‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 32 sur 91 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Que j'aime le premier frisson d'hiver! le chaume, Sous le pied du chasseur, refusant de ployer ! Quand vient la pie aux champs que le foin verl embaume, Au fond du vieux château s'éveille le foyer ;

C'est le tq^nps de la ville. — Ohl lorsque, l'an dernier, J'y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme, Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume (J'entends encore au vent les postillons crier),

Que j'aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine Sous ses mille falots assise en souveraine!

J'allais revoir l'hiver. — Et toi, ma vie, et toi,

Oh ! dans tes longs regards j'allais tremper mon âme ; Je saluais tes murs. — Car, qui m'eût dit, madame. Que votre cœur sitôt avait changé pour moi?

C'était, clans la iiuil brune.

Sur le clocher jauni,

La lune, Comme un point sur un i.

Lune, quel espri^t sombre Promène au bout d'un fil,

Dans l'ombre.

Ta face et ton profil?

Es- lu Tœil du ciel borgne?

Quel chérubin cafard

Nous lorgne Sous ton masque blafard?

N'es-lu rien qu'une boule? Qu'un grand faucheux bien gras

Qui roule Sans pattes et sans bras?

Es-tu, je l'eu soupçonne, Le vieux cadran de fer

Qui sonne L'heure ai|x damnés d'onfer?

Sur ton front qui voyage, Ce soir ont-ils compté

Quel âge A leur éternité?

Est-ce un ver qui (e ronge, Quand Ion disque noirci

S'allonge En croissant rétréci?

Qui t'avait éborgnée 1/autre nuit? T'étais-tu

Cognée A quelque arbre pointu?

Car tu vins, pâle et morne, Coller sur mes carreaux

Ta corne, A travers les barreaux.

Va, lune moribonde, Le beau corps de Phœbé

La blonde Dans la mer est tombé.

Tu n en es que la face, Et déjà, tout ridé.

S'efface Ton front dépossédé.

Rends-nous la chasseresse, Blanche, au sein virginal,

Qui presse Quelque cerf matinal !

Ohl sous le vert platane, Sous les frais coudriers,

Diane, Et ses grands lévriers !

Le chevreau noir qui doute, ' Pendu sur un rocher, I /écoute.

L'écoute s'approcher.

Et, suivant leurs curées.

Par les vaux, par les hiés.

Les prées, Ses chiens s en sont allés.

Ohl le soir, dans la brise, Phœbé, sœur d'Apollo,

Surprise A l'ombre, un pied dans leau !

Phœbé qui, la nuit close, Aux lèvres d'un berger

Se pose, Comme un oiseau léger.

Lune; en noire mémoire, De les belles amours

L'histoire T'euïbellira toujours.

Et, toujouis rajeunie, Tu seras du passant

Bénie, Pleine lune ou croissant.

T'aimera le vieux pâlie Seul, tandis qu'à ton front

D'albâfre Ses dogues aboieront.

T'aimera le pilote

Dans son grand bâtiment,

Qui flotte Sous le clair firmament!

Et la fillette preste Qui passe le buisson,

Pied leste, En chantant sa chanson.

Comme un ours à la ch«iînc.

Toujours sous tes yeux bleus

Se traîne L'Océan monfueux.

El qu'il vente ou qu'il neige, Moi-même, chaque soir,

Que fais-je.

Venant ici m'asseoir?

Je viens voir, à la brune.

Sur le clocher jauni,

La lune Comme un point sur un i.

Peut-être quand déchante»

Quelque pauvre mari,

Méchante, De loin tu lui souris.

' Cr. vers el les s ùvanls avaient éic snpprhnès ,Ians h pr. miôre cJl.ion,

i08 PREMIÈRES POÉSIES.

Dans sa douleur ainère, Quand au gendre béni

La mère Livre la clef du nid,

Le pied dans sa panloufle, Voilà l'époux tout prêt

Qui souffle Le bougeoir indiscret.

Au pudique hyménée La vierge qui se croit

Menée, Grelotte en son lit froid.

Mais monsieur tout en flamino Commence à rudoyer

Madame Qui commence à crier.

Ouf 1 (dit-il) je travaille, Ma bonne, et ne fais rien

Qui vaille; Tu ne te tiens pas bien.

Et vite il se dépêche.

Mais quel démon cache

L'empêche De commettre un péché ?

— Ahl dit-il, prenons garde.

Quel témoin curieux

Regarde Avec ces deux grands yeux?

Et c'est, dans la nuit brune, Sur son clocher jauni,

La lune Gomme un point sur un i.

Voudriez-vous dire, comme de Tait on peal iogicalemeiit inférer, que par ci-devaul le monde east clé fnt, roainlcnanl seroit devenn sage?

(Pantagruel, liv. v.)

J'ai conuu, l'an dernier, uq jeune homme nomme

Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.

prodige! il n'avait jamais lu de sa vie

Le Journal de Paris, ni n'en avait envie.

il n'avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni

Monsieur de Metternich ; — quand il avait fini

De souper, se couchait, précisément à l'heure

Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure)

Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le blond.

Vous dire ses parents, cela serait trop long.

Bornrz-vons à savoir qu'il a>ail la pucelle IKOrlcans pour aïeule en ligne malernello.

D'ailleurs son compagnon, compère et confident, Ëtait un chien anglais, bon pour l'œil et la dent. Cet homme, ainsi reclus, vivait en joie. — A peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine. Pour ses moments perdus, il les donnait parfois À l'art mystérieux de charmer par la voix; Les Muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu^il fit rimer idée avec fâchée.

On le lisait. C'était du reste un esprit fort;

Il eût fait volontiers d^une tète de mort

Un falot, et mangé sa soupe dans le crâne

De sa grand^mère. — Au fond, il estimait qu'un âne,

Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un âiiier.

Peut-être que n'ayant pour se désennuyer

Qu'un livre (c'est le cœur humain que je veux dire),

il avait su trop tôt et trop avant y lire;

C'est un grand mal d'avoir un esprit trop hâlif.

— Il ne dansait jamais au bal par ce motif.

Je puis certifier pourtant qu'il avait Tâmc Aussi tendre en tout point qu'un autre, et que sa femme (En ne le faisant pas c — uj n'eût pas été Plus fort ni plus souvent battue, en vérité, Que celle de monsieur de C***. En politique.

Son sentiment était trcs-aristocra tique, ^t je dois avouer qu'à consulter son goût, 11 aimait mieux la Porte et le sultan Mahmoud,

Que la chrélienne Smyrne, et ce bon peuple Hellène Dont les ilols ont rougi la mer Hellespontiennc,

Et taché de leur sang tes marbres, ô Paros !

— Mais la chose ne fait rien à notre héros.

Bien des heures, des jours, bien des longues semaines Passèrent, sans que rien dans les choses humaines Le tentât d'y rentrer. — Tout à coup, un beau jour.. Fut-ce Tambition ou bien fut-ce Famour?

(Peut-être tous les deui, car ces folles ivresses Viennent à tout propos déranger nos paresses) ; Quoi qu'il en soit, lecteur, voici ce qu'il advint A mon ami Mardoche, en Tan mil huit cent vingt.

Je ne vous dirai pas quelle fut la douairière

Qui lui laissa sou bien en s'en allant en terre,

Sur quoi de cénobite il devint élégant,

£t n'allait plus qu'en Oacre au boulevard de Gand.

Que dorme en paix la cendre, ô quatre fois bénie

Douairière, pour le jour où cette sainte envie,

G>mme un rayon d'eu haut, le vint prendre en toussant,

De demander un prêtre, et de cracher le sang!

Ta tempe fut huilée, et sous la lame neuve

Tu te laissas clouer, comme dit Sainte-Beuve.

Tes meubles furent mis, douairière, au Châlclet; Chacun vendu le liers de l'argent qu'il valait.

il6 PREMIÈRES POÉSIES.

De ta robe de noce on fit un parapluie;

Ton boudoir, ô Vénus! devint une écurie.

Quatre grands lévriers chassèrent du tapis

Ton chat qui, de tout temps, sur ton coussin tapi,

S'était frotté le soir Toreille k ta pantoufle,

Et qui, maigre aujourd'hui, la queue au vent, s'essouffle

A courir sur les toits des repas incertains.

— Admirable matière à mettre en vers latins 1

Je ne vous dirai pas non plus à quelle dame

Mardoche ayant d'abord laissé prendre son âme.

Dut ces douces leçons, premier enseignenient

Que Tamie, à regret, donne à son jeune amant.

Je ne vous dirai pas comment, à quelle fête

Il la vit, qui des deux voulut le (éle-à-téte,

Qui des deux, du plus loin, hasarda le premier

L'œillade italienne, et qui, de Pécolier

Ou du maître, trembla le plus. — Hélas 1 qu'en sais-jo

Que vous ne sachiez mieux, et que vous apprend rais- je?

Il se peut qu'on oublie un rendez-vous donné.

Une chance, — un remords, — et l'heure où Ton est né,

Et l'argent qu'on emprunte. — - Il se peut qu'on oublie

Sa femme, ses amis, son chien, et sa pairie. —

Il se peut qu'un vieillard perde jusqu'à son nom.

Mais jamais Tinsensé, jamais le moribond,

Celui qui perd l'esprit, ni celui qui rend l'âme,

N'ont oublié la voix de la première femme

Qui leur a dit tout bas ces quatre mois si doux Et si mystérieux : — « My dear child, 1 love you »

Ce fut aux premiers jours d'automne, au mois d'octobre ,

Que Mardoche revint au monde. — Il était sobre

D'habitude, et mangeait vite. — Son cuisinier

Ne le gênait pas plus que son palefrenier.

Il ne prit ni cocher, ni groom, ni gouvernante,

Mais (honni soit qui mai y pense!) une servante.

De ses façons d'ailleurs rien ne parut changé.

Peut-être dira-t-on qu'il était mal logé;

C'est à quoi je réponds qu'il avait pour voisine

Deux yeux napolitains qui s'appelaient Rosine.

J'adore les yeux noirs avec des cheveux blonds. Tels les avait Rosine, — et de ces regards, longs, A s'y noyer. — C'étaient deux étoiles d'ébène Sur des cieux de cristal; — tantôt mourants, à peine Eotr^ouverts au soleil, comme les voiles blancs Des abbesses de cour, — lantôt étincelants.

Calmes, livrant sans crainte une âme sans mélange, Doux, et parlant aux yeux le langage d'un ange. — Que Mardoche y prit goût, ce n'est aucunement; Judicieux lecteur, raison d'étonnement.

xu.

M'en croira qui voudra, mais depuis qu'pn décembre La volonté du ciel est qu'en garde la chambre,

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