CHAPITRE DEUXIÈME
JL'humanité considérée dans Tindivida
Si les Sociétés humaines ne se présentaient aux yeux de Tethnographe qu'à un état quelque peu développé de civilisation, le domaine de TEthnographie serait séparé de celui de TAnthropologie par des limitçs nettement dessinées et assez rarement franchissables. Le fait que certains groupes d'hommes ont à peine dépassé Tétat de vie purement animal, au contraire, rend les incursions de ces deux sciences, dans le champ respectif de leurs recherches, aussi fréquentes que nécessaires.
Dans l'état de sauvagerie, les Sociétés humaines sont du ressort à peu près exclusif de r Anthropologie, en tant qu'on considère cette science comme l'histoire naturelle de l'homme. DansTétatde barbarie, la 'condition des Sociétés humaines dépend encore, dans une assez large mesure, du caractère purement
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animal du premier être de la création terrestre. Avec le développement que Thomme puise dans les forces de son intelligence, avec le sentiment indestructible qu'il entend conserver du progrès permanent et continu, les Sociétés humaines cessent de plus en plus d'avoir pour caractéristiques prédominantes les particularités corporelles ; et, dès lors, elles rentrent, de plus en plus, dans les attributions de la science ethnographique.
C'est donc pour Tétude des sociétés inférieures surtout, que l'ethnographe doit s'initier aux procédés de l'Anthropologie et aux résultats acquis de ses investigations.
Avec l'Anthropologie, l'ethnographe est appelé à s'attacher à l'idée de race qui a sa signification plus ou moins précise quand il s'agit de Sociétés Sauvages ou Barbares, qui n'a pour ainsi dire plus de sens quand il s'agit de Sociétés Civilisées.
L'acquisition des données de l'Anthropologie descriptive, exige de solides connaissances en^natomie comparée, la pratique de très nombreuses mensurations et l'habitude de calculs longs et. pénibles. Ces mensurations et ces calculs aboutissent-ils à des résultats scientifiques proportionnés aux labeurs qu'ils ont causés? Nous n'avons pas à Texami-
ner ici. Nous pensons néanmoins, que ceux-là seuls, qui veulent devenir anthropologistes de profession, doivent chercher à en connaître toutes les particularités, et que, pour les ethnographes proprement dits, il suffit de recueillir les conclusions générales des anthropologistes, sans tenter de les contrôler dans leurs détails et dans les expériences qui ont amené à les enregistrer.
Au point de vue de TEthnographic, en effet, il suffit presque toujours de constater les grands traits caractéristiques de la somatologie humaine. Il est incontestable qu'il existe, par exemple, un type Nègre différent du type Blanc, et un type Mongolique plus ou moins Jaune qui ne se confond qu'assez rarement avec le type prétendu Caucasique.
En dehors des trois divisions primordiales de Tespèce humaine considérée au point de vue de la couleur de la peau, les subdivisions fondées sur les nuances sont des plus incertaines. On reconnaît souvent, mais pas toujours, tant s'en faut, un Anglais, un Français, un Allemand, un Russe ou un Italien. Mais c'est bien moins la comparaison du type qui permet de distinguer les uns des autres, que celle de leur maintien, de leur allure et de leur costume.
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La classification des hommes par la couleur des cheveux ou parcelle de Tiris des yedx, est encore plus douteuse, inconsistante. Il est bon de connaître en résumé les doctrines émises à cet égard, mais il n'est pas démontré qu'il y ait un intérêt positif à s'y attacher.
Les particularités ostéologiques, physiologiques surtout, dont on a bien souvent exagéré l'importance au point de vue de la classification des hommes, nous paraissent néanmoins des indices d'une valeur incontestable. Mais, là encore, il n'y a pas avantage pour les ethnographes à se préoccuper de questions par trop minutieuses, et presque toujours les grands traits seuls apportent une lumière dans le cours de leurs investigations.
Parmi les caractères anatomîques qui jouent le plus grand rôle dans la classification anthropologique, il n'en est point qui, jusqu'à présent du moins, égalent en portée ceux qui proviennent des mensurations du crâne. Et, parmi toutes ces mensurations, il en est deux qui semblent particulièrement notables :
la première, qui répartit les crânes humains en crânes larges [hrachycéphales) et en crâ- ' nés étroits [dolicocéphales) ; la seconde qui a pour but de déterminer les différences par la comparaison de Tanglc facial et qui réparti^
de la sorte les crâne^ humains en crânes à parties supérieures (front, cerveau) prédominantes {orthognathes)j en crânes à parties centrales prédominantes [eiirygnathes), en crânes à parties inférieures (mâchoires) prédominantes (prognathes)^ et en crânes à parties moyennes et inférieures prédominantes [eurygnatho-prognathes ' .
Les anthropologistes ont construit toutes sortes d'instruments pour opérer la mensuration du crâne et des autres parties du corps. La multiplicité même de ces instruments .a le défaut de rendre les comparaisons difficiles et souvent même incertaines. Du moment, toutefois, où il ne s'agira que d'obtenir le diamètre antéro-postérieur et intra-latéral de la tête, le cadre à maxima de Broca, bien que d'une précision assez médiocre, suffira pleinement pour les indications approximatives qu'on a besoin de lui demander. C'est un simple cadre de bois, muni d'une réglette mobile qui permet do former des quadrilatères variables, dans lesquels chaque diamètre céphalique est successivement circonscrit. La plus grande dimension du crâne, resserré
1. La première de ces divisioDs répond au type caticasiguCf la seconde au type mongoliqucy la troisième uu type éthiopique^ et la quatrième au type hottentot.
l'hiÎmanité dans l'individu
entre les réglettes a et 6, se trouve indiquée sur Féchelle graduée que Ton voit à droite de notre figure 1.
Fig, 1
Cadre & maiima.
Un des instruments employés pour mesurer l'angle facial, ainsi que le diamètre transversal de la tête pris de Tun des conduits auditifs jusqu'à Tautre, ainsi que diverses autres dimensions craniométriques, est le goniomètre de Broca [fig. 2). Le crâne, ou la tête à mesurer, est fixé de chaque côté au point 0, par une virole qui pénètre dans le conduit auditif, et sa plus grande largeur est
Ethnooraphië générale 4
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indiquée par la réglette mobile i-î, qui glisse à volonté sur la traverse a-c; la petite planchette /se rabat sur le front, et l'angle facial se trouve indiqué 8ur le quart de cercle gradué
Fig. 2. — Goniomètre.
g-q. X l'aide de cet instrument, on peut déterminer plusieurs autres mesures importantes dont il ne nous est pas possible de parler dans cet opuscule '.
Nous citerons enfin le stéréographe, égalemenl imaginé par Broca, pour reproduire les
1. Oq trouvera des reaseignemeots dâtaillée, pour l'u- »ap;e de ces inslruraents, dans les Mémoirei de la Société d'Ethnographie, {'• série, l. XI, p. 96.
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crânes par le dessin, avec leurs caractères essentiels. Les contours ducorps solide sont suivis avec la pointe /-c, tandis qu'ils sont tracés sur le papier par l'un des crayons b. Le crâne,
Stéréograpbo
pour l'opération, est fixé sur le cranîophore g-d. Le second crayon, de couleur différente du premier, sert à indiquer le dessin des courbes qui, n'étant pas apparentes à l'extérieur, ne ^auraient être visibles sur des épreuves photographiques. On peut obtenir
de la sorte tous les contours de la coupe médiane de la tête.
'"i Les recherches de Tanthropologîe se sont surtout portées sur Tétude anatomique de rhomme. On ne peut cependant s'empêcher de reconnaître que, dans ces de'rnîers temps, d'importantes tentatives ont eu pour but de découvrir, par la méthode expérimentale, sinon la loi initiatrice et essentielle des fonctions morales et intellectuelles, du moins leurs différents centres d'activité et d'évolution.
Le cerveau est considéré comme le foyer principal, sinon unique, de ces fonctions et par suite comme le siège de la pensée. Le problème qui préoccupait, à cet égard, les philosophes de l'antiquité, a été sans doute éclairci par la science ; mais on aurait grand tort de croire qu'il est complètement résolu. Pythagore et Platon soutenaient déjà que la cavité cérébrale était l'organe, c'est-à-dire l'instrument de la pensée. Aristote repoussait celte doctrine et voyait, dans le cœur, le siège de
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rintellîgénce. Le rôle que jouent ces deux agents supérieurs de la vie dans notre organisme, tend à s'éclaircir et les facultés de notre intellect semblent devoir être localisées d'une façon de plus en plus' précise dans la matière grise de l'encéphale. On ne saurait cependant admettre la conservation de la vie après Tablation du cœur, tandis qu'elle persiste après l'ablation des hémisphères cérébraux. Au moment de cette ablation, toute manifestation appréciable de la pensée cesse ; mais il résulte des expériences de Flourens et de Vulpian, que la pensée peut recommencer à agir un peu plus tard, à la seule condition que les corps striés n'aient pas été détruits.
On a voulu tirer du fait de la localisation des facultés dans le cerveau de l'homme, des conséquences qui dépassent d'une façon fâcheusele domaine de la science positive ; et, pour servir des passions qui n'ont rien à faire avec la recherche calme et indépendante de la vérité, on a prétendu que les progrès de la physiologie ne permettaient plus d'admettre la doctrine de la persistance de la pensée, alors que la maladie avait désagrégé les éléments constitutifs du cerveau.
Cette théorie est insoutenable, du moment
OÙ Ton songe que si les découvertes de la science moderne ont établi, dans une certaine mesure, que le centre d'action de la pensée et des facultés intellectuelles devait être placé dans l'encéphale, elles n'ont absolument rien trouvé qui leur permette de confondre cette pensée et ces facultés avec l'instrument qui leur sert pour prendre forme et se manifester.
La véritable science ppsitive n'a aucune raison ni aucun intérêt à se mêler dans des discussions oiseuses qui ne peuvent servir en rien à la faire progresser, et qui n'ont été soulevées que pour satisfaire des passions rarement légitimes. Elle doit se préoccuper de toutes les observations et de toutes les expériences qui permettent de mieux connaître le principal foyer d'évolution de la pensée et de la volonté; mais il ne lui est pas permis de confondre ce foyer avec la pensée elle-même, pas plus qu'il n'est rationnel de confondre le poids avec l'objet pesant, la chaleur avec l'objet échauffé, le mouvement reçu avec le moteur.
D'ailleurs, s'il est juste d'admettre que nos connaissances sur la nature constitutive du cerveau deviennent de jouren jourplus nombreuses et plus précises, il ne faut pas se dissimuler qu'elles n'existent encore dans le domaine de la physiologie en général et de Tan-
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Ihropologie en particulier, que d'une façon tout à fait rudimen taire.
Les comparaisons qu'on a faîtes, par exemple, sur le volume du cerveau chez les différents hommes, sont loin d'avoir abouti à des résultats péremptoires. Les observations entreprises dans cet ordre d'idées, méritent cependant d'appeler Tattention des ethnographes. La capacité crânienne des anthropomorphes est sensiblement inférieure à celle des hommes placés le plus bas dans Téchelle anthropologique, surtout si Ton compare les uns et les autres à Tépoque de leur parfait développement. En revanche,4es crânes des idiots ne diffèrent pas considérablement de ceux des grands singes, qui se rapprochent également des crânes de Thomme pré-historique découverts à Néanderthall dans la Prusse rhénane, à Borreby en Danemark, etc.
Le professeur Huxley nous a donné un tableau comparatif de capacités crâniennes qui, à peu d'exceptions près, répond à ce que nous savons du degré de civilisation des différents groupes de populations qui y sont mentionnés. On peut s'étonner, toutefois, d'y voir figurer les Malays immédiatement après les Allemands, et bien avant les Japonais et les Chinois, qui laissent aussi les Esqui-
maux et les Nègres les précéder dans cette liste *.
Les capacités de crânes parisiens^ que nous voyons figurer dans ce tableau à plusieurs degrés assez différents les uns des autres, ont été déterminées par dé savantes expériences de Téminent docteur Broca.
Ces expériences aboutissent à des conclusions d'une vraisemblance à peu près incontestable. Les crânes de la série n"" 2 appartiennent au XIX® siècle et sont tirés de sépultures particulières, c'est-à-dire de tombes renfermant les restes d'individus de classe