‹ Premières méditations poétiquesChapitre 21 sur 109 · DES DESTINEES DE LA POÉSIE · texte numérisé non relu

DES DESTINEES DE LA POÉSIE

L'homme n'a rien de plus inconnu autour de lui que l'homme même. Les phénomènes de sa pensée, les lois de la civilisation, les phases de ses progrès ou de ses décadences, sont les mystères qu'il a le moins pénétrés. H connaît mieux la marche des globes célestes qui roulent à des millions de lieues de la portée de ses faibles sens, qu'il ne connaît les routes terrestres par lesquelles la destinée humaine le conduit à son insu ; il sent qu'il gravit vers quelque chose, mais il ne sait où va son esprit, il ne peut dire à quel point précis de son chemin il se trouve. Jeté loin de la vue des rivages sur l'immensité des mers, le pilote peut prendre hauteur, et marquer avec le compas la ligne du globe qu'il traverse ou qu'il suit ; l'esprit humain ne le peut pas ; il n'a rien hors de soi-même à quoi il puisse mesurer sa marche; et toutes les fois qu'il dit: ^ Je suis ici, je vais là, j'avance, je recule, je m'arrête, * il se trouve qu'il s'est trompé et qu'il a menti à son histoire, liistoire qui n'est écrite que bien longtemps après qu'il a passé, qui jalonne ses traces après qu'il les a imprimées sur la terre, mais qui d'avance ne peut lui tracer son chemiiL Dieu seul connaît le but et la route, l'homme ne sait rien; faux prophète, il prophétise à tout hasard; et, quand les choses futures éclosent au rebours de ses pré-

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