‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 50 sur 91 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une place publique. — Un grand feu allumé au milieu. LES CHASSEURS, FRANK.

LE CHOEUR

Pâle comme l'amour, et de pleurs arrosée,

La nuit aux pieds d'argent descend dans la rosée.

Le brouillard monte au ciel, et le soleil s'enfuit.

Ëveillons le plaisir, son. aurore est fa nuit!

Diane a protégé notre course lointaine.

Chargés d'un lourd butin, nous marchons avec peine;

Amis, reposons-nous — déjà, le verre en main,

Nos frères sous ce toit commencent leur festin.

FRANK

Moi, je n'ai rien tué — la ronce et la bruyère

Ont déchiré mes mains — mon chien, sur la poussière,

 léché dans mon sang la trace de mes pas.

LE CHOEUR

Ami, les jours entre eux ne se ressemblent pas. Approche, et viens grossir notre joyeuse troupe. L'amitié, camarade, est semblable à la coupe Qui passe, au coin du feu, de la main à la main. L'un y boit son bonheur, et l'autre sa misère ; Le ciel a mis l'oubli pour tous au fond du verre ; Je' suis heureux ce soir, tu le seras demain.

FRANK

Mes malheurs sont à moi, je ne prends pas les vôtres. Je ne sais pas encor vivre aux dépens des autres; J'attendrai pour cela qu'on m'ait coupé les mains. Je ne ferai jamais qu'un maigre parasite,

Car ce n'est qu'un long jeûne et qu^une faim maudite

Qui me feront courir à 1 odeur des festins.

Je tire mieux que vous, et j'ai meilleure vue.

Pourquoi ne vois-je rien? voilà la question.

Suis-je un épouvanlail? — ou bien Toccasion,

Cette prostituée, est-elle devenue

Si boiteuse et si chauve, à force de courir,

Qu'on ne puisse à la nuque une fois la saisir?

J'ai cherché comme vous le chevreuil dans la plaine —

Mon voisin Ta tué, mais je ne l'ai pas vu.

LE CHOEUR

Et si c'est ton voisin, pourquoi le maudis-tu? C'est la communauté qui fait la force humaine. Frank, n'irrite pas Dieu -^ le roseau doit plier. L'homme sans patience est la lampe sans huile, Et l'orgueil en colère est mauvais conseiller.

FKANK.

Votre communauté me soulève la bile.

Je n'en suis pas encore à mendier mon pain.

Mordieu, voilà de l'or, messieurs, j'ai de quoi vivre.

S'il plaît à l'ennemi des hommes de me suivre.

Il peut s'attendre encore à faire du chemin.

Il faut être bâtard pour coudre sa misère

Aux misères d'autrui. — Suis-je un esclave ou non?

Le pacte social n'est pas de ma façon :

Je ne l'ai pas signé dans le sein de ma mère.

Si les autres ont peu, pourquoi aaurais-je rien?

Vous qui parlez de Dieu, vous blasphémez le mien.

Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.

L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance

Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.

L'orgueil, c'est la vertu, Thonneur et le génie;

C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,

La probité du pauvre et la grandeur des rois.

Je voudrais bien savoir, nous tous tant que nous sommes,

Et moi tout le premier, à quoi nous sommes bon»?

Voyez- vous ce ciel paie, au delà de ces monts? Là, du soir au matin, fument autour des hommes Ces vastes alambics qu'on nomme les cités, intrigues, passions, périls et voluptés, Toute la vie est là — tout en sort, tout y rentre. Tout se disperse ailleurs, et là tout se concentre. I/homme y presse ses jours pour en boire le vin, Comme le vigneron presse et tord son raisin.

LE CHOEVB.

Frank, une ambition terrible to dévore.

Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre ; Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi, Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi. Parle, aimes-tn ton père? aimes-tu ta patrie? Au souille du matin sens-tu ton cœur frémir, Et t'agenouilles>tu lorsque tu vas dormir?

De quel sang es-tu fait, pour marcher dans la vie Comme un homme de bronze, et pour que Tamitié, L'amour, la confiance et la douce pitié, Viennent toujours glisser sur ton être insensible. Comme des gouttes d'eau sur un marbre poli ?

Ah! celui-là vit mal qui ne vit que pour lui. L'âme, rayon du ciel, prisonnière invisible, Souffre dans son cachot de sanglantes douleurs. Du fond de son exil elle cherche ses sœurs ; Et les pleurs et les chants sont les voix étemelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles.

FKANK.

Chantez donc, et pleurez, si c'est votre souci. Ma malédiction n*est pas bien redoutable; Telle qu'elle est pourtant, je vous la donne ici. Nous allons boire un toast, en nous mettant à table, Et je vais le porter :

(Prenant un verro.)

Ilalheur aux nouveau-nés!

Maudit soit le travail ! maudite Tespcrance!

Malheur au coin de terre où germe la semence, Où tombe la sueur de deui bras décharnés !

Maudits soient les liens du sang et de la vie I Maudite la famille et la société!

Malheur à la maison, malheur à la cité, Et malédiction sur la mère-patrie 1

UN AUTRE CHOEUR, sortant d'une maison.

Qui parle ainsi? qui vient jeter sur notre toit,

A cette heure de nuit, ces clameurs monstrueuses,

Et nous sonner ainsi les trompettes hideuses ^

Des malédictions? — Frank, réponds, est-ce toi?

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ta vie.

Tu n'es qu'un paresseux plein d'orgueil et d'envie.

Mais de quel droit viens-tu troubler des gens de bien ?

Tu hais notre métier. Judas I et nous, le tien.

Que ne vas-tu courir et tenter la fortune.

Si le toit de ton père est trop bas pour ton front?

Ton orgueil est scellé comme un cercueil de plomb.

Tu crois punir le ciel en lui gardant rancune;

Et tout ce que tu peux, c'est de roidir tes bras

Pour blasphémer un Dieu qui ne t'aperçoit pas.

Travailles-tu pour vivre, et pour l'aider toi-même?

Ne te souviens-tu pas que l'ange du blasphème

Est de tous les déchus le plus audacieux.

Et qu'avant de maudire il est tombé des cieux?

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