‹ Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des peuplesChapitre 63 sur 78 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'INTERDÉPENDANCE MODERNE DES PEUPLES SON ROLE DANS LES FUTURS CONFLITS

§ 1. — Nécessité de l'expérience pour démontrer la valeur de certaines vérités.

Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu changé au cours de l'histoire et rien n'autorise à penser qu'ils puissent se transformer. Il est donc bien probable que des guerres se répéteroat jusqu'au refroidissement total de notre planète. On peut cependant espérer qu'elles se raréfieront quand il sera nettement démontré que l'interdépendance croissante des peuples rend leurs inté-' rets solidaires au point qu'en nuisant à leurs adversaires ils se nuisent à eux-mêmes.

Cette interdépendance, qui représente à l'heure actuelle un des plus importants facteurs de paix, fut signalée par bien des économistes depuis Adam Smith mais restait une de ces vérités admises par quelques sa\ants et qui ne pénètrent dans l'âme populaire qu'après beaucoup d'expériences. Elles ne sont pas rares dans Thistoire, les vérités comprises seulement à la sanglante lueur des hécatombes. N'at-il pas fallu, par exemple, plus de cinquante ans

l'iMERIiKJ'BNPANCB MODERNK DR8 PF.LPLÊS 'ÎO: ;

de luttes t'iïroyables pour dt^montrrr l'inutilité des K'uerres religieuses?

La nc^cessité d'expériences coilteuses pour établir des vi'rités dont la seule raison ne suffit pas à démontrer l'exactitude tient à ce motif sur lequel je reviens souvent, que la logique rationnelle est sans [(uissance contre les impulsions alTeclives, mystiques et collectives (jui inspirent nos actions.

Les impulsions mystiques ne sont que faiblement influencées par l'expérience, mais cette dernière agit assez bien sur les im[)ulsions affectives et cullectiv«>s à la condition d'être suffisamment impressiounanlc. La guerre actuelle constituera sûrement une de ces u'randes démonstrations ex[)t''rimentales dont les peuples cl leurs maîtres gardent le souvenir et comprennent les leçons.

Avant il'insister sur l'interdépendance des peuples il faut rcinartiuer tout d'abord que reconnue de{)uis longtemps par divers économistes, elle est restée ignorée cependant des historiens allemands. Nous avons vu en effet avec quelle ténacité leurs écrivains n'ont cessé de prêcher à l'Allemagne des guerres de conquête.

(les auteurs figurent donc dan> le nombre dos esprits (jue rex[)érience seule pouvait instruire. L'inutilité des guerres de conquête et la réalité 'de l'interdépendance des peuples leur auront été clairement prouvées, je pense, par les conséquences du < oiillit eur()[)éeii.

304 PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GliBRRB

§ 2. — L'inUrdépandance actuelle des peuples. ,

Une des caractéristiques de l'âge moderne est d'avoir rendu les peuples beaucoup plus dépendants les uns des autres que de leurs gouvernements.

C'était le contraire autrefois. Si les États-Unis avaient existé sous Louis XIV, la guerre de Sécession eût laissé l'Europe parfaitement indifférente alors que, de nos jours, certains districts de l'Angleterre furent ruinés par la privation du coton américain.

Nombreux sont les exemples analogues. Lorsque l'Italie, pensant n'avoir rien à craindre des Turcs s'empara brusquement de la Tripolitaine, aucun diplomate ne soupçonna les terribles répercussions de cette aventure. Peu d'hommes sont capables, en effet, d'embrasser l'ensemble de plusieurs faits et d'en dégager les conséquences. Combiner plus de deux ou trois idées dépasse la portée des cerveaux ordinaires.

L'interdépendance des peuples est depuis quelques années devenue si complète, leurs intérêts forment un engrenage si serré, que ce qui touche l'un affecte aussitôt les autres :

Un grand pays moderne, écrit le professeur de Launay, ne peut se passer du reste du monde et, le jour où il en est séparé, il eonstate avec stupeur combien, malgré tout son orgueil, il en reitait dépendant. D'une contrée à l'autre, on a vu s'établir pour toutes les substances naturelles un équilibre de vases communicants, en raison duquel chaque région, suivant la logique des choses, tend à produire seulement ce qu'elle est particulièrement apte à fournir, pour exporter son excédent et importer en échange ce qui lui manque. Une telle loi s'applique particulièrement pour des produits localisés dans l'écorce terrestre, comm» les métaux, que le travail le plus olistioé et la science la mieux

L'iNTERDéPKNDA.N'CE MODBHNK URS l'Kl'l'LE< 30ô

triiii'f ne peuvent exlrair« d'un sol, s'il ne le» reiifcime \>\% «l'alinnl.

L'interdépendance des (leuples est telle aujourd'hui qu'ils ne i)euvenl vivre longtemps les uns sans les autres. J'ai déjà rappelé que l'Angleterre, parexemidf. ne saurait subsister jdus de quelques mois avec !»•> seuls produits de son propre sol. L'enlourf r d'un mur infranchissable serait la condamner à la famine.

dette muraille infranchissable aurait pu devenir !r<'s réelle si les .MIemands, au lien de posséder «juelques douzaines de sous-marins, en avaient eu t\(i>. milliers. Ils seraient alors parvenus à isoler entièrement la Grande-Bretagne du reste de l'univers.

L'interdépendance agricole, industrielle et commerciale des peu{)les entraîne leur interdé|)endance financière. Une perturbation à New-York retentit sur le marché de Londres, et les linanciers anglais sont «n ce cas obligés de venir en aide à ceux d'.\mérique, non certes par altruisme, mais uniquement dans leur propre intérêt.

l,ne des grandes dilTéreWces entre les pays européens d'autrefois et les mêmes pays aujourd'hui est i]ue jadis chacun d'eux vivait de son agriculture, alors qu'actuellement plusieurs dentre eux, l'Angleterre par exemple, vivent presque exclusivement de leur industrie. C'est avec les produits de cette industrie, exportés au dehors, (ju'ils achètent leur subsistance. Isoler artillciellement un [>a\s du reste du monde, serait rendre son existence fort diflicile. (l'est ce qui arriva pour l'Allemagne, obligée de se rationner étroitement [)endant la guerre. Semblable isolement ne l'eût pas gênée il y a un siècle. Le commerce extérieur dos peuples était alors insignifiant, en eiïet,

S06 PREMIÈRES CONSÉQLENCES DE l A GUIRRB

comparé à celui de nos jours. Le tonnage des vaisseaux entrant et sortant des ports anglais, par exemple, qui était de 3 millions et demi ,de tonnes en 1802, atteint actuellement 140 millions.

La division croissante du travail, les facilités de transports et l'augmentation des besoins n'ont fait qu'accentuer l'interdépendance de tous les peuples du globe.

Elle aura été nettement mise en évidence par la lutte actuelle. L'Allemagne en souffre mais ses ennemis en pâtissent également.

Avant la guerre, l'Allemagne achetait par an à l'Angleterre pour 800 millions de marks de marchandises et lui en expédiait pour 1.100 millions.

Privés de tous ces envois et notamment de substances dont les Allemands avaient le monopole ; matières colorantes, médicaments, produits chimiques, etc., — les Alliés furent obligés d'en créer la fabrication par une série d'opérations très longues, très onéreuses, demandant des installations compliquées et la formation d'ouvriers spéciaux détournés de leurs anciennes professions.

Les belligérants ne souffrent pas seulement du défaut d'importation, mais de l'impossibilité d'exporter chez l'ennemi l'excédent de leurs produits. Les marchands de vins de Bordeaux, par exemple, qui vendaient une partie de leurs récoltes à l'Allemagne, voient tarir aujourd'hui cette source de revenus. Pareille observation s'applique naturellement à une foule d'autres branches du commerce.

La même gêne entrave tous les combattants. îî est donc évident, comme nous le disions plus haut, que dans l'état actuel d'interdépendance des peuples,

L'iNTfcRIftrtNDANt.l. MOUER.Nh 1)1 S 1 kl l'..i:S '.''Ul

nuire à nu ennemi sans se nuire à soi-niëme devicnl impussiblc.

Tous les pays en gutrre oui xuilTorl de la lulte par la <liniinution ou la privation totale des érhanu' < iiiteruationanx. Le prix de la vie a, pour celte raison, presque parlfiul doublé.

lieauronp d'autres sym[ilônies tlt'ja anciens peuvent ^tre invotjut'-s pour uionlrer la solidarité croissanl»' des Klats. Ktant donnée, par exemple, l'absence complète de moralité internationale, il devait arriver que certains [)ays jugeraient avantageux de ne |)lus payer les intérêts des dettes oonlraclées à l'étranger, la Tirèce, la Serbie, la Turquie, les républifjues latines de l'Amérique, etc., n'bésilèrent pas à employer ee |irocédé sim[»listf' de liquider leurs charges. Aujourd liui, pres(jue tous ces peuples ont fini par découvrir <]uil élail beaucoup plus profitable d'être honnête, «•'est-à-dire de respecter ses engagements, que de renier ses dettes. Pour contracter de nouveaux emprunts, les États défaillants furent réduits, en effet, a niellre une partie de leurs finances sous la gestion de puissancrs t'trangères, moyen coûteux, humiliant <l gênant. L'utilité de la probité parut bientôt telleriient évidente que plusieurs peuples en arrivèrent à reprendre sponlanemenl le paiemenl <rancicnries dettes et que les faillites d'Ktals, si fréquentes, autrefois, avaient fini avant la guerre par devenir fort rares. La nécessité fui .ainsi créatrice de morale. Klle en a toujours »'té la plus solide base.

L'interdépendance des peuples constituant une sorte <le société des Klats, prêchée il y a plusieurs siècles dans les livres de Suarès et de (îrotius, ne pou- \.iit >'\r<' réalisée à une époque où les nations vivaient

308 PBEMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GLERRB

très isolées les unes des autres. 11 en est tout autrement aujourd'hui. On peut donc espérer que les peuples découvriront bientôt qu'ils ont beaucoup plus d'intérêt à s'entr'aider qu'à se massacrer. Moins dociles seront alors les multitudes quand leurs maîtres voudront les conduire à l'abattoir.

Il serait inutile de développer davantage ces considérations. Elles suffisent à montrer sous l'influence de quelles nécessités pourront s'établir entre les peuples des obligations morales un peu respectées.

Actuellement ces obligations n'existent pas et celles qu'on a voulu formuler sont sans effet, parce que dénuées de sanction. L'homme moderne, selon qu'il agit à l'état individuel ou à l'état collectif, suit des règles théoriquement voisines, mais dont la puissance est toujours proportionnée à la rigueur des sanctions qui les maintiennent. Et c'est pourquoi la morale, forte dans les sociétés, moins forte chez les individus, est si faible encore entre les peuples.

Il n'existera de droit international respecté que quand les gouvernements auront un intérêt évident à le respecter. De cette époque lointaine on entrevoit déjà l'aurore.

Page 1