DE LA POÉSIE LXI
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien, C'était vous dont le cœur chantait avec le mien!
Maintenant je suis seule, et vieille à cheveux blancs; Et le long des buissons abrités de la bise, Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise, Je garde les chevreaux et les petits enfants: Cependant dans mon sein la voix intérieure M'entretient, me console et me chante toujours. Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours, Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure;
Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon Ange gardien. Vous dont le coeur me reste et pleure avec le mien!
Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.
Maintenant, puisque ceci est une préface, il faudrait parler du livre et de moi: eh bien! je le ferai avec une sincérité entière. Le livre n'est point un livre, ce sont des feuilles détachées et tombées presque au hasard sur la route inégale de ma vie, et recueillies par la bienveillance des âmes tendres, pensives et religieuses. C'est le symbole vague et confus de mes sentiments et de mes idées, à mesure que les vicissitudes de l'existence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir dans mon cœur ou les jetaient dans ma pensée: ces sentiments et ces idées ont varié avec ma vie même, tantôt sereines et heureuses comme le matin du cœur, tantôt ardentes et profondes comme les passions de trente ans, tantôt désespérées comme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcre, quelquefois rêveuses comme l'espérance,