‹ Premières notions d'ethnographie généraleChapitre 15 sur 22 · Liv. IX, ch. VI · texte numérisé non relu

Liv. IX, ch. VI

leur permettent de se livrer à des entreprises grandioses que les petits états chercheraient en vain 'à aborder ; ces mêmes ressources assurent à leur capitale une foule de précieux établissements scientifiques et industriels qui ne pourraient être créés ailleurs dans d'aussi bonnes conditions, et elles réunissent autour de ces établissements toute une pléiade d'hommes éminents qui y trouvent les moyens d'appliquer les efforts de leur génie ou de leur talent. En revanche, dans les grands états, il est bien difficile de faire jouir le pays des avantages de la décentralisation, et une distance incalculable sépare, quant aux conditions de développement et de progrès, la métropole de toutes les localités de la province. Marseille, par exemple, qui, sous une foule de points de vue, l'emporte en importance sur la plupart des capitales de l'Europe, est impuissante à réunir dans son sein les éléments de civilisation dont nous parlions tout à l'heure, et cela, par la seule raison qu'elle n'est qu'une ville de province. Turin etNaples se métamorphosent avec une rapidité prodigieuse depuis que ces villes ont cessé d'être des capitales : dans quelques années, elles ne vivront plus guère que par le souvenir de leur passé : leur amoindrissement se-

rait bien autre encore, si Rome était devenue la capitale delltalie. Francfort n'existe plus, du moment oîi elle devient une préfecture de département prussien.

A côté des inconvénients que présentent les grands États pour le développement intellectuel des nations, il faut tenir compte de la décadence des institutions libérales, qui sont nécessairement exposées à des dangers continuels dans les empires étendus. Montesquieu, qui soutenait que « la probité n'est pas d'une grande rigueur pour un état monarchique », tandis que « dans un état populaire il faut un ressort de plus qui est la vertu » , disait que « la République exige un état de petite dimension, la Monarchie un moyen, le Despotisme un grand. » On pourrait certainement opposer à cette doctrine l'exemple des États-Unis d'Amérique; mais n'avons-nous pas vu cette grande république sur le point de succomber misérablement dans une lutte contre des marchands de cotons, et ignoronsnous qu'elle est minée par une foule d'éléments révolutionnaires qui menacent sans cesse son existence ? Si nous voyons cet état résister à tant d'éléments de dissolution en effervescence continuelle dans son sein, n'est-ce pas parce qu'elle possède dans son

système confédératif une sorte de soupape do» sûreté contre les dangers que lui causent sans cesse l'activité fiévreuse de sa population et Texubérance des rouages nécessaires pour pourvoir au maintien de son unité nationale ?

Si, à côté de l'exemple de la grande république de rOccident, nous recherchons celui du grand empire de l'Orient, la Russie nous montre à quelle condition peut durer un état aussi considérable en étendue que la monarchie des tzars. Entrez sur le territoire moscovite, supprimez Pétersbourg et Moscou, ces deux points perdus au milieu d'immensités territoriales, et un cinquième dumonde habité ne vous paraîtra plus qu'un désert inabordable pour la civilisation. L'existence des grands centres en Crimée, dans la région du Caucase, en Sibérie, au Turkestan, seraient des sources permanentes de menaces contre la conservation de la monarchie. Ces grands centres n'existent pas : ils ne peuvent exister ; les capitales de provinces russes ne sont en réalité, pour qui veut voir et sait voir, que de misérables bicoques.

En thèse générale, Texistence de trèsgrands états sur la surface #du globe ne peut être que funeste à l'humanité : elle est une source intarissable de nialheurs, si elle repose

sur la conquête ou la servitude de nationalités différentes. Pour comprimer les aspirations souvent opposées de ceis nationalités différentes, il faut recourir aux moyens les plus extrêmes et soumettre la marche du progrès et de rinstruction publique à la surveillance incessante d'une police soupçonneuse. On arrive alors à diviser le pays, comme on Ta prétendu du Japon, en deux parties dont Tune est exclusivement composée d'espions p<Hsr surveiller l'autre. Et, malgré toutes ces précautions, la diversité des éléments nationaux continue à miner sourdement le sol social, qui, dans ces conditions détestables, ne produit pluspque des foyers de discorde et de haine.

On peut évidemment associer de grandes nations qui forment en réalité des subdivisions ethnographiques d'une même famille, mais encore faut-il recourir le moins possible à ce procédé et éviter de constituer ainsi de très grands empires, dans lesquels il y a évidemment une tendance à effacer par la force brutale les nuances qui distinguent entre elles les subdivisions ethnographiques. Une confédération organisée suivant les principes de la saine ethnographie, serait alors ce qu'il y aurait le plus à souhaiter, à moins

qu'il ne s'agisse de nationalités languissantes et en voie de décroissance. Dans ce dernier cas, on pourrait avantageusement chercher à centraliser les forces chancelantes de ces divers éléments nationaux et à les constituer en monarchie, sans trop disputer sur l'étendue territoriale qu'ils occupent, pourvu cependant qu'il n'y ait rien là qui soit de nature àfr arrêter le développement légitime d'une nationalité voisine.

H est évidemment impossible de déterminer d'une manière précise quelles doivent être les dimensions territoriales des états; mais on peut admettre en principe leur répartition, à ce point de vue, en trois classes : *

1® Les grandes puissances ;

2o Les puissances moyennes ou neutres ;

3° Les petites puissances ou États d'essais.

Les grandes puissances doivent être à peu près toutes de même force ; si leur étendue territoriale vatie, le chiffre de leur population doit être à peu près équivalent. Il ne faut cependant pas que, dans des pays mal peuplés, l'étendue territoriale soit telle que le gouvernement métropolitain ne puisse plus veiller facilement sur les localités extrêmes qui lui sont soumises. Eu prenant pour mesure territoriale la marche la plus rapide de

nos locomotives, on pourrait adopter pour diamètre moyen du domaine d'une grande puissance la ligne qu'il est possible de traverser en un jour et une nuit sur une ligne ferrée parcourue à grande vitesse. Il est bien entendu, d'ailleurs, que cette dimension, comme nous l'avons dit, n'est donnée que comme une base très variable qui devra nécessairement être soumise à toutes les modifications exigées par les principes de l'ethnograpbie historique et géographique. Toutefois, nous établirons ailleurs qu'elle fournit, à une foule d'égards, une mesure logique pour l'ethnographie, analogue à toutes les autres mesures basées sur les dimensions corporelles ou sur les besoins de Thomme considéré isolément ou en société.

Les puissances moyennes destinées à former les États 7ieutres, dans le grand équilibre international, sont d'une utilité incontestable pour la bonne économie du globe : elles doivent être placées, autant que possible, entre les grandes puissances, là surtout où, par suite de la configuration géographique ou pour d'autres motifs, les invasions réciproques peuvent être redoutées. Elles doivent en outre être placées sous la protection de toutes les grandes puissances collectivement, et sous

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celle d'kucune en particulier. Leur |»opulation ne doit pas être telle qu'elle puisse lever une armée capable de prendre Toffensive en quelque circonstance que ce soit : elle doit être suffisante pour garantir Tindépendance nationale contre un coup de main qui préviendrait la bonne volonté des puissances protectrices et pourrait entraîner les graves conséquences du fait accompli. Comme base d'étendue territoriale, on peut admettre un diamètre moyen dont la longueur serait parcourable en voiture dans l'espace de vingtquatre heures.

Enfin les petites puissances, situées autant que possible sur le bord de la mer et sur la frontière d'une grande puissance, sous la protection exclusive de laquelle elles sont placées, peuvent être considérées comme des domaines livrés sans inconvénient à tous les essaie sérieux d'organisation sociale. La forme de gouvernement qui leur convient le mieux est la forme républicaine, sans qu'il puisse y avoir en cela néanmoins rien de trop absolu. On doit y jouir d'une grande liberté, sans autre limite que ce qui pourrait troubler l'ordre existant dans le territoire de la grande puissance protectrice ou même lui porter ' ombrage. En principe, l'étendue territoriale

affectée à ces États d'essais ne doit pas fournir un diamètre moyen supérieur à' celui qu'un homme pourrait parcourir à pied en un jour et une nuit. Sa situation géographique doit être telle que, sans nuire en aucune façon à la puissance protectrice, il puisse s'y trouver tous les moyens désirables de réaliser le progrès et d'établir des relations commerciales avec les différents points du globe. Le protectorat de la grande puissance enclavante doit se traduire en secours de toute nature pour le développement de TÉtat d'essais. Le gouvernement de cet état doit être néanmoins admis à tous les privilèges de la souveraineté qui ne sont pas nécessairement en contradiction avec les principes dont nous venons de parler. L'existence de tels états pourrait être souvent fort utile à la cause générale de la civilisation, et il serait à désirer que ceux qui subsistent encore ne soient point anéantis par les puissances voisines qui n'ont rien à gagner à ces annexions lilliputiennes.

En dehors de ces considérations, il est évident que le territoire d'une nation doit avoir une étendue en rapport avec le nombre des individus qui la composent; mais ce serait une erreur de croire que la possession d'une vaste contrée soit un élément de force pour

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les peuples qui y ont établi leur domination. L'occupation effective d'un territoire est donc la meilleure garantie de durée et d'indépendance que puisse s'assurer une nation. « Sur une terre inoccupée, dit M. Minoret *, le droit de toute famille survenant est entier, com* plet; mais il faut que ce droit s'affirme par une prise de possession incontestable, par une occupation effective. Le travail est, après la volonté, la coiidition impérieuse qui noue le contrat entre la terre et l'homme. Il faut entre eux une union féconde. »

!. Actes de la Société d'Ethnographie, 2* série, t. II, p. 30.

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