comte ne poiicisa qu'un soupir, et tomba
Daltt n'hésita pas. — Viens, dit-il à Porlia, Sortons. — Mais elle était sans parole, et mourante. H prit donc d^'une main le cadavre, Tamante De l'autre, el s'éloigna. La nuit ne |)ermil pas De \oir de quel côté se dirigeaient ses pas.
Une heure est à Venise, — heure des sérénades;
Lorsqu^autour de Saint-Marc, sous tes sombres arcades.
Les pieds dans la rosée, et son masque à la main,
Une nuit de printemps joue avec le matin.
Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques,
La majesté des saints debout sous les portiques.
La ville est assoupie, et les flots prisonniers
S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers.
C'est alors que de loin, au détour d'une allée.
Se détache en silence une barque isolée.
Sans voile, pour tout guide ayant son matelot.
Avec son pavillon flottant sous sou falot.
Telle, au sehi de la nuit, et par l'onde bercée.
Glissait, par le zéphir lentement balancée,
La légère chaloupe où le jeune Dalti.
Agitait en ramant le flot appesanti.
lx>ngtemps, au double écho de la vague plaintive,
On le vit s'éloigner, en voguant, de la rive ; i
Mais lorsque la cité, qui semblait s'abaisser
Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer,
Eut, eu se dérobant, laissé l'horizon vide.
Semblable à Talcyon qui, dans son cours rapide,
S^arréle tout à coup, la chaloupe écarta
Ses rames sur l'azur des mers, el s'arrêta.
— Portta, dit l'étranger, un vent plus doux commence A se faire sentir. — Chante-moi ta romance.
Peul-élrc que le seuil du vieux palais Luigi Du pur sang de son maître était encor rougi ; Que tous les serviteurs sur les draps funéraires N'avaient pas achevé leurs dernières prières; Peut-être qu'alentour des sinistres apprêts Les moines, s'agitant comme de noirs cyprès, Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges, N'avaient pas sur la tomhe cncare éteint les cierges ; Peut-être de la veille avail-on retrouvé Le cadavre perdu, le front sous un pavé; Son chien pleurait sans doute et le cherchait encore. Mais quand Daltî parla, Porlia prit sa mandore, Mêlant sa douce voix, (]ue l'écho répétait, Au murnmre moqueur du flot qui l'emportait.
— Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pût croire Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire
Où son souvenir, jeune et bravant le trépas.
Pût revivre une vie, et ne s éteindre pas ?
Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée
Dont un matin au plus la terre est arrosée.
Que la brise secoue, et que l)oit le soleil ;
Puis l'oubli vient au cœur, comme aux veux le sommeil.
Dalti, le front baissé, tantôt sur son amante Promenait ses regards, tantôt sur Teau dormante. Ainsi muet, penchant sa tête sur sa main, 11 sembla quelque temps demeurer incertain.
— Portia, dit-il enfin, ce que vous pouviez faire Vous l'avez fait; c'est bien. Parlez-moi sans mystère; Vous en repentez-vous? — Moi, dit-elle, de quoi?
— l)'a\oir, dit l'étranger, abandonné pour moi V(»s biens, votre maison et \o\vv renommée;
(Il fixa (le ses yeux perçants sa bieii-aiiiiée. Et puis il ajouta d'un Ion dur) — votre époux. Elle lui répondit : — J'ni fait cela pour vous; Je ne inVn repens pas.
— nature, nature!
Murmura Tétranger, vois celte créature ; Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, Celte fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vile, Pour avoir une nuit touché ma main maudite?- C'est bien, poursuivit-il, c'est bien, elle est à moi. Viens, dil-il à Porlia ; viens et relève-toi.
T'esl-il jamais venu dans l'esprit de connaître Qui j'étais? qui je suis?
— Eh ! qui pouvez-vous être.
Mon ami, si ce n'est un riche et beau seigneur?
Nul ne vous parle ici, qui ne vous rende 'honneur.
— As-lu, dit le jeune homme, autour des promenades, Rencontré quelquefois, le soir, sous les arcades,
De ces filles de joie errant en carnaval, Qui trahient dans la boue une robe de bal?
Elles n'ont pas toujours au bout de la journée Du pain pour leur souper. Telle est leur destinée; Car souvcnl de besoin ces spectres consumés Prodiguent aux passants des baisers affamés.
Elles vivent ainsi. C'est un sort misérable, N'esl-il pas vrai? Le mien cependant est semblable.
— Semblable à celui-là! dit l'enfant. Je vois bien, j Daiti, que vous voulez rire, et qu'il n'en est rien.
— Silence! dit DaIti, la vérité tardive
Doit se inoiilrer à yous ici, quoi qu'il arrive. Je suis fils d'un pécheur.
— Maria ! Maria ! Prenez pi lié de nous, si c'est vrai, dit Portia. — C'est vrai, dit Télranger. Écoulez mon histoire. Mon père était pécheur ; mais je n'ai pas mémoire Du jour où pour partir le destin l'appela, Me laissant pour tout hieii la barque où nous voilà. J'avais quhize ans, je crois ; je n'aimais que mou père, Ma venue en ce monde ayant tué ma mère.
Mon véritable nom est Daniel Zoppieri.
Pendant les premiers temps mon travail m'a nourri. Je suivais le métier qu'avait pris ma famille; L'astre mystérieux qui sur nos .têtes brille Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs amers Au sein des flots sans borne et des profondes mers; Mais c'était tout. D'ailleurs, je vivais seul, tranquille, Couchant où je pouvais, rarement à la ville.
Mon père cependant, qui, pour un batelier, Était fier, m'avait fait d'abord étudier; Je savais le toscan, et j'allais à l'église; Ainsi dès ce temps-là je connaissais Venise.
Un soir, un grand seigneur, Michel Gianinetto, Pour donner un concert nie loua mon bateau.
Sa maîtresse (c'était, je crois, la Muranese) Y vint seule avec lui; la mer était mauvaise; Au bout d'une heure au plus un orage éclata.
Elle, connue un enfant qu'elle était, se jeta Dans mes bras, effrayée, et me serra contre elle. Vous savez sou histoire, et comme elle était belle ; Je n'avais jusqu^alors rien rêvé de pareil, El de cette nuit-là je perdis le sonnneil.
Ij étranger, ù ces mots, parut reprendre haleine,
POHTIA. 83
Puis, Porlia l'écoutant et respirant à peine, Il poursuivit : —
Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale tieauté, Je respirai cet air dont Tâme est amollie, Et dont Ion souffle impur empesta Tllalie !
Pauvre et pieds nus, la nuit, j errais sous tes palais. Je regardais tes grands, qu'un peuple de valets Entoure, et rend pareils à des paralytiques ; Tes nobles arrogants, et tous tes Magnifiques Dont Tombre est saluéo, et dont aucun ne dori Que sous un toit de marbre, et sur un pavé d'or. Je n'étais cependant qu'un pécheur; mais, aux fêles, Quand j'allais au théâtre écouter les poètes. Je revenais, le cœur plein de haine, et navré. Je lisais, je cherchais; c'est ainsi, par degré. Que je chassai, Porlia, comme une ombre légère, L'amour de l'Océan, ma richesse première.
Je vous vis, — je vendis ma barque et mes filets. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je voulais. Pourtant je les vendis. C'était ce que sur terre J'avais pour tout trésor, ou pour toute misère. Je me mis à courir, emportant en chemin Tout mon bien qui tenait dans le creui de ma main. Las de marcher bienlôt, je m'assis, triste et morne, Au fond d'un carrefour, sur le coin d'une borne. J'avais vu par hasard, auprès d'un mauvais lieu De la place Saint-Marc, une maison de jeu.
J'y courus. Je vidai ma main sur une lablo, Puis, muet, attendant l'arrél inévitable.
Je demeurai debout.' Ayant gagné d'abord.
Je résolus de suivre et de tenter le sort.
Mais pourquoi vous parler de celte nuit terrible? Toule une nuil, Porlia, le démon invincible Me cloua sur la place, et je vis devant moi
Pièce à pièce lomber la fortune d'un roi.
Ainsi je demeurai, songeant au ipnd de l'âme, Chaque fois qu'en criant tournait la roue infâme, Que la mer était proche, et qu'à me- recevoir Serait toujours tout prêt ce lit profond et noir. ' Le banquier cependant, voyant son coffre vide, Ile dit que c'était tout. Chacun d'un œil avide Suivait mes mouvements; je tendis mon manteau. On me jeta dedans la valeur d'un château, Ek la corruption de trente courtisanes.
Je sortis. — Je restai trois jours sous les platanes Où je vous avais vue, ayant pour tout espoir. Quand vous y passeriez, d'attendre, et de vous voir. Tout le reste est connu de vous.
— Bonté divine I Dit Tenfant, est-ce là tout ce qui vous chagrine? Quoil de n'être pas noble? Est-ce (fue vous croyez Que je vous aimerais plus, quand vous le seriez?
— Silence! dit Dalti, vous neles que la femme Du pécheur Zoppieri; non, sur ma foi, madame, Rien de plus.
— Et quoi rien, mon amour?
— Rien de plus, Vous dis-je ; ils sont partis comme ils étaient venus, Ces biens. Ce fut hier la dernière jouinée Où j'ai (pour vous du moins) tenté la destinée. J'ai perdu; voyez donc ce que vous décidez.
— Vous avez tout perdu?
— Tout, sur trois coups de dés ; Tout, jusqu'à mon palais, cette barque exceptée Que j'ai depuis longtemps en secret rachetée. Maudissez-moi, Portia; mais je ne ferai pas.
Sur mon âme, un effort pour retenir vos pas.
Pourquoi je vous ai prise, et sans remords menée ,Au point de partager ainsi ma destinée.
Ne le demandez pas. Je l'ai fait; c'est assez. Vous pouvez me quitter et partir; choisisses.
Portia, dès le berceau, d'amour environnée, Avait vécu comtesse ainsi qu'elle élait née.
Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs, Elle avait de bonne heure épuisé les désirs, Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre, Sinon pour Tadoucir, n'ayant vu de misère. Son père, déjà vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonhour Qu'à la voir admirer, et quand on disait d'elle Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus belle. Car tout lui souriait, et même son époux, Onorio, n'avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence. Comme Dalti parlait, sur TOcéan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'borizon était vide, et les flots transparents Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre, Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans lombrc. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.
— Avait-elle hésité.' — Je ne sais, — mais bieulôl, Comme une tendre fleur que le vent déracine, Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline, Telle, elle détourna la tète, et lentement S'inclina toute en pleurs jusqu'à son jeune amant.
— Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu'un pécheur; que demain, qu'après, et que sans cesse Je serai ce pécheur. Songez bien que tous deux
Elle est à moi, mol seul au monde.
Ses grands sourcils noirs sont à moi, Son corps souple el sa jambe ronde, Sa chevelure qui Tinonde, Plus longue qu'un manteau de roi f
* C'est à moi son beau col qui pencbe Quand elle dort dans son boudoir, Et sa basquina sur sa hanche, Son bras dans sa mitaine blanche.
Son pied dans son brodequin noir!
Vrai Dieu, lorsque son œil pétille Sous la frange.de ses réseaux, Rien que pour toucher sa mantille^ De par tous les saints de Gastille, On se ferait rompre les os.
Qu'elle est superbe en son désordre f Quand elle lombe, les seins nus, Qu'on la voit, béante, se tordre Dans un baiser de rage, et mordre En criant des roots inconnus!
Et qu'elle est folle dans sa joie, Lorsqu'elle chante le malin, Lorsqu'en tirant son bas de soie.
Elle fait, sur son flanc qui ploie.
Craquer son corset de satin I
Allons, mon page, en embuscades I Allons ! la belle nuit d'été I Je veux ce soir des sérénades, A faire damner les alcades De Tolosc au Guadalélé!