‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 51 sur 91 · TOUS LES CHASSEURS · texte numérisé non relu

TOUS LES CHASSEURS

Pourquoi refuses-tu ta place à notre table?

FRANK, à l'un d'eux.

Hélas I noble seigneur, soyez-moi charitable !

Un denier, s'il vous piait, j'ai bien soif et bien faim.

Rien qu'un pauvre denier pour m'achcter du pain.

LE CHOEUR

Te fais-tu le bouffon de ta propre détresse?

' Maebethy acte II. That such a hideous trumpet calls to parley^ iMc.

FRANK

Seigneur, si vous avez une belle maîtresse,

Je puis la célébrer, et chanter tour à tour

La médiocrilé, Tinoocence et Tamour.

C'est bien le moins qu'un pauvre égayé un peu son hôte.

S^ii est pauvre, après tout, s'il a faim, c'est sa faute.

Hais croyez-vous quMl soit prudent et généreux

De jeter des pavés sur l'homme qui se noie ?

Il ne faut pas pousser à bout les malheureux.

LE CHOEUR

 quel sombre démon ton âme est-elle en proie ? Tu railles tristement et misérablement

FRANK

Car si ces malheureux ont quelque orgueil dans l'âmo, S'ils ne sont pas pétris d'une argile de femme, S'ils ont un cœur, s'ils ont des bras, ou seulement S'ils portent par hasard une arme à la ceinture...

LE CHOEUR

Que veut dire ceci? veux-tu nous provoquer?

FRANK

Un poignard peut se tordre, et le coup peut manquer. Mais si, las de lui-même et de sa vie obscure, Le pauvre qu'on insulte allait prendre un tison, Et le porter en feu dans sa propre maison !

(11 prend une bûche embrasée dan» le feu allumé sur la place, el la jellc dans

sa chaumière.)

Sa maison est à lui — c'est le toit de son père, CVst son toit — c'est son bien — le tombeau solitaire Des rêves de ses jours, des larmes de ses nuits ; Le feu doit y rester, si c'est lui qui Ta mis.

LE CHOEUR

Agis-tu dans la fièvre? Arrête, incendiaire.

Veux-tu du même coup brûler la ville entière? Arrête! — où nos enfants dormiront-ils demain ?

FRANK

Me voici sur le seuil, mon épée à la main.

Approchez maintenant, fussiez-vous une aiiiiée. Quand l'univers devrait s'en aller eu fumée, Tonnerre et sang ! je fais un spectre du premier Qui jette un verre d'eau sur un brin de fumier. *

Ah! vous croyez, messieurs, si je vous importune, Qu'on peut impunément me chasser comme un chien? Ne m'avez-vous pas dit d'aller chercher fortune? J'y vais. — Vous l'avez dit, vous qui n'en feriez rien ; Moi, je le fais — je pars. — J'illumine la ville. J'en aurai le plaisir, en m'en allant ce soir, De la voir de plus loin, s'il me plait de la voir. Je ne fais pas ici de folie inutile :

C2eux qui m'ont accusé de paresse et d orgueil Ont dit la vérité. — Tant que celte chaumière Demeurera debout, ce sera mon cercueil.

Ce petit (oit, messieurs, ces quatre murs de pierre. C'était mon patrimoine, et c'est assez longtemps Pour aimer son fumier, que d'y dormir vingt ans. Je le brûle, et je pars — c'est moi, c'est mon fantôme Que je disperse aux vents avec ce toit de chaume.

Maintenant, vents du nord, vous n'avez qu'à soufflcM*; Depuis assez longtemps, dans les nuits de tempête, Vous venez ébranler ma porte, et m'appeler.

Frères, je viens à vous — je vous livre ma tète. Je pars — et désormais que Dieu montre à mes pas Leur route — ou le hasard, si Dieu n'existe pas!

(Il sorl co couratil.)

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