DES BCEUFS AUXQUELS IL FAUT UN AIGUILLON, UN JOUG, ET BU FOIN
Ceci vous parait-il assez insultant? Pouvez-vous imaginer plus on mieux ? Eli bien, c est textuel.
Ainsi, pour Voltaire, LE PEUPLE RESSEMBLE A DES BQEUFS, ii faut le mettre sous le joug, lui donner du foin. et 1 aiguillonner.
Et ce n est pas la, remarquez-le bien. Messieurs, une parole isolee, echappee a ce grand insulteur dans un moment d oubli : non, le mepris contenu dans cette parole deborde dans les leltres de Voltaire; c est ainsi qu il parle sans cesse. Pour lui le peuple,
(1) Lettre a Tabareau, 3 fevrier 1769.
ou la populace, comme il dit, ou la canaille comme ii dit encore, c est tout un.
J entends, dit-il, PAR PEUPLE LA POPULACE qui n a que ses bras pour vivre (1).
Vous entendez bien, Messieurs : Le peuple, ceux qui n ont que leurs bras pour vivre, c est ce que Voltaire appelle la populace, ou, comme il dit ailleurs, et sans cesse, la canaille.
A Tegard de la canaille, dit-il, je ne m en mele pas ; elle restera toujours canaille. Je cultive mon jardin ; mais il faut bien qu ilyaitdescrapauds(2).
Et il fait au peuple 1 injure de Fopposer sans cesse aux honnetes gens. Sa theorie est celle des castes : les honnetes gens d un cote ; de 1 autre, la canaille, le sot peuple.
II faut se"parer le sot peuple des honnetes gens
pour JAMAISl...
... La raison, dit-il, triomphera, au moins chez les honnetes gens : LA CANAILLE n est pas faite pour elle (3).
Je vous recommande Finf... il faut la de"truire chez les honnetes gens, et la laisser a la canaille, grande ou petite, pour laquelle elle est faite (4).
Et ceux que Voltaire traite ainsi, c est bien le peuple, les ouvriers ; ce sont, comme il dit, les manoeuvres, les laboureurs, les cordonniers, les tailleurs, les blanchisseurs ou b lane his seuses, les servantes ; car, afin qu^on ne s y trompe pas, ii nomme les divers metiers.
(1) L. a Damilaville, 1" avril 1766.
(2) L. a d Alembert, 4juin 1767.
(3) Au meme.
(4) Lettre k Diderot, 25 septembre 1762.
On n a jamais pre"tendu eclairer les cordonniers et les servantes : C EST LE PARTAGE DES APOTRES (1).
Nous ne nous soucions pas que nos laboureurs et nos manoeuvres soieot e"claires (2).
C est a mon gre, le plus grand service qu on puisse rendre au genre humain de separer le sot peuple d avec les honntes gens POUR JAMAIS... On ne saurait souflrir 1 absurde insolence de eeux qui vous disent : je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse (3).
Voila done ceux qui sont pour Voltaire, le peuple, le sot peuple, la populace, la canaille, et dont il dit qu ils resteront toujours canaille. Et il ajoute : Je ne veux pas de cette canaille, ni pour partisans ni pour adversaries.
C est tout simple : ceux pour qui on professe un tel mepris, et qu on couvre de telles injures, quel souci peut-on en avoir ? On ne peut que leur souhaiter du foin, un joug, et des coups (Yaiguillon.
Vous, Messieurs, cette POPULACE, qui n a que ses bras pour viore, vous preteudez la respecter et 1 aimer, vous vous vantez de la servir, vous voulez meme la moraliser et .Tinstruire. Voltaire, lui, ne le voulait pas; vous venez de le voir, il n en a cure ; il ne s en mele pas.
Que dis-je, il ne s en mele pas! il s en mele; il precke ses amis en favour de cette populace, et que demande-t-il pour elle? L ignorance,
(1) A d Alembert, 2 septetnbre 1768.
(2) A Helvetius, 13 aout 1762.
(3) L. a d Argental, 27 avril 1765.
Oni, Voltairo a une theorie, Messieurs, et dont vous ne pouvez pas ne pas rough*. Cette abominable theo rie eonsiste a dire que \e peuple , oulacamn7/e, puisque pour Voltaire c est toutun, Don-seulement il ne faut pass en oecuper, fnais encore qu on doit systematiquement le maintenir dans I ignorance. LA RAISON NI L INSTRUCTION, selon Voltaire, NE SONT PAS FAITES POUR LE PEUPLE...
II est a propos que le peuple soit guide ET NON PAS QU lL SOIT INSTRUIT : IL N EST PAS DIGNE DE L ETRE (1).
Vous vous indignez, Messieurs, vous ne connaissez personne aujourd hui qui osat professer un si monstrueux systeme. Eh bien ! Messieurs, je le repe e, cette theorie, ce systeme, Voltaire l a professe" avec un cynisme aussi odieux que la theorie elle-meme. Jugez-en. par une suite de textes :
A 1 egard de la CANAILLE, je ne m en mele pas : elle restera toujours LA CANAILLE.
ic Nous ne nous entendons pas sur V article du peuple, que vous croyez digne d etre instruit. Ainsi done, Messieurs, si vous croyez, vous, le peuple digne d etre instruit, Voltaire vous repond qu il ne s entencl pas avec vous. Contlouons.
J entends par peuple la populace qui n a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait JAMAIS le temps ni la capacitede s instruire, ilsmourraientde faiinavant de devenir philosophes. II me parait essentiet quil ij ait des GUEUX IGNORANTS. Si vous faisiez valoir coinme nioi une terre et si vous aviez des charrues,
(1) A DanrilaviJle. 19 mars 1760.
vous seriez bien de in on avis. Ce n est pas le
manoeuvre qu il faut instruire, c esUe bon bourgeois
Quand la populace se mele de raisonner, tout est
perdu (1).
Or. remarquezceci, Voltaire avail alors soixante-douze ans; Voltaire etait au comble de saf ortune et de sa gloire; Voltaire avait plus de cent mille livres de rente ; il s 6tait fait nommer gentilhomme de la Chambre du Roi, seigneur de Ferney, comte de Tournay ; il parlait ici dans 1 intimite ; il disait sa pensee tout entiere. Voila done, Messieurs, ce que Voltaire pensait du peuple. C est une vile multitude, une sotte populace, une canaille, qu il oppose sans cesse aux honnetes gens et delaquelle il ne se soucie pas. Surtout, ilneveut pas qu on prenne jamais la peine de 1 instruire :
Et cette theorie de i abrutissement du peuple n est pas accidentelle chez Voltaire; non, elle est ESSEN- TIELLE. Le mot est de lui, Messieurs : II est ESSEN- TIEL, dit-il, qu il y ait des GUEUX IGNORANTS. Vous avez bien lu : ESSENTIEL !
Selon lui, non-seulement le peuple ne peut pas, mais ne doit pas etre instruit. w Ce n est pas le ma noeuvre qu il faut instruire, crit-il ; c est le bon bour^ geois. Est-ce formel ? La prenez-vous bien ici encore sur le fait cette theorie de Voltaire, cette division de la societe en deux castes, le bon bourgeois d un cote, et le mano3uvre de 1 autre; les honnetes gens, et la canaille; aux uns la raison, 1 instruction, aux autres Tignoraace. Les uns faits pour dominer ; les autres condamnes a unilotisme eternel.
(i) A Damilaville, 1" avril 1766,
Et si Voltaire meprise et outrage a ce degre le peuple, s il ne veut pas qu on I instruise, s il le de clare incapable et indigne d etre instruit, il a dit pourquoi ; ct c est sur ce point surtout, que j appelle vos reflexions : caf c est la que vous saisirez sa philoso phic sociale : ii meprise le peuple, il refuse de 1 eelairer. il le declare incapable et indigne d instruction : pourquoi? parce qu il le veut esclave, parce que, selon lui, le peuple n est fait que pour sentir TAIGUILLON, manger DU FOIN, et porter le joua. C est pour qu il soit mene, qu il doit rester ignorant : II est a propos que le peuple soit guide, et non pas qu il soit instruit. Que dit-il a propos ? Essentiel, il vous 1 a declare : II est essentiel qu il y ait des gueux ignorants... Attendez, et lisez jusqu au bout, Mes sieurs : Si vous faisiez valoir. comme moi, une terre, si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Voltaire etait seigneur de Ferney, il avait des vassaux, quand il ecrivait cela a Damilaville.
Et ne vous etonnez pas de tout cela, Messieurs ; cela etait logique, chez Voltaire. Vous etes, vous. partisans de 1 egalite ; mais Voltaire etait un ennemi declare de Fegalite. Ges idees d egalite, il les traitait de chimeres, et il bafouait Tegalite cornme il bafouait le peuple :
Le systeme d egalite, ecrivait-il au marechai de Richelieu, m a toujours paru / ORGUEIL D UN FOU (1). Et encore : a Je ne connais guere que Jean-Jacques
(1) 11 juillet 1770.
Rousseau a qui on puisse reprocher ces idees d egalite efc d independance, et toutes ces chimeres qui ne sont que ridicules (1).
Ainsi pense de l egalite t ainsi bafoue Tegalite, Vol taire, seigneur de Ferney. Carc est a cela qu il aboutit : puissamment riche, il a une terre, ou il mene joyeuse vie; et vous ailez chercher, Messieurs, le democrate dans le grand seigneur de Ferney ! Ne sentez-vous pas 1 irouie et Finsulte au public qui eclate malgre vous dans ce que vous faites? II est seigneur, vousdis-je ; seigneur feodal; il a des vassaux, un pilori, et il s en vante : On me reproche d etre comte de
Ferney. Que ces Jean-f Id viennentdonc dans la terre
de Ferney : je les ferai mettre au pilori (2).
Avais-je raison, Messieurs, quand je vous disais que Voltaire est le contraire d undemocrate?
Mais tout ce que j ai ete force de vous faire lire ici, n est-ce pas le dementi le plus flagrant de vos principes? Si aujourd hui un ecrivaininsultait a ce degre le peuple, bafouait ainsi I egalite, rangeait Thomme qui n a que ses bras pour vivre parmi la canaille, et ,cela POUR JAMAIS ; le declarait incapable et indigne d etre eclaire et cela afln de lui faire porter eternellement le joug, et sentir 1 aiguillon ; Messieurs, y aurait-il dans vos ames assez d indignation pour lefletrir? Eh bienlVoltaireaditcelajtoutcela^tbiend autreschoses encore ; etnon pas, veuillezleremarquer, pour obeir a une necessite ou se soustraire a une persecution, mais
(1) Au due de Richelieu, 13 fevrier 1771. Voir encore : Essai sur les M&urs, c. LXVII, et Diclionnaire Philos., art. SGALITJE.
(2) A Thibeauville, 20 mai 1760.
de 1 abondance de son coeur, et parce que telle etait bien sa pensee et son plus intime sentiment : G est ainsi, dit M. Louis Blanc, que dans la liberte, que dans la verite des epanchements intimes, Voltaire traitait les artisans, le peuple.
Et ce contempteur, ce cruel insulteur du peuple, vous voudriez trainer le peuple a ses pieds? Est-ce possible ?
Mais si vous faisiez cela, si vous vouliez cela, vous feriez desceudre le peuple aussi bas que le voulait Voltaire, et vous descendriez plus bas vous-memes.
Et Ton serait en droit de vous demander si la fete que vous voulez organiser est autre chose que la plus sanglante injure a 1 adresse du peuple dont vousetes les elus.
Veuillez agre"er, etc.
Saint-Quentin, Imp. J. MOUREAU.