LA GLOIRE
Que t'importe, après tout, que cet ordre barbare T'enchaîne loin des bords qui furent ton berceau? Que t'importe en quels lieux le destin te prépare Un glorieux tombeau?
Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras: Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage Que tu lui laisseras!
Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme; Athène à des proscrits ouvre son Panthéon; Coriolan expire, et les enfants de Rome Revendiquent son nom.
Aux rivages des morts avant que de descendre, Ovide lève au ciel ses suppliantes mains: Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre. Et sa gloire aux Romains.
COMMENTAIRE
Cette ode est un des premiers morceaux de poésie que j'aie écrits, dans le temps cil j'imitais encore. Elle me fut inspirée à Paris, en 1817, par les infortunes d'un pauvre poète portugais appelé Manoël. Après avoir été illustre dans son pays, chassé par des réactions politiques, il s'était réfugié à Paris : où il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours en enseignant sa langue. Une jeune religieuse, d'une beauté touchante et d'un dévouement absolu, s'était attachée d'enthousiasme à l'exil et à la misère du poète. Il m'enseignait le portugais et m'apprenait à admirer Camoëns.
Les poètes ne sont peut-être pas plus malheureux que le reste des hommes, mais leur célébrité a donné dans tous les temps plus d'éclat à leur malheur: leurs larmes sont immortelles; leurs infortunes retentissent, comme leurs amours, dans tous les siècles. La pitié s'agenouille, de génération en génération, sur leur tombeau. Le naufrage de Camoëns, sa grotte dans l'île de Macao, sa mort dans l'indigence, loin de sa patrie, sont le pendant des amours, des revers, des prisons du Tasse à Ferrare. Je ne suis pas superstitieux, même pour la gloire; et cependant j'ai fait deux cents lieues pour aller toucher de ma main les parois de la prison du chantre de la Jérusalem, et pour y écrire mon nom au-dessous du nom de Byron, comme une visite expiatoire. J'ai détaché avec mon couteau un morceau de brique du mur contre lequel sa couche était appuyée; je l'ai fait enchâsser dans un cachet servant de bague, et j'y ai fait graver les deux mots qui résument la vie de presque tous les grands poètes: Amour et larmes.