RUE DE LILLE
AU LECTELK
nES DEtX VOIX MES DE VERS DE i. AITKIR.
Ce livre est toute nia jeunesse ; Je l'ai fait sans presque y songer.
Il y paraît, je le confesse, Et j'aurais pu le corriger.
Mais quand Thomme change sans cesse.
Au passé pourquoi rien changer?
Va-t'en, pauvre oiseau passager, Que Dieu te mène à ton adresse !
Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras, Et ne me condamne qu'en somme.
Mes premiers vers sofit d*un enfant,
Les seconds d'un adolescent,
Les derniers à peine d'un homme.
DON PAEZ
DON PàEZ.
I liail beeii happy, if ihe gênerai camp, Pi<>n(>iTS aiut ail, had lasleil bt^rswcel body.
So I had DOlhing known.
(OTnELi.o.)
Je n'ai jamais aimé, pour ma part, ces bégueules Qui ne sauraient aller au Prado toutes seules, Qu'une duègne toujours de quartier en quartier Talonne, comme fait sa mule un muletier; Qui s'usent, à prier, les genoux et la lèvre, Se courbant sur le grès, plus pâles, dans leur fièvre, Qu un homme qui, pieds nus, marche sur un serpeni, Ou qu'un faux monnayeur au moment qu'on le pend. Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie.
Portent un cœur châtré de toute noble envie; Elles n*ont p<is de sang et pas d'entrailles. — Mais Sur ma tète et mes os, frère, je vous promets Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles. Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous,
Saveiil, dans un niahchon, cacher un billel doux, Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie, Je 1er d'un balcon d'or une échelle de soie, Suivre Tinibroglio de ces amours mignons, Poussés en une nuit comme des champignons; Si charmantes, d'ailleurs! aimant en enragées Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées. Mais, oh ! la triste chose et l'étrange malheur, Lorsque dans leurs filets tombe un homme de cœur! Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire Qui pressait dans ses bras son amante de pierre, HéchauiTer de baisers un marbre, mieux vaudrai! Une louve affamée en quelque âpre forêt.
Ce que je dis ici, je le prouve en exemple.
J'entre donc en matière, et sans discours plus ample. Ecoulez une histoire :
Un mardi, cet été, Vers deux heures de nuit, si vous aviez été Place San-Bernardo, contre la jalousie D'une fenêtre en brique, à frange cramoisie.
Et que, le cerveau mù de quelque esprit folle!. Vous eussiez regardé par le trou du volet.
Vous auriez vu, d'abord, une chambre tigrée.
De candélabres dor ardemment éclairée; Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris; Çà et là, les flacons d un souper en débris ; Des vins, mille parfums; à terre, une mandore Qu'on venait de quitter, et frémissant encore, De même que le sein d'une femme frémit Après qu'elle a dansé. — Tout était endormi ; La lune se levait; sa lueur souple et molle, Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole, Sur les pâles velours et le marbre changeant Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argenl.
DON PAEZ
Si bien, que dans le coin le plus noit* de la cliaiiibi-e,-
Sur un lit incruslé de bois de rose el d*anibre,
En y r^gai*dan( bien, frère, vous auriez pu.
Dans Torabre transparente, enli'evoir un pied nu.
— Certes, l'Espagne est gi*ande, et les femmes d'Espagne
Sont belles; mais il n'est ciiateau, ville, ou campagne,
Qui, contre ce picd-lâ, n'eùl en vain essayé
(Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied.
Il était si petit, qu\in enfant Teût pu prendre
Dans sa main. — N'allez pas, frère, vous en surprendre ;
La dame dont ici j'ai dessein de parler
Était de ces beautés qu'on ne peut égaler :
Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse
De ses pieds, elle était Audalouse, et comtesse.
Cependant, les rideaux, autour d'elle tremblant, 1^ laissaient voir pâmée aui bras de son galant; Œil humide, bras morts, tout respirait en elle Les langueurs de l'amour, et U rendait plus belle. Sa tète avec ses seins roulaient dans ses cheveui; Pendant que sur son corps mille traces de feux, Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides, Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides, Et son cœur gros d'amour, plus fatigué qu'éteint, * Tout d'une folle nuit vous eût rendu certain. Près d'elle, son amant, d'un œil plein de caresse, Clierchant l'œil de faucon de sa jeune maili>esse. Se peiH'hait sur sa bouche, ardent à l'apaiser, Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser. Ainsi passait le temps. — Sur la place moins sombre, Déjà le blanc matin faisant grisonner l'ombre, L'horloge d'un couvent s*ébranla lentement; Sur quoi le jouvenceau courut en un moment, D'abord à son habit, ensuite à son épée ; Puis, voyant sa beauté de pleurs toute Irempcc ; « Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir!
— Déjà pnrtir, niéchantl — Bah! je viendrai vous voir Demain, midi sonnant; adieu, mon amoureuse!
— Don Paéz ! don Pacz I Cerle, elle esl bien heureuse, La galanle pour qui vous me laissez sitôt.
— Mauvaise! vous savez qu'on m'attend au château. Ma galante, ce soir, mort-Dieu! c'est ma guérite.
— Eh! pourquoi donc alors l'aller trouver si vite? Par quel serment d'enfer êlcs-vous donc lié?
— Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied!
— Mais regardez un peu, qu'un lit de bois de rose, Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close. Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier.
Une vieille guérite au coin d'un vieux pilier!
— La belle épau!c blanche, ô ma petite fée!
Voyons, un beau baiser! — Comme je suis coiffée! Vous êtes un vilain. — La paix! Adieu, mon cceur; La la, ne faites pas ce petit air boudeur.
Demain c'esl jour de fêle; un jour de promenade, Veux-tu? — Non, ma jument anglaise est trop malade.
— Adieu donc; que le diable emporte 'ta jument!
— Don Paez! mon amour, resle encore un momenL
— Ma charmante, allez- vous me faire une querelle? Ah! je m'en vais si bien vous décoiffer, ma belle, Qu'» vous peigner, demain, vous passerez un jour 1
— Allez-vous-en, vilain ! — Adieu, mon seul amour! »
Il jeta son manteau sur sa moustache blonde, Et sortit; l'air était doux, et la nuit profonde; Il détourna la rue à grands pas, et le bruit De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.
Oh I dans cette saison de verdeur et de force, Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, Couvre tout de son ombre, horizon et chemin, Heureux, heureux celui qui frappe de la main
DON PAEZ
Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse Les seins étincelants d'une folle maîtresse!
Don Paez, Tarnie au bras, est sur les arsenaux; Seul, en silence, il passe au revers des créneaux; On le \oit comme un point; il fume son cigare En roule, et d'heure en lieure, au bruit de la fanfare, 11 mêle sa réponse au qut-vive effrayanl.
Que des lansquenets gris s'en vont partout criant. Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre. Les uns, dans leurs manteaux, s^ndormant sur la terre, D'autres, jouant aux dés. — Propos, récils d'amours, Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours N^y manquent pas. — Pendant que l'un fait, après boire. Sur quelque bravo fille une méchante histoire, L^autre chante à demi, sur la table accoudé.
Celui-ci, de travers examinant son dé, ^ chaque coup douteux, grince dans sa moustache. Celui-là, relevant le coin de son panache, Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant Sa barbe à moitié rouge, aiguisée en croissant, Se verse d'un poignet chancelant, et se grise A la santé du roi, comme un chantre d église. Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin. Chancelle sur la nappe à chaque coup de poing. Voici donc qu'au milieu des rixes, des injures. Des bravos, des éclats qu'allument les gageures, L'un d'eux : — « Messieurs, dit-il, vous êtes gens du roi, Braves gens, cavaliers volontaires. — Bon. — Moi, Je vous déclare ici trois fois gredin et traître, Celui qui ne va pas proclamer, reconnaître.
Que les plus belles mains qu'en ce chien de pays
On puisse voir eiicor de Biirgos ù Cadix,
Soûl celles de doua Cazales, de Séville,
Laquelle est ma luaîlresse, au dire de la ville ! »
Ces mois, à peine dits, causèrent un haro Qui du prochain couvent ébranla le carreau. <-
11 n'en fut pas un seul, qui de bonne fortune
Ne se dit passé maître, et n'en vantât quelqu'une : Celle-ci pour ses pieds, celle-là pour ses yeux; L'autre c'était la taille, et l'antre les cheveux. Don Paez, cependant, debout et sans parole, Souriait ; car, le sein plein d'une ivresse folle, Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir Sa maîtresse passer, blanche avec un œil noir!
— u Messieurs, cria d'abord notre moustache rousse, La petite Inésille est la peau la plus douce Où j'aie encor frotté ma barbe jusqu'ici.
— Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcil. Vous ne connaissez pas l'Arabelle ; elle est brune Comme un jais. — Quant à moi, je n'en puis citer une, Dit quelqu'un, j'en ai trois. — Frères, cria de loin
Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin. Vous m'avez éveillé; je rêvais à ma belle.
— Vrai, mon petit ribaud ! dirent-ils, quelle est-elle? Lui, bâillant à moitié : — Par Dieu, c'est TOrvado, J)it-il, la Juana, place San-Bernardo. »
Dieu fit que don Paez Tenlendit; et la flèvre Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre :
— (< Tu viens là de lâcher quatre mots imprudents, Mon cavalier, dit-il, car tu mens par tes dents!
La comtesse Juana d'Orvado n'a qu'un maître, Tu peux le regarder, si lu veux le connaître.
— Vrai? reprit le dragon; lequel de nous ici '
DON PAEZ. Il
Se (rompe? Elle est à inoi^ l'ctle coinlesse, aussi.
— Toi? s'écria Paez; inousqiieloii d'écurie, Prendra»-ta (on épée, ou s*i( faut qu'on l'en prie? Elle est à loi, dts-tu? Don Étur, sais-tu bien
Que j'ai suivi quatre ans son ombre comme un chien ? Ce que j'ai fait ainsi, penses- tu que le fasse Ce peu de hardiesse empreinte sur (a face, Lorsque j'en saigne encore, et qu'à cette douleur J'ai pris ce que mon front a gardé de pâleur?
— Non, mais je sais qu'en tout, bouquets et sérénades, Elle m'a bien coûté deux ou trois cents cruzades.
— Frère, (a langue est jeune et facile à mentir.
— Ma main est jeune aussi, frère, et rude à sentir.
— Que je la sente donc, et garde que ta bouche Ne se rouTre une fois, sinon je te la bouche Avec ce poignard, traître, afin d'y l'enfoncer Les faussetés d'enfer qui voudraient y passer.
— Oui-da I celui qui parle avec tant d'arrogance, A défaut de son droit, prouve sa confiance;
Et quand avons-nous vu la belle? JustemenI Celle nui! ?
— Ce malin.
— Ta lèvre sûremenl N'a pas de ses baisers sitôt perdu la trace?
— Je vais le les cracher, si lu veux, à la face.
— Et ceci, dit Élur, ne t'est pas inconnu? ». —
Comme, à cotte parole, il montrait son sein nu, Don Paez, sur son cœur, vit une mèche noire Que gardait sous du verre un médaillon d'ivoire; Mais dès que son regard, plus (errible et plus prompt Qu'une flèche, eut atteint le redoutable don, 11 recula soudain de douleur et de haine.
Comme qp taureau qu'un fer a piqué dans l'arène :
PKKMIÈRES POÉSIES.
— « Jeune homme, cria-t-il, as-lu dans quelque lien Une mère, une femme? ou crois-tu pas en Dieu? Jure-moi par ton Dieu, par la mère et (a femme, Par loul ce que tu crains, par tout ce que ton âme Peut avoir de candeur, de franchise et de foi,
Jure que ces cheveux sont à toi, rien quà toi!
Que tu ne les as pas volés à ma maîtresse,
Ni trouvés, — ni coupés par derrière à la messe!
— J'en jure, dit Tenfant, ma pipe et mon poignard.
— Bien ! reprit don Paez, le Irainanl à l'écart, Viens ici ; je te crois quelque vigueur à l'âme. En as-lu ce qu'il faut pour tuer une femme?
— Frère, dit don Élur, j'en ai trois fois assez Pour donner leur paiement à tous serments faussés.
— Tu vois, prit don Paez, qu'il faut qu'un de nous meure. Jurons donc que celui qui sera dans une heure
Debout, et qui verra le soleil de demain.
Tuera la Juana d'Orvado de sa main.
— Tope, dit le dragon, et qu'elle meure, comme
Il est vrai qu'elle va causer la mort d'un homme. » —
Et sans vouloir pousser son discours plus avant, Comme il disait ce mot, il mit la dague au vent.
Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées. Deux louves, remuant les feuilles desséchées, S'arrêter face à face, et se montrer la dent; La rage les excite au combat; cependant Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts, S'observent — par instants entre leur main rapide S'allume sous l'acier un éclair hrtmicide, Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains,
DON PAEZ. 13
Tous viennent à voix basse agiter Iciii's deslins. Eux, muets, tialelants vers une mort liàiive, Pareils à des pécheurs courbes sur une rive.
Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter, Par finjure et le fer tâchent de s'exciler.
Étur est plus ardenl, mais don Paez plus ferme. Ainsi que sous son aile un cormoran s'enferme. Tel il sVsl enfermé sous sa dague; — le mur 1^ soutient; à le voir, on dirait à coup sûr Une pierre de plus dans les pierres gothiques Qu'agitent les falots en spectres fantastiques. Il attend. — Pour Ëtur, tantôt d'un pied hardi. Comme un jeune jaguar, en criant il bondit; Tantôt calme à loisir^ il le touche et le raille, Gomme pour Texciter à quitter la muraille.
Le manège fut long. — Pour plus d'un coup perdu, Plus d'un bien adressé fut aussi bien rendu.
Et déjà Iei}rs cuissards, où dégouttaient des larmes. Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs armes. Don Paez le premier, parmi tous ces débats.
Voyant qu'à ce métier ils n'en finissaient pas :
— A toi, dit-il, mon brave! et que- Dieu te pardonne] Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne; Car c'était une botte à lui rompre du coup.
S'il l'avait attrapé, la télé avec le cou.
Étur Tévita donc, non sans peine, et Tépéc Se brisa sur le sol, dans son effort trompée. Alors, chacun saisit au corps son ennemi, Comme après un voyage on embrasse un ami.
— Heur et malheur ! On vil ces deux hommes s'étreindre Si fort qne Tun et l'autre ils faillirent s'éteindre,
Et qu'à peine leur cœur eut pour un battement Ce qu'il fallait de place en cet embrassement*
— Effroyable baiser! — où nul n'avait d'envie, t^ue de vivre assez long pour prendre une autre vie;
Où chacun, en mourant, regardait l'autre, et si, En le faisant râler, il râlait bien aussi; Où, pour trouver au cœur les routes les plus sûres, Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.
— Effroyahie baiser ! — Le plus jeune en mourut. II blêmit loul à coup comme un mort, et l'on crut, Quand on voulut après le tirer à la porte,
Qu'on ne pourrait jamais, tant Télreinle était forte, Des bras do Thomicidc ôter le trépassé.
— C'est ainsi que mourut Étur de Guadassé.
Amour, fléau du monde, exécrable folie, Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie.
Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleur, Si jamais, par les yeux d'une femme sans cœur, Tu poux m'entrer au ventre et m*empoisonner l'âme, Ainsi que d'une plaie on arrache une lame, [Plulôl que comme un lâche on me voie en souffrir) Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir.
iir.
Connaîtriez- vous point, frère, dans une rue Déserte, une maison sans porte, à moitié nue; Près des barrières, triste; — on n'y voit jamais rien, Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien; Des lucarnes sans vitro, et par le vent cognées, Qui pendent, comme font des toiles d'araignées; Des pignons délabrés, où glisse par moment Un lézard au soleil; — d'ailleurs, nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnièi'os, S'accroupir vers le soir de vieilles filandièros, Qui, d'une main calleuse agitant leur colon,
DON PAEZ. 15
Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
De même Ton dirait que, par l'âge lassée,
Celte pauvre maison, honteuse et fracassée,
S'est a'ccroupic un soir au bord de ce chemin.
C'est là que don Paez, le lendemain malin,
Se rendait. — Il monta les marches inégales.
Dont la mousse et le (emps avaient rompu les dnllos.
— Dans une chambre basse, après qu'il fut entré. Il regarda d'abord d'un air mal assuré.
Point de lit au dedans. — Une fumée étrange Seule dans ce taudis atteste qu'on y mange.
Ici, deux grands bahuts, des tabourets boiteux. Cassant à tout propos quand on s'assoit sur eux;
— Des pots; — mille haillons; — et sur la cheminco, Où chantent les grillons la nuit et la journée, Quatre méchanls portraits pendus, représentant
Des faces qui feraient fuir en enfer Satan.
— Femme, dil don Paez, es-tu là? — Sur la porle Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte Que le jour en tout point trouait le canevas; Pour l'écarter du mur, Paez leva le bras.
— Entre, répond alors une voix éraillée.
Sur un mauvais grabat, de iambeaut habillée, Une femme, pieds nus, découverte à moitié, Cisait. — C'était horreur de la voir, — et pitié. Peut-être qu'à vingt ans elle avait été belle; Mais un précoce automne avait passé sur elle; Et noire comme elle est, on dirait, à son teint. Que sur son front hâlé ses cheveux ont déteint. Â dire vrai, c'était une fille de joie.
Vous l'eussiez vue un temps en basquine de soie, Et l'on se retoifrnait quand, avec son grelot, La Belisa passait sur sa mule au galop. ^ C'étaient des boléros, des (leurs, des mascarades. La misère aujourd'hui l'a prise. — Les alcades,
Coiinaissanl le taudis pour tristo el mal haiilé, La laissent sous son toit mourir par charité. Là, depuis quelques ans, elle traîne une vie Que soutient à grand'peine une sale industrie; Elle passe à Madrid pour sorcière, et les gens Du peuple vont la voir à Tinsu des sergents.
])()ii Paez, c«^pendant, hésitant à sa vue, Elle lui tend les bras, et sur sa gorge nue, Qui se levait encor pour un embrassemenl, Elle veut l'attirer. —
l>0N PAEZ.
Quatre mots seulement.
Vieille. — Me connais-tu? Prends celte bourse, et songe Que je ne veux de toi ni conte ni mensonge.
BEUSA.
De Tor, beau cavalier? Je sais ce que tu veux; Quelque fille de France, avec de beaux cheveux Bien blonds! — J^en connais une.
DON PAEZ
Elle perdrait sa peine; Je n'ai plus maintenant d'amour que pour ma haine.
BELISA.
Ta haine? Ah! je comprends. — C'est quelque trahison; Ta belle t'a fait faute, et tu veux du poison.
DON PAEZ
Du poison, j'en voulais d'abord. — Mais la blessure D'un poignard es(, je crois, plus profonde et plus sûre.
BELISA.
Mon fils, ta main est faible encor ; — tu manqueras Ton coup, et mou poison ne le manquera pas.
Regarde comme il est vermeil; il donne envie D'y goûter; — on dirait que c'est de Teau-de-vie.
DON PAEZ. 17
DON PAEZ
Non. — Je ne voudrais pas, vois- tu, la voir mourir
iLinpoisonnée ; — on a Irop longtemps â souffrir.
Il faudrait rester \h deux heures, et peut-être
L'achever. — Ton poison, c'est une arme de traître;
C'est un chat qui mutile et qui tue à plaisir
Un misérable rat dont il a le loisir.
Et puis cet attirail, celle mort si cruelle.
Ces sanglots, ces hoquets — Non, non; — elle est trop belle!
Elle mourra d'un coup. —
BELISA.
Alors, que me veux-tu?
D02« PAEZ
Écoule. — A-l-on raison de croire à la vertu Des filtres? — Dis-moi vrai.
BELISA.
Vois-tu sur celle planche Ce flacon de couleur brune, où trempe uue branche? Approches-en ta lèvre, et tu sauras après Si les discours qu'on tient sur les filtres sont vrais.
DON PAEZ
Donne. — Je vais l'ouvrir ici toute mon âme; Après tout, vois-tu bien, je l'aime, celle femme. Un cep, depuis cinq ans, plan lé dans un rocher. Tient encore assez ferme à qui veut l'arracher. C'est ainsi, Belisa, qu'au cœur de ma pensée Tient et résiste encor cette amour insensée.
Quoi qu'il en soit, il faut que je frappe. — Et j'ai peur De trembler devanl elle. —
BELISA
As-lu si peu de cœur?
DON PAEZ
Elle mourra, sorcière, en ni'embrassant.
18 PKEMIÈUES POÉSIES.