CHAPITRE PREMIER
L'humanité dans ses rapports avec Tunlirers
L*homme est un des membres de cette immense série d'êtres vivants dont le nombre et les espèces sont en quelque sorte infinis sur notre globe, depuis les gigantesques cétacées dont la dimension, comme disait Lacépède, égale parfois la cent millième partie du quart d'un méridien, jusqu'aux animaux invisibles àTœil nu, dontles perfectionnements du microscope nous font connaître sans cesse de nouvelles espèces. Et ce globe, dont Textrême variété de population dépasse les ressources de nos langues pour l'exprimer, n'est qu'un point presque imperceptible au milieu du système planétaire qui révolutionne autour du soleil. Et le soleil lui-même, cet astre un million trois cent cinquante mille fois plus grand que la terre, et les myriades de corps célestes qui lui servent de satellites, ne sont eux-mêmes que des points en quelque sorte
insignifiants, au milieu des autres systèmes d'étoiles qui se meuvent en tous sens dans cet infini du firmament que nous appelons l'Univers.
Cependant rhomme, cet être en apparence perdu au sein d'une création sans bornes, est à lui seul un infini, par cette aptitude au progrès continu dont il a conscience et qui lui donne la faculté d'identifier Tœuvre de sa pensée à celle de la création tout entière. Ignorant de ses origines et de ses fins, il arrive, par la puissance d'abstraction qu'il possède, sinon à préciser, du moins à pressentir chaque jour plus distinctement les lois éternelles qui sont aussi infinies que l'univers, qui sont en réalité, en essence, Tunivers lui-même.
L'homme, par les progrès de la science, parvient peu à peu à rattacher à son individualité les principes de tous les êtres de la création; et, dans l'unité logique qu'il tend à reconnaître pour tous ces principes, il aperçoit les éléments constitutifs de cette synthèse universelle qui, en faisant rentrer tous les phénomènes de l'existence dans les limites d'une loi primordiale, livre à la puissance de son génie la conception même do rinfini. La conception de cette loi primordiale
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est la même que celle du point considéré vis-à-vis de l'étendue, que celle de F atome vis-à-vis de la matière, que celle de rinstant vis à vis de Téternité.-
Cette manière de considérer l'étude de rhomme, dans ses rapports avec Tunivers, a certainement l'inconvénient de reposer exclusivement sur des raisonnements aprioriques ; mais ces raisonnements, bien qu^iis manquent des assises que les sciences trouvent dans Tobservation et dans Texpérience, ont cependant une base solide, qui est celle de Taccord de la raison avecle sentiment de ce quidoitêtre et de ce qui ne doit pas être. Cette base, suffisante pour Tesprit philosophique qui admet la faculté inhérente à l'homme déjuger du bien et dumal, esten tout caspréférable, pour ceux qui seraient tentés d'en douter, à l'amas confus d'hypothèses incohérentes que l'astronomie est réduite à nous offrir, quand il s'agit de nous éclairer sur le rôle et le but des corps célestes dans l'œuvre générale de la création.
L'astronomie, nul ne le conteste, a fait, dans cçs derniers temps surtout, de remarquables progrès. Mais, ces progrès, qui nous font connaître l'existence d'un plus grand nombre d'astres, la nature et la durée de leur révolution, leur étendue, leur densité, et jus-
qu'aux élémentsdeleurcomposilion chimique, laissent encore, et pour longtemps sans doute, la science muette au sujet de leur peuplement. Ce serait cependant la connaissance du peuplement des planètes et des étoiles qui nous permettrait de rattacher directement l'homme et tous les êtres de la terre aux autres mondes de Tunivers; ce serait la pénétration de ce grand problème qui nous révélerait la destinée de l'homme et le sort qui lui est réservé dans certaines périodes de son existence d'outretombe.
Malheureusement, nous Tavons dit, la science est encore loin de nous permettre de poursuivre au delà de notre atmosphère nos curieuses investigations; etl'étude de l'homme et de l'humanité ne doit point aspirer à franchir le rôle qui lui est assigné sur la terre. L'ethnographie n'a donc guère à s'inquiéter pour rinstant de la place de notre monde en face de l'univers. Tout ce qu'elle peut faire, c'est en procédant par induction, par analogie, de se demander si telle loi de la vie terrestre de ' l'humanité n'entraîne pas pour conséquence probable, nécessaire même, telle autre condition de vie au delà du cercle étroit de notre planète. Il serait regrettable que la science caressât trop amoureusement ces rêves de
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rimagination, qu'elle abandonnât un temps précieux et toujours trop rapide à des spéculations aussi douteuses; il n'est cependant pas interdit à la recherche la plus sévère des lois de notre nature ambiante, d'étendre parfois le champ de ses explorations certaines jusque dans le domaine des probabilités où la convient les appels incessants de notre cœur et de notre intelligence. Les religions, qui construisent sans hésitation leur édifice dans la vaste carrière de l'hypothèse et de l'inconnu, ne sont pas sans intérêt pour le penseur, même* lorsqu'elles composent le roman de notre existence future. Les poètes, ces sectateurs de rimagination, découvrent parfois, dans les élans de leur nature intuitive, des traces de vérité que la froide expérience ne reconnaît que bien des siècles après; et la plupart des problèmes relatifs à nos origines ne peuvent être pressentis, soupçonnés, qu'en faisant appel aux révélations spontanées, dont notre nature psychologique possède les inexplicables ressorts.
Il n^est point dans notre intention de nous arrêter sur ce que la science pourrait peut-être recueillir au milieu des innombrables incertitudes que soulève une telle manière de procéder. Nous passerons donc immédia-
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tement à Tétude de rhumanité, considérée sous les faces qui sont apparentes à nos yeux et dont la science expérimentale peut constater, plus ou moins sûrement, les caractères.
Nous nous bornerons à faire observer que le problème des rapports de l'homme avec les animaux et les autres manifestations de la nature, s'il établit une chaîne étroite entre ces êtres, permet dans une certaine mesure de pressentir la continuation indéfinie de cette chaîne, qui n'aurait guère de raison d'exister si elle ne se rattachait elle-même à tous les phénomènes de l'univers. Ce grand problème ethnographique, et plusieurs autres qui lui servent de corollaire^ ne seront pas médités sans raison par ceux qui auraient la belle mais très dangereuse ambition de chercher à découvrir au delà de ce globe quelquesuns des mvstères insondables de la création.
Les astronomes et les géologues ont essayé d'expliquer le système de formation du globe terrestre que nous habitons. Malgré les progrès de la science, leurs doctrines sont encore loin d'être assurées, et les incertitudes
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de leurs théories sont d'autant plus nombreuses que le point de départ de la question, qui les occupe est celui de la création de la matière elle-même. Nous n'essaierons point de remonter aussi haut, et nous nous bornerons à étudier la constitution de notrp globe à partir du moment où il existait, diton, à l'état de fluide aériforme ou de matière gazeuse. Il ne sera pas hors de propos cependant de mentionner la théorie suivant laquelle certains corps célestes ont pu être formés au moyen de parcelles provenant du choc de corps célestes qui auraient, à un moment donné, dévié de la route elliptique de leur révolution.
Dès l'antiquité, les savants ont fait mention de corps solides qu'on prétendait tombés du ciel. Pylhagore (sixième siècle avant notre ère), Jules César (premier siècle avant notre ère), Pline , Plutarquc, Tite-Live (premier siècle), Pausanias (deuxième siècle), et beaucoup d'autres écrivains, anciens et modernes, en parlent dans leurs écrits. La véracité de leur affirmation toutefois fut longtemps mise en doute; et, au siècle dernier, une commission de l'Académie des Sciences se refusait encore à admettre une telle provenance pour une pierre tombée à Lucé (Sar-
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the), le 13 septembre 1768. Ce ne fut guère qu'après un rapport de Biot, sur une effroyable pluie de pierres qui jeta la terreur à Laigle (Normandie), le 26 avril 1803, que les météorologistes se décidèrent à admettre comme démontrée l'existence de pierres tombées du ciel ou aérolithes.
Une fois ce fait reconnu par la science, les opinions les plus diverses se firent jour pour expliquer l'origine et la nature de ce singulier phénomène. Parmi ces opinions, il suffit de mentionner ici celle de Laplace qui supposait que ces pierres nous étaient lancées par les volcans de la lune^ et celle de Lagrange, Gay-Lussac et autres, qui y voyaient des débris de planètes ayant circulé dans l'espace jusqu'à ce que, engagées dans notre atmosphère, elles aient été amenées vers nous par la force d'attraction de notre globe.
Chacune de ces hypothèses a donné naissance à une théorie suivant laquelle de nouveaux corps planétaires ont pu se former des débris d'autres étoiles. Tant que ces débris ne sont pas arrivés assez près de la terre ou des autres planètes pour que la puissance d'attraction de ces planètes occasionne leur chute, ils acquièrent, en vertu des lois
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de Kepler, une existence propre ; et, en révolutionnant autour d'un soleil central, se développent d'une manière continue, dans des conditions analogues à celle du globe que nous habitons. La terre, de la sorte, tirerait son origine d'un aérolithe provenant du bris d'une grande planète, comme on suppose que cela dut avoir lieu pour les petites planètes désignées sous le nom A' astéroïdes; et cet aérolithe, en vertu de la force de projection qui aurait résulté de l'accident auquel il devrait sa formation, se serait définitivement établi dans l'orbite actuel de sa révolution, sans pouvoir s'en écarter, par suite de l'équilibre des forces centrifuges au milieu desquelles le hasard serait venu lo placer.
A cette hypothèse relative à l'origine de notre globe, a succédé une autre hypothèse qui paraît avoir généralement prévalu. Dans des temps infiniment reculés, la terre n'aurait été qu'un immense amas de matières gazeuses et aériformes. Ces matières, douées d'une haute température, auraient formé, on se condensant, et au fur et à mesure de leur refroidissement, une masse d*eau du sein de laquelle auraient émergé, au bout de myriades de siècles, la terre ferme et le premier
continent. Cette doctrine prend son. point de départ dans l.'opinion soutenue par Buffon, suivant laquelle notre planète aurait été primitivement dans un état complet d'incandescence. La chaleur, sans cesse plus élevée, que Ton constate en pénétrant davantage vers le centre de la terre, a paru un argument décisif en sa faveur. En effet, si Ton considère que la température s'accroît d'un degré du thermomètre centigrade par chaque étendue de 33 mètres de profondeur, il s'ensuit qu'à 3,300 mètres la température terrestre doit être de 100 degrés, c'est-à-dire la même que celle do l'eau bouillante; à 33 kilomètres, cette température serait de 1,000 degrés, ce qui permettrait la fusion de la plupart des métaux, notamment celle de l'argenl; enfin, vers le centre du globe, à 6,366 kilomètres, par exemple, si la môme progression était constatée, ^on rencontrerait une chaleur de 192,909 degrés, chaleur dont l'imagination ne saurait se former aucune idée.
La terre^ à l'état gazeux, occupait un espace bien plus considérable que celui de sa sphère actuelle. Si Ton se rappelle, en effet, que les matières transformées en gaz acquièrent un volume 1,800 fois plus grand qu'à l'état solide, on est amené à penser (jue la
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dimension de notre planète était alors à peu près égale à celle du soleil. »
La science ne peut expliquer d'une manière plausible commeiit, à un moment donné, Ténorme masse gazeuse d'où devait sortir la terre, se condensa et donna naissance à rélément liquide. Toujours est-il que, par suite de cette condensation, le globe se transforma en une énorme masse d'eau, en même temps qu'il réduisait considérablement son volume primitif. En vertu des lois de la mécanique qui établissent qu'un liquide maintenu dans l'état de rotation acquiert la forme sphérique, la terre prit la forme qu'on lui connaît aujourd'hui et qui est celle de la presque totalité des planètes de notre système solaire. En outre, son mouvement de rotation sur elle-même produisit, par suite des inégalités de son impulsion centrifuge sur ses différents diamètres, le renflement qu'on a constaté dans la direction de l'équateur et son aplatissement du côté des pôles.
Néanmoins, les matières gazeuses de notre
planète primitive ne subirent pas toutes la
même transformation. Tandis qu'une partie
d'entre elles constituait la masse des eaux,
d'autres continuaient à se mouvoir autour
du noyau terrestre, et, par des combinaisons chimiques, créaient l'atmosphère (du grec atmos « vapeur » et sphaira « globe. » Cette atmosphère, très différente de l'atmosphère actuelle, avait, en outre, une étendue beau-
coup plus considérable. Elle était douée d'une température excessivement élevée, en rapport avec celle de la terre. Comme conséquence de cette température excessive, la pression des couches aériennes était prodigieuse; ce qui était d'ailleurs nécessaire pour accomplir l'œuvre de solidification qui se préparait pour notre globe.
Des pluies torrentielles et brûlantes, provoquées par des orages violents et continus, tombèrent alors pendant un espace de temps qu'il est impossible de déterminer, mais qui fut, dit-on, de plusieurs millions d'années.
Au milieu de cette effroyable tourmente des éléments déchaînés, les principes gazeux,' diversement condensés au cœur de la gigantesque fournaise terrestre, jetèrent les premiers germes du règne minéralogique.
L'air ambiant, dégagé de sa pléthore vaporeuse, par ces averses torrentielles, devint peu à peu moins suffocant. En même temps, la matière terrestre se refroidissait; et ce refroidissement, qu'on a constaté même de
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nos jours, bien que dans une progression extrêmement lente et à peine sensible, changeait la nature et la conformation de notre globe. Les pluies diminuant à leur tour, et la lumière céleste parvenant à pénétrer les ténèbres chaque jour décroissantes dans l'atmosphère, la croûte terrestre en voie de formation surnagea au milieu de l'océan sans bornes.
L'air n'était cependant pas encore assez respirable et la température était trop élevée pour que les animaux pussent voir le jour à la surface des parties solides; cependant quelques végétaux, analogues à ceux de nos régions intertropicales, commençaient à apparaître et à se développer. Le refroidissement continuant, les mers obtinrent leur premier peuplement. Parmi les poissons qui devaient y établir leur domaine définitif, quelques espèces cherchaient à gagner les parties émergées dli sol pour y respirer l'air qui se purifiait; les amphibies naissaient en faveur des milieux différents d'une double patrie.
Bien que rien n'autorise encore la science à décider de l'ordre successif des différents représentants de l'échelle zoologique, une foule de raisons portent à croire que tel fut à l'origine le principe de développement des
êtres de la nature organique et inorganique. Et il y a plus de motils pour accueillir que pour repousser Thypothèse d'après laquelle les animaux parurent graduellement, en suivant la progression des moins parfaits aux plus perfectionnés.
Si Ton admet d'ailleurs que chacune de ces manifestations de l'œuvre créatrice de notre motide exigea une multiplicité de milieux que des myriades de siècles ont seuls pu fournir, il est vraisemblable qu'il se produisit, avec le temps sur notre globe, toutes les circonstances nécessaires pour motiver les apparitions successives des différentes espèces végétales et animales. Et alors, sans chercher à expliquer par des miracles que la science ne peut admettre, la variété infinie des êtres, on arrive à la conception simple, naturelle, logique, d'une série de métamorphoses opérées par les puissances elles-mêmes infiniment diverses des milieux au sein desquels les plantes comme les animaux ont été appelés à se manifester.
C'est, dans un ensemble de conditions analogues, que nous voyons apparaître sur le globe l'Homme , que la Providence avait préparé pour en faire le terme le plus élevé et le plus indéfiniment perfectible des êtres de notre planète.
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L'esprit humain procède sans cesse par voie de comparaisons, et les comparaisons lui signalent des analogies et des différences. Ces analogies et ces différences, plus ou moins réelles, plus ou moins persistantes, sont la base et le point de départ des Classifications, Les classifications, ou plutôt les limites qu'elles prétendent fixer, n'existent pas dans la nature : elles sont des œuvres essentiellementartificielles,imaginéespar l'homme pour lui fournir des points de repère dans l'infini et lui faciliter les moyens de poursuivre ses recherches avec ordre, c'est-à-dire avec méthode. Tout en reconnaissant l'utilité de tels classements, il ne faut pas oublier qu'ils n'ont rien de rigoureux et qu'ils seront sans cesse modifiés et transformés au fur et à mesure des progrès de la critique et de l'observation.
Deux grandes divisions ont été établies de la sorte dans Tunivers : on y a inventé une Nature organique et une Nature inorganique. Il semble qu'un abîme éternel doives répaor à janiais ces deux natures ; et la raison se trouble
par ce fait qui, à lui seul, met obstacle à la formule d'un système général et synthétique de toutes les manifestations, de Texistence.
Les plus récentes théories sur la cellule élémentaire font entrevoir la voie par laquelle on pourra, sans douta, surmonter un jour cet obstacle en apparence inextricable. Malheureusement ces théories sont encore à leur berceau ; et, à Tin star des doctrines des alchimistes, — doctrines par parenthèse décriées à Texcès, — elles empruntent trop d'arguments aux incertitudes de Timagination. Parfois contradictoires, elles semblent néanmoins, les unes et les autres, reposer sur une certaine somme de vérité ; et, tout en admirant les efforts d'intelligence qui les ont produites, on sent que ces efforts ont été insuffisants. Nées de Texpérience et de l'observation, c'est par Texpérience et l'observation qu'elles sont condamnées à périr. La cellule, avec ses parois, est une forme secondaire qui ne nous donne point une idée explicite du principe atomique ; le vide, considéré comme indispensable pour expliquer le mouvement, ne satisfait point aux exigences de la raison. Au lieu de l'unité au point de départ de la création, les efforts de la science, malgré d'admirables progrès, nous laissent encore on
L*HUMAMTÉ UANb l'uNIVEHS 23
présence du tohu-bohu de la variété, c'est-àdire de la multiplicité. Or, du moment où il serait démontré que Viinité n'existe pas à Torigine dans la nature, ce ne serait pas seulement ridée de Dieu, j'entends l'idée d'une loi universelle et absolue, qu'il faudrait a(bandonner : la raison et la science n'existeraient pas davantage. Et alors l'homme serait insensé de chercher à apprendre et à connaître. La Cause unique, dont la matière et la force ne sont rien autre que des manifestations, est tellement évidente pour le penseur, que, quoi qu'il arrive, les appels intimes de sa conscience l'obligent toujours à y revenir. Si, d'ailleurs, il n'y avait pas de Cause unique, comment des atomes de même nature et des composés identiques dans leur mode de formation seraient-ils arrivés à se produire de tous côtés : le hasard, c'est-àdire l'hypothèse d'une action générale désordonnée, aurait certainement effectué des combinaisons variables à l'infini sans rapport les unes avec les autres (on sait que la plupart des éléments chimiques ont des rapports de poids entre eux, l'hydrogène pris pour unité), et il eut été aussi rare de trouver deux corps homogènes qu'il est difficile de rencontrer deux feuilles d'arbre de forme absolument identiques.
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On doit cependant avouer que les théories cosmogéniques les plus ingénieuses manquent encore de précision et de certitude, et qu'il ne faudra rien moins que toutes les puissances intellectuelles d'un génie supérieurpour les rendre acceptables par la science et par la philosophie positive. La synthèse des deux natures, inorganique et organique, est donc, jusqu'à plus ample informé, une pure et simple hypothèse qu'il s'agit de démontrer et qui, jusque-là, n'est légitime que parce que tout concept de la création exige Tunité comme point de départ de ses innombrables et éternels rayonnements.
Si la science positive, — c'est-à-dire la science qui n'admet pour vraie aucune affirmation avant qu'elle n'ait été démontrée, — reste tout au moins dans le doute au sujet de la synthèse primordiale des deux natures, inorganique et organique, elle n'hésite pas à reconnaître qu'il en est autrement en ce qui concerne les deux premières subdivisiom du monde physique. Les deux Règnes, dont on admet communément la présence distincte dans la nature organique, n'ont point de limite formelle ; et la science est déjà suffisamment avancée pour désigner et décrire les anneaux qui suppriment toute interruption supposée
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dans la grande chaîne des êtres qu^on appelle les êtres vivants.
Entre les animaux d'un ordre quelque peu supérieur et les végétaux^ la distinction est des plus aisées ; et cependant on répète à tort que ce qui distingue les uns des autres, c'est que les premiers ont la faculté de la locomotion, tandis que les seconds sont rigoureusement attachés à Tendroit du sol qui les a vu naître. A rencontre de cette doctrine, on cite, parmi d'autres exemples suffisamment manifestes, Thuître et la moule auxquelles le déplacement est aussi impossible qu aux arbres les plus gigantesques ou aux cryptogames les plus imperceptibles. Je laisse de côté la faculté de l'organe vocaK Le fait de l'absorption du gaz acide carbonique par la plante, qui exhale ensuite de Toxygëne, serait probablement plus péremptoîre. Mais encore cette particularité n'est-elle pas assez constante, assez absolue, pour qu'on puisse évit^ le doute, lorsqu'il s'agit, par exemple, de séparer les diatomées des infusoires ; l'observation des êtres trop petits pour être étudiés à l'œil nu, sans le secours de puissants instruments d'optique, observation qui se poursuit de nos jours de la façon la plus remarquable, notamment celle des microphites
Ethnographie céxérale 3
et des microzoaîres, prouve, par ses incertitudes mêmes, Timpossibilité d'admettre plus longtemps une ligne tranchée de démarcation entre les plantes et les animaux. Et, pour ma part, je suis fermement convaincu que Tétude plus minutieuse et plus approfondie de la cellule génétique démqntrerabientôt, d'une façon définitive et incontestable, l'identité élémentaire et primordiale de tous les êtres compris dans la Nature organique.
Quoi qu'il en soit, on est obligé de reconnaître, dès aujourd'hui, que la distance qui sépare les végétaux des animaux est, en somme, bien peu considérable, pour ne pas dire insignifiante. Une distance analogue ne sépare-t-elle pas aussi l'animal de l'homme ? Si cette distance existe, il y a évidemment lieu de créer un nouveau règne dans la nature, le Règne Humain. Ce règne, un savant an thropologiste de notre époque, M. de Quatrefages, a proposé de l'introduire dans le domaine de l'histoire naturelle.
Or, quels sont les motifs qui tendent i repousser cette innovation, et quelles sont les raisons qui militent en sa faveur ?
L'homme est d'une création postérieure à celle des animaux ; en cela, les données de la science s'accordent avec les déclarations de
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la Genèse, Mais où il y a désaccord, c'est lorsqu'il s'agit de déterminer l'antiquité sur la terre du chef de la création. On ne peut plus douter aujourd'hui que cette antiquité ne soit extrêmement reculée, et Ton sait positivement qu'il était contemporain du mammouth, de l'ours des cavernes et du rhinocéros laineux, espèces disparues depuis longtemps de notre globe. Au point de vue biblique, on peut dire que par le mot « jour », dans la cosmogonie du peuple juif, il faut entendre, non point des périodes de vingt-quatre heures, mais des âges d'une durée indéterminée, de façon qu'on peut arriver à concilier, tant bien que mal, les enseignements que nous fournissent l'observation avec ceux que nous imposent les croyances religieuses. Il vaut mieux, cependant ne pas introduire le canon sémitique dans l'arène de la [discussion, afii^ de n'avoir pas à répondre à des questions devenues embarrassantes, comme, par exemple, la création de la lumière avant celle du soleil, l'apparition des végétaux avant les planètes, la mort commençant seulement à l'époque de l'homme, alors qu'elle existait bien avant lui, etc.
Si l'on compare la constitution anatomique de l'homme à celle des animaux supérieurs,
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on ne trouve point de différences essentielles ; de sorte qu'à ce point de vue la séparation est impossible. L'homme possède le langage articulé : mais le cri de l'animal n'est rien autre chose que le langage articulé. Comme l'homme, l'animal doute, réfléchit, se sou-vient; il est sociable et entrevoit les devoirs de la solidarité ; il est apte à la reconnaissance et au dévouement. Dans la constitution morale de l'un et de l'autre, il semble n'y avoir que du plus ou du moins.
M. de Quatrefagés, qui croit opportun do constituer un Règne Humain, pense que la caractéristique de ce règne est la religiosité , c'est-à-direle sentiment qu'il considère comme commun à tous les peuples anciens et modernes, suivant lequel tous ont cru à l'existence d'un Être supérieur et ont possédé, par conséquent, une religion. Cette doctrine no me parait pas démontrée ; et, sans parler des peuples dont l'idolâtrie ne s'élève que bien faiblement à la notion la plus enfantine et la plus imparfaite de la divinité, les voyageurs citent plus d'une peuplade sauvage chez laquelle onchercherait vainement une trace quelconque de cette notion. Le bouddhisme luimême, qui compte seul à peu près autant de $ectateurs cjue toutes les grandes religions
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mises ensemble, exclut Fidée de Dieu; et c'est, par conséquent, assez à tort qu'on le qualifie de religion. Du reste, s'il faut entendre par religiosité la pratique de superstitions grossières et fétichistes, l'homme aurait bien tort d'y voir un titre suffisant pour être séparé des animaux.
Mais il est une autre prérogative bien autrement considérable, bien autrement glorieuse qui appartient au premier être de la création, et en vertu de laquelle un abime, s'établit entre lui et la brute. Cette prérogative, c'est le sentiment conscientiel de la continuité dans Texercjce de sa pensée et de sa volonté : en d'autres termes, l'homme possède la notion du progrès, il ambitionne le progrès, il le poursuit incessamment, et la mort même est impuissante à arrêter le développement de son œuvre, dont il lègue la continuation à ses fils et à ses descendants. Cette puissance intellectuelle, qui s'est traduite par tant de créationsmerveilleuses, qui plonge sesregards scrutateurs jusque dans les vastitudes infiniment petites du monde microscopique aussi bien que dans les espaces sans bornes de l'univers constellé, qui réussit de jour en jour davantage à dominer les forces de la nature pour les assujettir à sa cause, qui pos-
sède rintuilion profonde et inaltérable d'un grand but à atteindre et d'une haute destinée à accomplir, cette puissance dont les animaux ne paraissent pas même posséder la notion instinctive, est suffisante pour motiver Tadmission d*un Règne Humain dans les sciences naturelles; et je juge, quant à moi, cette caractéristique de Thomme bien autrement considérable, dans sa portée et dans ses conséquences, que toutes les particularités dont on s'est contenté pour établir une limite entre le domaine de l'Animal et le domaine de la Plante.
D'ailleurs quelle serait donc la logique d'un système "de classement des êtres qui n'aurait pas pour effet de mettre en lumière les qualités essentielles qui révèlent le rouage principal de leur évolution ? Or, l'Homme ne serait plus l'homme si la faculté du progrès lui était retirée; tandis que les animaux sont toujours des animaux bien que leur existence n'ait point subi de modification sensible depuis les temps les plus reculés de l'histoire jusqu'à nos jours.
L'introduction d'un Règne Humain dansles sciences naturelles est donc opportune, puisqu'elle est vraie; et, en même temps qu'elle est vraie, elle est nécessaire, puisqu'elle nous
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rappelle notre plus haute et peut-être notre seule raison d'être en ce monde ; elle est utile, féconde, puisque le progrès comporte l'amélioration de notre espèce, au triple point de vue de notre nature physique, morale et intellectuelle.