L'ENTHOUSIASME
Ainsi, quand l'aigle du tonnerre Enlevait Ganymède aux cieux, L'enfant, s'attachant à la terre, Luttait contre l'oiseau des dieux; Mais entre ses serres rapides L'aigle, pressant ses flancs timides.
L'arrachait aux champs paternels; Et, sourd à la voix qui l'implore.
Il le jetait, tremblant encore, Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme, Enthousiasme, aigle vainqueur.
Au bruit de tes ailes de flamme Je frémis d'une sainte horreur; Je me débats sous ta puissance.
Je fuis, je crains que ta présence N'anéantisse un cœur mortel.
Comme un feu que la foudre allume.
Qui ne s'éteint plus, et consume Le bûcher, le temple et l'autel.
Mais à l'essor de la pensée L'instinct des sens s'oppose en vain:
Sous le dieu mon âme oppressée Bondit, s'élance, et bat mon sein, La foudre en mes veines circule:
Étonné du feu qui me brûle.
Je l'irrite en le combattant. Et la lave de mon génie Déborde en torrents d'harmonie, Et me consume en s'échappant.
Muse, contemple ta victime!
Ce n'est plus ce front inspiré, Ce n'est plus ce regard sublime Qui lançait un rayon sacré:
Sous ta dévorante influence, A peine un reste d'existence A ma jeunesse est échappé; Mon front, que la pâleur efface, Ne conserve plus que la trace De la foudre qui m'a frappé.
Heureux le poète insensible!
Son luth n'est point baigné de pleurs;
Son enthousiasme paisible
N'a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure.
Des ruisseaux de lait et de miel;
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l'aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.