‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 16 sur 91 · LAETITIA · texte numérisé non relu

LAETITIA

Madame, c'est sa voix. — Je vais ouvrir la porle.

CAMARGO

Versez-moi ce flacon sur l'épaule.

(La Camargo reste un moment seule, en silence. Laetitia rentre, accompagnée (le l'abbé sous le manteau du Garnci, puis se retire aussitôt. Le coin du manteau accroche en passant la lampe et la renverse.]

L ABBE, se jetant à son cou.

Oh!

(La Camargo est assise; elle se lève et va à son aiedre. L'abbé la sait dans l'obscurité. Elle se retourne et lui tend la maiu; il la saisit.)

CAMARGO

Main forte { Au secours! Ce n'est pas lui !

(Tous deux restent immobiles un instant.]

l'abbé.

Madame, en pensant —

CAMARGO

Au guet! — Mais quel est donc cet homme?

l'abbé, lui metlaul son mouchoir sur la bouche.

Ahl (été et sang.

Ma helle dame, un mot. — Je vous liens, quoi qu^on fasse.

Criez «i vous voulez; mais il faut qu'on en passe Par mes volontés.

CAMABGO, étoufTatil.

Heuh!

LABBK.

Écoute! — Si tu veux Que nous passions une heure à nous prendre aux cheveux, A ton gré, je le veux aussi, mais je te jure Que tu n*y peux gagner beaucoup — et sois bien sûre Que tu n'y perdras rien. -— Madame, au noin du ciel, Vous allez vous blesser. — Si mon regret mortel De vous offenser, si —

CÀMARGO arrache la boucle de sa ceinture cl l'i'n frappe au visage.

Tu n'es qu'un misérable Assassin. — Au secours 1

l'abbé.

Soyez donc raisonnable, Madame I calmez-vous. — Voulez-vous que vos gens Fassent jaser le peuple, ou venir les sergents ? Nous sommes seuls, la nuit, — et vous éles trompée Si vous pensez qu'on sert à minuit sans épéo. Lorsque vous m^aurez fait éventrer un valet Ou deux, m^en croira-t-'On moins heureux, s'il vous plaii ? Et n'en pfendra-t-on pas le soupçon légitime, Qu étant si criminel, j'ai commis tout le crime?

CAMARGO

Et qui donc es-tu, toi, qui me parles ainsi?

l'abbk.

Ma foi, je n'en sais rien. — J'élais le Garuci Tout à l'heure, a présent —

CAMARGO, le menani à remlroil de la roiièire où donue la Utnf..

Viens ici. — Sur (a \ie

Et le sang de tes os, réponds. — Que signifie Ce chiffre?

l'abbé.

Âh ! pardonnez, madame, je suis fou D*amour de vous. — Je suis venu sans savoir où. Ah ! ne me faites pas cette mortelle injure, Que de më croire un cœur fait à cette imposture. Je n'étais plus moi-même, et le ciel m'est témoin Que de vous mériter nul n'a pris plus de soin.

CAMARGO

Je te crois volontiers en effet la cervelle

Troublée. — Et cette plaque enfin, d'où te vient-elle?

l'abbé.

De lui.

CAMARGO

Lui? — L'as-tu donc égorgé?

l'abbé.

Moi? non point.

Je Tai laissé très-vif, une bouteille au poing.

CAMARGO

Quel jeu jouons-nous donc?

l'abbé.

Eh! madame, lui-ménic Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagème? Et ne voyez-vous point que lui seul m'a donné Ce dont je devais voir mon amour couronné?

Et quel autre que lui m'eilt dit votre demeure? M^eût prêté ces habits? m'eût si bien marqué l'heure?

Rafaël! Rafaël! le jour que de mon front Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont; Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles D'un noyé, que mes yeux laisseront mes prunelles Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras Que c'efft assez souffert, et tu t'arrêteras !

l'abbé.

Mais —

CAMÀRGO.

El quel homme encor me met-il à sa place ?

De quelle fange est l'eau qu'il nie jelte à la face? Viens, toi. — Voyons, lequel est écrit dans les yeux, Du stupide ou du lâche, ou si c'est tous les deux?

L^ABBÉ

Madame —

CAMARGO

Je f ai vu quelque part.

l'abbë.

Chez le comte

Foscoli.

CAMAllGO.

C'est cela. — Si ce n'était de honte, Ce serait de piliô, qu'à te voir ainsi fait Comme un bouffon manqué, le cœur me lèverait! Voyons, qu avais- tu bu? dans cette violence, Pour combien est l'ivresse, et combien l'impudence? Va, je le crois sans peine, et lui seul sûrement Est le joueur ici qui t'a fait l'instrument.

Mais, écoute. — Ceci vous sera profltable. — Va-l'en le retrouver, s'il est encore à table; Dis-lui bien ton succès, et que lorsqu'il voudra Prêter à ses amis des filles d'Opéra —

D'Opéra! — lié parbleu, vous seriez bien surprise Si vous saviez qu'il soupe avec la Cydalise.

CAMARGO

Quoi! Cydalise I

l'abbé.

Hé oui 1 Gageons que l'on entend D'ici les musiciens, s'il fait un peu de vent.

(Tous deiiï prélent lorcille à la Tcnëlre. 0» entend une symphonie lenic

dans réloignemenl.)

LES MARRONS DU FEU. tt3

CAMARGO

Ciel et terre, c'est vrai!

i/abbé.

C'est ainsi qu'il oublie Auprès d'elle, qui n^est ni jeune ni jolie, La perle de nos jours ! Ah I madame, songez Que vos attraits surtout par là sont outragées. Songez au temps, à Tbeure, à Tinsulte, à ma flamme; Croyez que vos bontés —

CAMARGU.

Cydalise !

i/abbé.

Eh! madame, Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi ? Si le plus absolu dévoûment...

CAMARGO

Lève-toi.

As-tu le poignet ferme?

l'abbé.

Hai...

CAMARGO

Voyons ton épée.

l'abbé.

Madame, en vérité, vous vous êtes coqpée.

CAMARGO

Hé quoi ! pâle avant Theure, et déjà faiblissant?

l*abbé.

Non pas, mais tétebleu I voulez-vous donc du sang?

CAMARGO

Abbé, je veux du sang! J'en suis plus altérée Qu'une corneille au vent d'un cadavre attirée, il est là-bas, dis-tu? — cours-y donc, — coupc-lui La gorge, et tire-le par les pieds jusqu'ici.

54 PREMIÈBES POÉSIES.

Tords-lui le cœur, abbé, de peur qu'il n'en réchappe.

Coupe-le en quatre, et mets les moroeaui dans la nappe.;

Tu me rapporteras, et puisse m'écraser

La foudre, si tu n'as par blessure un baiser!

Tu tressailles, Romain? Ces! une faute étrange

Si tu te crois ici conduit par ton bon angel

Le sang te fait-il peur? Pour t'en faire un manteau

De cardinal, il faut la pointe d'un couteau.

Me jugeais-tu le cœur si large, que j'y porte

Deux amours à la fois, et que pas un n'en sorte?

C'est une faute encor; mon cœur n'est pas si grand,

Et le dernier venu rouge l'autre en entrant.

L^ABBÉ

Mais, madame, Traîment — c'est — Est-ceque? — Sansdoute... C'est un assassinat. — Et la justice?

CAMARGO

Écoute.

Je t'en supplie à deux genoux.

l'abbé.

Mais je me bats Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas; Attendez à demain, madame. —

câmargo.

Et s'il te tue? — Demain ! et si j'en meurs? — Si je suis devenue Folle? Si le soleil, se prenant à pâtir, De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir?

On a vu quelquefois de telles nuits au monde. Demain ! le vais-je attendre à compter par seconde Les heures sur mes doigts, ou sur les battements De mon cœur, comme un juif qui calcule le temps D'un prêt? — Demain ensuite, irai-je pour te plaire Jouer à croix ou pile, et mettre ma colère Au bout d'un pistolet qui tremble avec ta main? Non pas. — Non ! Aujourd'hui est à nous, mais demain Est à Dieu ! —

l'abbé.

Songez donc —

CAMARGO

Annibal, je t'adore!

Embrasse-moi 1

(Il le jette i mm cou.)

l'abbé.

Démons ! ! -*-

CAMARGO

Mon cher amour, j'implore Voire proteeUoo.' — Voyez qu'il 8e fait tard. — Me refuserez-votts? •— Tiens, tiens, prends oe poignard. Qui te Terra passer? il fait si ooirl

l'abbé.

Qu'il meure, Et vous êtes à moi?

CAMARGO

Cette nuit.

l'abbé.

Dans une heure.

Ah ! je ne puis marcher. — Mes pieds tremblent. — Je sens, Je — je vois —

Annibal, je suis prête, et j'altends.

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