde ne survivent actuellemcMit que d'incertains souvenirs. Le sable recouvre les ruines de l'impérieuse Ninive et de la formidable Babylone. De la fhèbes aux cent portes subsistent seulement (luelques colonnes à moitié détruites et l'obélisque, transporté bien des siècles \)\\is tard dans la célèbre capitale menacée de périr à son tour.
Peuples et conquérants tenicnt en vain de bâtir pour l'élernilé. La loi de l'éphémère les domine toujours. Les empires naissent, grandissent et s'éteignent, les générations rentrent dans la poussière d'où elles ont surgi un instant. Les interprétations successives de la raison des choses ne durent pas davantage.
Que faut-il donc penser de ces édifications et de ces destructions successives de monuments, d'idées et de croyances? Sont-elles les conséquences de lois fatales? Faut-il y voir seulement le jeu de hasards incertains?
Si le hasard était le seul maître des choses on pourrait se demander alors avec l'Ecclésiasle ce que relire l'homme de tout le travail qu'il accomplit sous le soleil et considérer ses œuvres comme infiniment vaines.
Cette conception pessimiste est la première qui s'oiïre à l'esprit quand on considère combien fugitives furent les plus importantes des créations humaines. Mais il est facile d'arriver à une vision presque optimiste du monde, si nous dirigeons nas regards non vers le passé, mais vers l'avenir et si, d'autre part, nous renonçons à vouloir isoler nos personnalités de l'ensemble dont elles font partie et à prétendre les stabiliser pour toujours.
Ce sont surtout les religions qui nous ont appris à ne regarder qu'en arrière. Elles nous enseignaient que l'homme était un être déchu de sa primitive splendeur et tout son effort devait viser à reconquérir le passé.
Mais une conception plus approfondie des phénomènes a montré au contraire que le progrès est devant
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nous et non dorrière nous. L'homme nVsl plus une cr(!^aliirc drcliue, tuais un èlre qui évolue iirogrcssivenu'ul ('tlilianl lui-iuôme sa doslinée.
La science dit [)eu de choses de nos origines et de noire avenir, mais elle ensei^'nc au moins que les formes su[)i''rieures sont préparées par des formes moins parfaites.
Et c'est justement pourquoi le passé ne peut être qu'un auiom'ellcmout de débris. (Juand une é[ioque a rempli sa lâche elle doit disparaître pour laisser place à une autre [dus [«arfaile issue de nos eiïorls. Les grands progrès de riiuinanilé ont toujours été préparés par une Irule élaboration antérieure.
Telle fut la loi de la nature depuis la naissance des monstres géologiques auxquels succédèrent des formes de [dus en plus élevées.
Création du (lassé, l'homme e>t aussi un crénlrur d'avenir. C'est à cet avenir qui sera vivant un jour et non à un passé mort(]u'il doit songer.
Si les lois de ce [)assé rcsieut celles de l'avenir, les générations qui nous succéderont se dt'taciierout do plus en [dus de l'anceslrale barbarie et posséderont une |>lus claire conifiréliension de l'univers.
L'iiumanilé nouvelle que nous jtortons déjà en nous résultera de l'intensité et de la conliiiutlé de nos eiïorls. Ces ellorls, comme nos erreurs, ne sont ' [diémèrcs (ju'en apparence cl déroulent sousenl leurs ré[iercussions sur une durée de [dusicurs siècles. L'homme ne crée pas seulement sa destinée pendant sa courte vie. 11 prépare aussi sa future (grandeur.
C'est sur de tels principes que s'édifiera jirut (*"lre un jour une philosophie nou\elle. A des h}polln.scs
devenues infécondes parce qu'elles ont épuisé leurs forces, succéderont des doctrines préoccupées surtout de l'avenir.
Contre une semblable conception, on aurait pu objecter, il y a peu de temps encore, que beaucoup d'hommes se soucient médiocrement de l'avenir.
Mais la guerre montre, au contraire, que des millions d'êtres savent se sacrifier pour l'avenir de leur race, c'est-à-dire pour des générations qu'ils ne verront pas naître.
Depuis que l'homme réfléchit, ses points de vue fondamentaux ont plusieurs fois varié. Pour s'adapter aux nécessités qu'implique la marche du monde, il devra les modifier encore. La tâche sera évidemment pénible, car il faudra d'abord renoncer à d'antiques conceptions, et surtout à l'éternité de notre personnalité.
Cette illusoire éternité ne serait pas très enviable. Mieux vaut le rôle de créateurs de personnalités nouvelles, qui seront une image perfectionnée de nousmêmes.
Et c'est ainsi que revêtus de formes transitoires pendant notre brève existence, nous prolongeons notre vie par des êtres futurs, dont nos eflbrts auront préparé l'existence.
Pour que cette philosophie de l'avenir puisse se instituer, il faudra d'abord nous dégager un peu de la vie individuelle, et accentuer le sentiment de notre participation à l'existence séculaire de la race, dont nous sommes de passagères incarnations. L'éphémère cachant la durée, nous oublions facilement que la perpétuité refusée à l'individu est accordée à la race dont il fait partie.
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Chaque être momentanément surgi sur la ligne du temps dérive d'un long passé et contient un immense avenir. Synthèse du passé, il renferme en puissance une suite inlinie de générations allendanl le inomoiil d'échapper à leur provisoire néant. Nos formes Iran «iloires recèlent un contenu élernol.