LE LAC
Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?
0 lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages. Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé. Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire. Tout dise: « Us ont aimé! »
COMMENTAIRE
Le commentaire de cette méditation se trouve tout entier dans l'histoire de Raphaël, publiée par moi.
C'est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l'âme de mes lecteurs, comme elle en avait eu le plus
dans la mienne. La réalité est toujours plus poétique que la fiction; car le grand poète, c'est la nature.
On a essayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de la musique au gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois. Niedermeyer a fait de cette ode une touchante traduction en notes. J'ai entendu chanter cette romance, et j'ai vu les larmes qu'elle faisait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé que la musique et la poésie se nuisaient en s'associant. Elles sont l'une et l'autre des arts complets: la musique porte en elle son sentiment, de beaux vers portent en eux leur mélodie.