CHAPITRE IV LES ERREURS SUR LES PROFITS DES GUERRES
§ 1. — Erreurs économiques supposant encore à la formation d'une morale internationale.
Parmi les erreurs diverses empêchant des relations honnêtes entre les peuples, une des plus nuisibles est la croyance dans l'utilité des guerres. Plusieurs gouvernements restent encore convaincus qu'une guerre victorieuse peut entraîner un gain pécuniaire considérable.
S'il était démontré que, dans l'état actuel du monde, les guerres non seulement ne rapportent rien au vainqueur, mais lui sont en outre onéreuses, une cause importante de l'immoralité dans les relations internationales s'évanouirait aussitôt. On renoncerait aux luttes de simple conquête comme on a renoncé à celles d'origine religieuse ou dynastique.
Les idées mènent finalement le monde, mais elles ne le mènent qu'après s'être transformées en sentiments, évolution toujours très lente. L'évolution est encore plus lente lorsque l'idée directrice devenue erronée a été exacte pendant longtemps.
Or, il est de toute évidence que si les guerres ont cessé d'être profitables au vainqueur, par suite de
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liiilerdépendance industrielle, agricole et financière (les nations, que nous (étudierons bientôt, elles constituaient jadis un [)roc(^dé d'enrichissement trrs r<^el. Les Homains, les musulmans et beaucoup de [)euples ioiidèrent leur puii^sance of leur fortune sur des conquêtes.
Mais rinterdépendance croissante des jieuples ï rendu, de nos jours, leurs inlt^rôts étroitement associés. Aucun d'eux ne pourrait plus s'entourer d'une muraille de Chine sans être bientôt condamné à mourir de faim.
Les nations modernes sont comparables à des commerçants échangeant leurs produits et ne pouvant ruiner leurs clients sans se ruiner eux-mêmes.
L'impossibilité où se trouve un pays, non seulement de s'enrichir désormais par une guerre de conquête, mais simploment d'éviter une ruine partielle, a été mise en évidence, de[)uis bien des années, par des écononustes (]ui n'étaient ni humanitaires ni pacilisles. Je citerai surtout parmi eux M. Angell, auteur d'un livre dont le succès fut mérit»' et auquel j'emprunterai plusieurs exem[des.
Pour rendre [)lus frappante une de ses démonstrations, l'auteur examine l'hypothèse d'une guerre où li's Allemands, ayant ilétruit la flotte anglaise et envahi l'Angleterre, imposeraient au pays des contributions énormes, puis l'hypothèse contraire de la dt'slruction de Hambourg et de la Hotte allemande par les .\nglais. Il montre alors »|ue le résultat de l'une ou l'autre de ces opérations serait simplement la ruine, non pas seulement du pays conquis, mais aussi de i.i nation conquérante, par suite de la destruction fatale de son commerce. Allant plus loin, il suppose
les Anglais réduits en esclavage par les Allemands, qui accapareraient la majeure partie de leurs revenus. Ici encore, plus de commerce, puisque dépouillée d'une grande portion de ses revenus la population asservie ne pourrait rien acheter. Si le général victorieux se bornait à piller les banques anglaises, il s'apercevrait vite que toutes les valeurs internationales, dont les Allemands possèdent un grand nombre, cessant de produire des intérêts ne trouveraient plus d'acheteurs. Une foule de banques allemandes, en relations avec les banques d'Angleterre, rendues incapables de faire face à leurs engagements, seraient ruinées. Les pertes dépasseraient finalement de beaucoup la petite quantité d'or monnayé dont on aurait pu s'emparer. « Le peuple vainqueur ne peut tirer du territoire conquis que des avantages inférieurs à ceux qu'il pouvait en tirer par le commerce avant la conquête », conclut l'auteur.
Mais supposons que le conquérant se borne à réclamer une énorme indemnité de guerre au vaincu, comme il arriva en 1871. Ce dernier exemple peut être précisément invoqué pour montrer l'indemnité écrasant aussi lourdement le vainqueur que le vaincu. Celle que je viens de citer fut, en effet, l'origine de charges militaires fort lourdes pour l'Allemagne, hantée par la crainte d'une revanche. Les cinq milliards y passèrent avec beaucoup d'autres.
Un très frappant exemple de conquête ruineuse pour le conquérant est celui du Transvaal. Après y avoir dépensé plus de six milliards la Grande- Bretagne dut reconnaître plus profitable pour elle de restituer le pays aux Boers vaincus. Si les vainqueurs avaient fait cette découverte avant la guerre,
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ils eussent économisé six milliards et tous les hommes iijutilemeul lues.
Une des faraudes illusions combattues par l'auteur 'ité plus haut est de croire que la possession de colonies obtenue au moyen de conquêtes, puisse enrichir un [lays. Vrai»' à l'époque de l'esclavage, cette assertion cesse de l'ôtre aujourdluii. Les colonies les plu> iin[»orlaiites de l'Angleterre, le Canada, l'Inde et l'Australie, par exemple, ne lui rapportent rien directement. Klle se trouve à leur égard dans la situation d'un ()eu[ile (juelconque commerçant avec ces loin- ';iines possessions. Si l'Allemagne s'en emparait, Ile ne serait pas plus capable que l'Angleterre de leur faire payer un tribut et ne gagnerait rien à celte lonijuélc.
L'Angleterre, dont le domaine colonial est tellemeot important, fait la plus i^rande partie de son commerce extérieur avec lies nations sur Icsijuellt's elle na la (trétenlion d'exercer, ni domination, ni cuiiliuinte, ni contrôle... L'Allemagne n'a jamais ilépcnsé un cenliine pour conquérir l'Ainirique du Sud, elle «n retire cependant des proQts inconnus à l'Espagne qui y a versé des Oots de sang.
Certains peuples, tels que la Krance, essaient bien au moyeti de douanes, de privilèges de pavillon, etc., de retirer quelques bénéfices de leurs colonies, mais ils n'ont jamais réussi qu'à rendre ces colonies assez misérables. L'h>pagne, après avoir pressuré ses possessions d'Améri(]ue pendant près de trois siècles, n'en est [)as moins aujourd'hui le pays le plus pauvre de l'Kurupe.
I 2. — Les profits des dernières guerres earopéennes.
Une des dernières guerres de conquête entreprise avant le cuullit européen, fut celle faite aux Turcs
par les Italiens pour s'emparer de la Tripolitaine. L'opération se montra ruineuse. Elle eutd'ailleurs plusieurs incidences qu'on peut résumer de la façon suivante : 1° Envahissement de la Turquie affaiblie par les Balkaniques et diverses guerres consécutives ; 2° perte de 400.000 hommes et de cinq milliards; 3° perte du prestige moral de l'Europe dont les décisions solennelles sur le maintien du statu quo de la Turquie et les conseils furent parfaitement méprisés par les belligérants; 4° augmentation énorme des armements de l'Allemagne ; 5° obligation pour la France d'accroître également les siens; 6° résultat final pour les Français, qui applaudissaient aux victoires bulgares : passer un an de plus à la caserne et payer de nouveaux impôts.
Mentionnons enfin, comme dernière conséquence, la guerre européenne, puisque son véritable point de départ fut, on le sait, la rivalité de la, Serbie et de l'Autriche.
Bien plus encore que le conllit italo-turc, la conflagration actuelle provoquée par l'Allemagne aura montré le peu de bénéfice des guerres pour les belligérants. Alors même que l'Allemagne aurait triomphé, quel eût été son gain? Quelques provinces mal soumises, qu'il eût fallu maintenir par un régime de fer, et la haine de la Russie, de FAngleterre et de la. France jadis ses meilleurs clientes.
Que sont ses bénéfices après deux ans de guerre? L(^ colonel Feyler l'a montré dans les lignes suivantes :
Après vingt mois d'efforts, quatre grandes olTensives. viiii.'tsept classes d'âge précipitées dans des hécatombes, trois millions d'hommes hier pleins de vie aujourd'hui tués ou eslro-