DES NATIONS
La première condition pour aborder ^c/ewtifiquement Fétude des nationalités est de savoir distin^er la nationalité normale, de la nationalité artificielle ou de convention. Cette dernière étant le résultat de causes accidentelles, soumises le plus souvent à des caprices de princes puissants, ne doit pas nous occuper ici. La nationalité normale, au contraire, qui, dans l'acception absolue du mot, désigne Tidéal le plus parfait qu'on puisse entrevoir pour un peuple, est essentiellement durable, parce qu'elle satisfait au sentiment général des hommes qui le composent, et parce qu'elle ouvre à son génie la plus vaste carrière qu'il lui soit possible d'ambitionner.
Pour qu'une nationalité se constitue dans des conditions normales, il faut qu'il y ait communauté de sentiments chez les individus qui la composent; car on ne saurait concevoir une société durable là où des éléments de discorde existeraient jusque dans les instincts intimes de ses membres. Il faut qu'il y ait communauté de sentiments, parce que dans une association de familles, il ne saurait y avoir de cohésion réelle qu'autant qu'il existe, — en dehors des aspirations, des besoins individuels, — des aspirations, des besoins collectifs qui sollicitent les uns et les autres à travailler à une œuvre commune, en vue des avantages qui pourront en résulter pour chacun, de tels avantages ne pouvant êlre obtenus par des efforts isolés.
Cette association des familles, qui a été nécessairement la cause première des nations, a dû exister dès les premiers jours de l'humanité. L'homme primitif a bien pu obtenir par lui-même de la nourriture, des vêtements, une habitation rudimentaire ; mais bientôt il a fallu défendre contre la nature même ces objets indispensables à son existence, et dès lors, il ne lui a plus été possible de compter sur ses seules forces. Qu'un fleuve impétueux yieni^e k sortir de son lit, à inonder la régîoi^
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qu'il occupe et à en fermer les issues; que ce soient les bêtes fauves dont Tattitude sans cesse menaçante mette en péril sa vie et celle de sa famille ; dans ces circonstances, et dans une foule d'autres qu'il est inutile de relater, il faut qu'il aille demander le concours de ses semblables, aussi bien pour construire une digue aux eaux vagabondes que pour purger la forêt des animaux féroces qui en rendent l'accès périlleux. Le concours qu'il demande à ses semblables, ceux-ci le lui demandent à lui-même. Unis par des intérêts identiques, ils fondent une association qui deviendra un jour une nation.
Mais cette association, aurait-il pu en cimenter les liens indifféremment avec tous -les hommes? Assurément non. L'homme de la montagne, habitué à gravir les hauteurs vertigineuses qui ont recelé son berceau, se complaît à en parcourir les inaccessibles ravins et à écouter les échos de sa voix qui viennent se répercuter sur les rochers abrupts. Que lui importe ce qui se fait dans la plaine, lui qui ne rêve qu'air vif et pur, que paysages pittoresques et accidentés. Il ne répondra pas à l'homme de laplaine qui l'appelle, car l'homme de la plaine n'a pas voulu l'accompagner dans les sentiers tortueux de la montagne pour
y poursuivre ses courses hardies. Entre l'un et Tautre, il y a un abîme que la parole religieuse seule parviendra un jour à combler, mais qui pourra demeurer pour longtemps un abîme infranchissable. Et même le jour où la conscience réveillée dira à l'homme de la montagne que l'homme de la plaine qui l'appelait, mille ans auparavant, était son frère, il pourra bien lui tendre parfois une main amicale, lui bégayer une parole de charité et de paix, mais il faudra sans doute laisser s'écouler bien des âges encore avant que l'enfant de la montagne, dise, sans arrière pensée, sans réticence, à l'enfant de la plaine : « Il n'y a plus de barrière entre nous, les frontières sont effacées, nous ne formons qu'une seule famille. »
La communauté de sentiments, base fondamentale des nationalités normales, repose ainsi, dans une certaine mesure, sur la communauté d'origine. Celle-cine suffitcependant pas encore pour assurer la durée aux liens établis entre les hommes. A la communauté d'origine, il faut celle des traditions, de l'histoire, du langage, des facultés, des coutumes religieuses ou civiles, de la législation.
On est généralement d'accord pour reconnaître l'identité d'origine de tous les peuples
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ditsIndo-Européens. En résulte-t-il, pour cela, qu'il y ait affinité réelle entre tous ces peuples ; et croirait-on, par exemple , que les Néo-Latins soient plus étroitement unis aux Persans que ceux-ci aux Arabes et aux Turcs qui appartiennent cependant, les premiers à la famille Sémitique, les seconds à la famille Tatare ? La parenté originaire des Néo-Latins et des Persans, sera très certainement impuissante à contrebalancer l'unité relative qui résulte pour les Persans, les Arabes et le^ Turcs de leur communion dans la foi de Maliomet.
D'un autre côté, comment expliquer les rapports infiniment plus intimes qui existent entre les Juifs et ces mêmes nations Néo-Latines qu'entre ces dernières et les Arabes qui appartiennent . cependant, comme les Israélites, au rameau Sémitique, si ce n'est par l'unité de tradition religieuse qui nous fait placer dans un livre également vénéré chez les uns et chez les autres, la Bible j le code sacré, politique et religieux des hommes que nous acceptons pour nos ancêtres communs?
La communauté de traditions est donc nécessaire à la constitution des nationalités normales»
La communauté d'histoire est également
nécessaire. Les peuples vivent plus qu'on ne le pense d^ns leur passé. Un prince parviendrait difficilement à établir une unité nationale, s'il n'avait pour répondre aux sentiments innés dans le cœur des hommes placés sous sa domination qu'à leur rappeler combien leurs pères ont vendu de balles de coton et amassé de trésors métalliques. La sympathie, rare entre les marchands qui ont fait ensemble du négoce et gagné de l'argent, se développe tout naturellement et se fonde d^une manière durable entre des hommes qui ont partagé les mêmes périls, les mêmes infortunes. La souffrance a des privilèges, et c'est justice. On verse volontiers son sang pour un drapeau; on le vend rarement k un banquier en échange de ses faveurs.
L'unité de langage n'est guère moins indispensable à l'autonomie d'une nation. Pour que la cohésion existe entre divers éléments qui la composent, il faut évidemment qu'il y ait entre ces éléments un moyen de pactiser et de fraterniser ensemble. Or, quel moyen plus précieux que l'unité de langage, sans laquelle les hommes restent presque toujours étrangers les uns aux autres? Dans les pays peu avancés, ceux qui ne parlent pas la langue de la majorité, sont relégués en dehors
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du centre social comme des barbares ou comme des muets, pour me servir de Texpression par laquelle les peuples inférieurs désignent les hommes qui ne comprennent pas leur idiome.
Les relations devenant rares et toujours difficiles entre des hommes qui éprouvent deFembarras à se faire entendre, la séparation de la nation en plusieurs groupes ou nationalités distinctes est à prévoir pour des temps plus ou moins prochains, et TÉtat ne repose point sur des assises solides et durables. On a vu cependant des nationalités se maintenir, malgré la diversité des langues parlées par ses membres : la Suisse actuelle en est un exemple des plus frappants. Mais encore est-il impossible de méconnaître les dangers que cette pluralité de langues entretient constamment au sein de la nationalité Helvétique.
Il est en outre désirable, pour la durée d'une nation, que sa langue ne soit point identique à celle des nations voisii^es. En cas d'identité, l'absorption du plus petit territoire dans le plus grand peut arriver d'un moment à Tautre, à moins qu'il n'y ait à peu près égalité de populations des deux côtés. Dans ce cas, la Confédération est la meilleure organisation possible pour l'avenir de ces contrées homoglottes,
En dehors des conditions d'unité qui précèdent, il en est nombre d'autres que Ton peut souhaiter aux nations en vue du maihtien de leur autonomie, mais elles sont relativement d'une importance secondaire.
L'unité de coutumes religieuses ou civiles contribue à établir des liens de sympathie entre les hommes qui s'y sont soumis. On peut en dire autant de l'unité de législation qui est une sérieuse garantie contre les perturbations intestines qu'il est du devoir de tout gouvernement d'éviter, en les étouffant dans leurs germes, ou même, s'il se peut, en les prévenant, avant que les germes se soient produits.
Une fois que les conditions vitales d'unité existent au sein d'une population, la natio- 7ialité normale est fondée. Les puissants de ce monde, par d'ambitieuses entreprises, pourront troubler parfois et pour quelque temps l'ordre établi de la sorte, suivant les éternels décrets de la Providence. Mais leurs conquêtes criminelles ne seront dans l'histoire de l'humanité que des œuvres stériles et éphémères. Il reste aux nations opprimées, comme aux antiques Vestales, le droit de conserver le feu sacré de la patrie que nul maître ici-bas n'a le pouvoir d'éteindre dans